Interview de M. Jean-Pierre Farandou, ministre du travail et des solidarités, à France Inter le 3 juillet 2026, sur les mesures prises par le Gouvernement pour éviter l'accroissement des températures, les obligations des employeurs en cas de forte chaleu
Jean-Pierre Farandou (auteur), Marion L'Hour (intervenant)
MARION L'HOUREt l'invité du Grand Entretien ce matin est le Ministre du Travail et des Solidarités, bonjour Jean-Pierre Farandou.
JEAN-PIERRE FARANDOUBonjour.
MARION L'HOURVous pouvez lui poser vos questions, chers auditeurs, on les attend 0145 24 7000 et sur l'appli Radio France. On va parler, Monsieur le Ministre, avec vous de la question des retraites, qui revient très fort dans le débat à quelques mois de la présidentielle, des salaires, mais d'abord la canicule de la fin juin a fait, on vient de l'apprendre, 2 025 morts, au moins, surmortalité estimée par Santé publique France et dévoilée ce matin par votre consœur, Ministre de la Santé, c'est une estimation provisoire. Ces chiffres sont plus élevés que ceux de 2025, moins élevés que les 10 000 avancés par les écologistes. Est-ce que cette fois-ci, alors qu'une nouvelle vague de chaleur se profile dimanche, le Gouvernement est prêt ?
JEAN-PIERRE FARANDOULe Gouvernement, bien sûr, s'est préparé. D'abord, il faut rappeler que la première action du Gouvernement, c'est de faire en sorte qu'on évite que ces températures s'accroissent tout le temps, considérablement.
MARION L'HOURÇa c'est l'atténuation.
JEAN-PIERRE FARANDOUC'est l'atténuation, c'est fondamental. Là, c'est les grands choix stratégiques qu'a fait le Président de la République et le Gouvernements autour du nucléaire, par exemple. Oui, on veut sortir des énergies fossiles, parce que c'est le CO2 qui provoque l'augmentation de la température et là-dessus, la France est exemplaire dans son engagement et la dernière programmation pluriannuelle de l'énergie confirme, avec construction de nouvelles centrales nucléaires. D'ailleurs, au passage, beaucoup d'emplois et c'est très bien en tant que ministre du Travail.
MARION L'HOUR500 000 ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, je suis absolument ravi, parce qu'effectivement, la filière énergie nucléaire et transition écologique, c'est 500 000 emplois créés en France. Donc, très bonne nouvelle pour les jeunes, pour les seniors, pour les femmes. Voilà, tous les gens qui cherchent du travail peuvent trouver des débouchés dans cette filière-là. Donc ça, c'est un choix qui est fait, c'est un choix central. Et là-dessus, on se distingue par rapport aux autres pays. Je pense qu'on est plutôt bon élève dans cette volonté de décarboner notre industrie, décarboner notre manière de vivre. Les voitures électriques aussi, vous savez que le Gouvernement essaie d'inciter les Français à basculer vers des voitures électriques. Sur l'adaptation, il y a des plans qui ont été lancés. On rappelle le fonds vert, par exemple. Le fonds vert, c'est quand même ces gouvernements, c'est madame Borne qui a créé le fonds vert en 2023.
MARION L'HOURIl a été diminué, le fonds vert ?
JEAN-PIERRE FARANDOUIl a été un peu diminué, mais parce que c'est les votes au budget. Vous savez que le budget, on n'a pas la majorité au budget. Il y a des votes qui se font et la majorité au Parlement a ajusté légèrement le budget de ce fonds vert. Mais la création du fonds vert, c'est quand même les gouvernements de notre camp qui l'ont inventé. Madame Borne, il faut la remercier. 4 milliards et demi d'engagés depuis 2023.
MARION L'HOURDonc là, ce que vous dites, c'est qu'on était prêts même avant cette vague, en fait.
JEAN-PIERRE FARANDOUEn tout cas, on avait vraiment sur l'atténuation, c'est-à-dire la réduction du CO2, là, on a été vraiment prêts. On est lancés et on est les meilleurs élèves quasiment dans le monde. Et sur l'adaptation, oui, il y a des projets puissants qui sont engagés. Vous savez que le budget de la Transition écologique depuis 2017, il a doublé par rapport à ce qu'il était avant.
MARION L'HOURMais attendez, vous nous dites que la motion de censure qui va être présentée à l'Assemblée par notamment les écologistes, les insoumis également, qui dit que le Gouvernement était à rebours des alertes du GIEC, qu'il a aggravé méthodiquement la vulnérabilité du pays en coupant les budgets de l'adaptation, là on parle du fonds vert notamment, en affaiblissant les opérateurs publics, ça, il se trompe complètement.
JEAN-PIERRE FARANDOUVous comprenez qu'on n'est pas d'accord, après on respecte leur avis, c'est la démocratie. Le fonds vert, c'est nous qui l'avons inventé, c'est quand même marrant de voir que c'est notre opposition maintenant qui...
MARION L'HOURIl y a une sorte d'aller-retour. On l'invente, on le crie, on le diminue.
JEAN-PIERRE FARANDOUDeuxièmement, ces gens-là, ces gens-là, notamment les écolos, mais je pense que la France insoumise c'est la même chose, c'est quand même des gens qui ont failli nous faire rater le virage du nucléaire. Si on les avait écoutés, on serait dans quelle situation aujourd'hui ? On serait très mal. On ferait comment de l'électricité dans ce pays ? Avec du charbon ? Avec du pétrole ? Avec du gaz ?
