Déclaration de Mme Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des armées et des anciens combattants, en hommage aux 23 sénateurs et 57 députés qui ont refusé le 10 juin 1940 la loi constitutionnelle ouvrant la voie aux pleins pouvoirs du marécha
Alice Rufo (auteur)
Monsieur le préfet,Monsieur le député,Messieurs les sénateurs,Monsieur le maire,Mesdames et messieurs les élus,Officiers, sous-officiers, militaires du rang,Monsieur le président du Comité en l'honneur des 80 parlementaires et des passagers du Massilia,Mesdames et messieurs les membres des associations du monde combattant et de mémoire,Mesdames et messieurs les porte-drapeaux,Mesdames et messieurs, en vos grades et qualités,
Il n'est rien de plus difficile que de prendre la parole après de si beaux discours, empreints d'une émotion, je dois le dire, toute particulière, au moment où nous sommes rassemblés pour une commémoration singulière aussi, et essentielle.
Une date, au fond, qui devrait être chère au sens républicain, chère au cœur de la France, puisqu'ici, le 10 juillet, comme à Londres, trois semaines plus tôt, le 18 juin, des hommes ont refusé de laisser mourir la France. Malgré la déroute militaire, malgré l'effondrement moral autant que politique, malgré les menaces, 80 parlementaires sont restés fidèles au mandat qui leur avait été confié : ils sont restés fidèles à la République.
Alors oui, avant de devenir le siège de l'État français, Vichy a été le lieu et le nom d'un sursaut, un sursaut républicain, vous l'avez rappelé, monsieur le maire - et permettez-moi ici de saluer votre combat pour la mémoire qui est portée dans cette ville.
Le 18 juin 1940, à Londres, la France avait refusé de mourir ; à Vichy, par les voix de 80 parlementaires, la République a refusé de se laisser assassiner en silence.
C'est ici que 23 sénateurs et 57 députés ont refusé la loi constitutionnelle qui ouvrirait la voie aux pleins pouvoirs du maréchal Pétain.
Cette salle, où se tint ce vote, porte depuis une plaque dont il faut redire, et redire encore, les mots :
" Dans cette salle, le 10 juillet 1940,80 parlementaires par leur vote ont affirméleur attachement à la République,leur amour de la libertéet leur foi dans la victoire.Ainsi s'acheva la Troisième République. "
Si 649 parlementaires siégeaient encore ce jour-là, sur 857 élus que comptait la représentation nationale, 178 manquaient à l'appel.
Certains servaient sous les drapeaux, d'autres étaient dispersés, d'autres encore étaient déchus de leur mandat à l'issue du pacte germano-soviétique, que vous avez rappelé, monsieur le sénateur - sans oublier, évidemment, les 27 à bord du Massilia.
Beaucoup, l'écrasante majorité, votèrent le texte.80 s'y opposèrent : 23 sénateurs, 57 députés.36 socialistes, 14 élus de la gauche démocratique,13 radicaux, 9 indépendants, 8 élus de droite.
Le détail du compte importe, parce qu'il dit, au fond, qu'aucune famille politique n'eut ce jour-là le monopole du courage, et qu'aucune n'en a manqué.
En 1989, Michel Rocard, ici même, reprenant un mot de Léon Blum, les appelait « des hommes de courage et de droiture ».
Il posait une question qui vaut encore ce soir, et qui nous oblige tous : d'où vient ce sursaut ?
Probablement pas de l'idéologie, ni de la foi, ni des choix philosophiques qui pourraient en dessiner la ligne de partage.
Marc Bloch, l'historien, dont la mémoire a été rappelée, cherchait aussi la réponse à cette question.
Il faisait remonter, au fond, la responsabilité de cette défaite, de cette perte de la République, à ceux qui avaient, je cite, " très tôt estimé naturel d'être battus ".
Les 80 parlementaires de Vichy, au contraire, refusèrent cette fausse évidence, de toute la force de leur intelligence, de leur patriotisme et de leur civisme.
De toute la force, vous l'avez dit, et c'est le mot de la journée, de leur insoumission.
Ils acceptèrent d'en payer le prix.
Léonel de Moustier, que Pierre Laval menaçait de priver ses usines des commandes publiques, répondit d'une phrase, je cite : " Mes ouvriers en pâtiront peut-être, mais moi certainement. Est-ce une raison pour me déshonorer ? "
Vincent Badie, empêché de monter à la tribune, lança : " Vive la République, quand même ! "
Sept des 80 ne revirent jamais la France libre.
Jean Zay, dont la mémoire, par l'intermédiaire de sa fille, a été rappelée, extrait de sa cellule, mourut abattu à quelques kilomètres d'ici.
Auguste Champetier de Ribes, l'un des trois élus du Pays basque qui avaient voté " non ", deviendra procureur français au procès de Nuremberg, puis président du Conseil de la République - preuve, s'il en est, que la France a su aller chercher ses figures de rassemblement dans les rangs de ces 80.
Il faut dire aussi, pour être honnête avec eux et pour être honnête avec notre histoire, ce que les travaux de plus en plus nombreux des historiens ont montré : la foi dans la victoire, qui est rappelée sur cette plaque, n1était pas, en 1940, au centre des débats - vous l'avez dit très justement, monsieur le maire.
Et tous ceux qui votèrent " non " n'entreprirent pas ensuite tous la résistance, de même que certains qui votèrent « oui » se repentirent, à l'instar de Joseph Laniel, qui fut l'un des membres fondateurs du Conseil national de la Résistance.
Au fond, cette plaque simplifie : elle grave un récit, mais elle n1est pas un procès-verbal de notre histoire.
Et notre histoire nous invite toujours à réfléchir, comme nous réfléchissons ensemble aujourd'hui, à la portée de ce geste : cette capacité à dire non, quand il eût été si simple, au fond, d'attendre, par le biais du renoncement.
Ce non, cela a été dit aussi, n'a pas changé l'issue du 10 juillet 1940 : les pleins pouvoirs furent accordés le soir même, la Troisième République ajournée, puis enterrée.
Mais ce non fondateur a permis de relever la tête.
Il demeure, devant l'Histoire, la preuve que la France, dans ses parlementaires, n'a pas sombré tout entière. 80 voix sur plus de 600, c'est très peu ; mais c'était, dans la débâcle, le signe qu'il restait des défenseurs à la République.
Vichy porte ainsi deux mémoires qu'elle nous oblige à ne pas confondre : celle d'une ville devenue, sans l'avoir choisi, le siège d'un régime qui a déshonoré la France ; celle, aussi, du lieu où 80 hommes se sont levés contre l'infamie, avant même que le mot Résistance n'existe.
Le président de la République, lorsqu'il est venu ici, l'a rappelé : l'histoire du régime de Pétain n'est pas l'histoire de Vichy, elle est celle de la France.
L'État français est notre histoire à tous, qu'il nous faut avoir le courage de regarder en face, sans nous en délester, sans y mettre de la distance.
La mémoire des 80 n'est pas un acte supplémentaire dans les commémorations entourant la Seconde Guerre mondiale : elle est au cœur de cette histoire et de cette mémoire qu'il nous faut sans cesse rappeler, sans cesse transmettre aux générations futures, parce qu'elle nous dit qu'aucune défaite militaire n'oblige à la capitulation morale.
Ils étaient 80, ici, un jour où la France comptait ce qui manquerait à sa dignité par centaines.
Ils étaient 80, et ils avaient raison.
Je ne crois pas, vous l'avez dit aussi, monsieur le maire, à la facilité des comparaisons historiques.
Mais vous avez également dit qu'il ne fallait pas se défiler.
C'est toujours grave, quand devant un parlement, parfois de l'autre côté de 1'Atlantique, des actes sont commis avec violence.
C'est toujours grave, quand on veut effacer la mémoire, comme le fait la Russie, et utiliser l'histoire, au fond, comme une arme de guerre.
C'est toujours grave - et c'est peut-être encore plus grave pour ce qui nous concerne - quand on oublie de défendre ce que nous sommes, quand on oublie d'être vigilants.
Je crois que nous sommes forts dans la période qui s'ouvre.
Je crois que la République est forte.
Mais j'ai plus peur de ceux qui oublient de la défendre, ou qui s'affaissent, au fond, devant l'importance de sa défense, que de nos ennemis mêmes ou de nos adversaires.
Nous sommes arrivés à une période où il faut recommencer à tenir bon, recommencer à penser qu'il ne suffit pas de gagner ; que parfois il y a des causes qui sont plus importantes que la victoire, plus importantes que tout le reste ; et que oui, les actes simples de vigilance, de résistance, de refus viennent s1opposer, au fond, à une chaîne de petits renoncements qui peuvent conduire au pire.
C'est cette simplicité dans la dignité, dans la vigilance, que cette cérémonie des 80 nous rappelle.
Elle nous rappelle qu'ils avaient raison, et que, au fond, s'interroger ensemble aujourd'hui, comme nous le faisons, ce n'est pas nous demander ce que nous aurions fait à leur place. Mais, pour être tout à fait honnête, je crois que c'est toujours bien d'avoir réfléchi un peu, avant le moment où cela arrive.
Vive la République, et vive la France !
Source https://www.defense.gouv.fr, le 22 juillet 2026
La source —
vie_publique · nº 304118
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