MARION L'HOURAvec des renouvelables, qu'est-ce qu'ils prônent eux en tout cas ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOn a fait le renouvelable, il fait partie de la programmation pluriannuelle de l'énergie, donc l'éolien et le solaire, mais vous ne remplacez pas quand même des dizaines et des dizaines de centres à nucléaire aussi facilement. Donc ces gens-là, c'est ces mêmes personnes qui nous expliquent maintenant qu'on n'est pas à la hauteur. Moi, je pense que leur motion de censure, elle a un côté motion d'auto-censure, parce que quand on regarde les choix qu'ils ont fait sur le nucléaire, moi ça m'interroge.
MARION L'HOURIl y a eu pendant cette vague de chaleur, fin juin, début juillet, des morts au travail, notamment probablement dû à la chaleur. Plusieurs ouvriers à Besançon, au Cercle, ont fait des malaises, des malaises cardiaques, des coups de chaud. Qu'est-ce que vous, ministre du Travail, vous pouvez proposer pour éviter, parce qu'il y a l'atténuation, mais il y a aussi le court terme, pour éviter demain, après-demain, à partir de dimanche, en tout cas la semaine prochaine, que ce genre d'accidents se produisent ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOn a en France un plan solide, on a un des meilleurs plans en Europe sur la prévention des accidents liés à la chaleur intense au moment du travail.
MARION L'HOURC'est le décret qui date de l'an dernier ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOn a un décret, d'ailleurs tout neuf entre guillemets, il y a un an ce décret, il est très puissant, il donne des obligations aux entreprises, il est graduel par rapport au niveau de vigilance, jaune, orange, rouge, et les obligations, on les comprend bien, c'est ne pas travailler dans les heures les plus chaudes et aménager les horaires de travail pour travailler pendant les horaires plus frais. C'est bien sûr des pauses plus régulières, parce que c'est fatiguant, on le voit bien dans la durée, donc il faut alléger le rythme de travail pour que les salariés puissent se reposer plus régulièrement, et puis c'est l'hydratation, bien évidemment, 3 litres d'eau par jour et si possible de l'eau fraîche, bien sûr. Ce sont des obligations. Ces obligations, on les boucles par du contrôle. On n'a jamais fait autant de contrôles. On est à plus de 3 600 contrôles en un mois.
MARION L'HOUR3 600.
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, c'est plus que tout ce qu'on a fait l'année dernière en un mois pour s'assurer que les règles sont respectées. Et enfin, j'ai une boucle supplémentaire. Il y a une bonne semaine maintenant. J'ai demandé aux préfets, notamment dans les départements en vigilance rouge, ne pas hésiter à prendre des arrêtés départementaux pour arrêter les chantiers pendant les heures chaudes, si c'est la situation l'imposait. Et bien sûr en contrepartie, annuler les arrêtés municipaux qui interdiraient de commencer les chantiers à 5h ou 6h du matin.
MARION L'HOURAlors plusieurs choses dans ce que vous dites, d'abord la question des contrôles. Moi les derniers chiffres que j'avais c'était 2 600 donc ils ont fortement augmenté. Il y avait eu en gros 10 % de mise en demeure. Est-ce qu'il y a eu des sanctions depuis ? Est-ce qu'il y a des employeurs qui ont été sanctionnés parce que c'est à l'employeur d'assurer la sécurité de ses salariés ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOui c'est important de vous le rappeler, la base de la santé au travail c'est le chef d'entreprise, c'est la loi qui le dit, le code du travail. Et c'est normal, le chef d'entreprise doit s'assurer que la prévention des risques est parfaite. Et pour tout type de risque, y compris les risques de canicule, c'est ça la base, le fondement même de la santé au travail. Et c'est bien normal puisque ça se passe dans les entreprises. Bon, la mise en demeure c'est un coup de semence. Les inspecteurs du travail arrivent dans une entreprise, se rendent compte que les obligations qui sont faites aux entreprises de par ce fameux décret ne sont pas respectées. C'est une mise en demeure de très rapidement mettre en œuvre les mesures. Si au bout d'un moment ce n'est pas le cas, là on passe aux sanctions, on peut même passer à l'arrêt de l'exploitation si on ne respecte pas les termes de la mise en demeure.
MARION L'HOURMais donc il n'y a pas encore eu de sanctions à ce jour ?
JEAN-PIERRE FARANDOUAlors les sanctions, la meilleure des réactions c'est justement que les mises en demeure aient pour effet que les mesures soient prises. C'est la prévention, c'est très important de faire en sorte que les risques soient traités pour qu'on n'ait pas d'accident lié à la canicule dans nos entreprises.
MARION L'HOUREt vous parliez des employeurs qui doivent créer un environnement de travail sûr pour que les salariés travaillent en sécurité. Mais pour les auto-entrepreneurs par exemple, je pense aux livreurs à domicile, quid ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, alors ça c'est plus compliqué pour le ministère du travail parce que les auto-entrepreneurs sont des travailleurs indépendants, donc ce n'est pas des salariés. Donc ils ne rentrent pas par exemple dans l'application de ce fameux décret, puisqu'ils ne sont pas salariés.
MARION L'HOURIls s'échappent totalement alors qu'ils sont en plein soleil.
JEAN-PIERRE FARANDOUDe point de vue législatif c'est plus compliqué. Bon pour autant, moi je les ai convoqués hier. J'ai convoqué les plateformes, les grandes plateformes, je ne vais pas les citer pour ne pas faire de publicité, mais les grandes plateformes, vous savez que ces plateformes font l'intermédiaire entre le client final, le restaurateur qui veut envoyer son repas, ou le consommateur de ce repas, et de l'autre côté, les travailleurs indépendants qui vont livrer par exemple ces repas, dans cet exemple là. Bon, moi j'ai convoqué les grandes plateformes qui organisent tout ça, j'ai convoqué aussi les syndicats qui représentent tous ces travailleurs indépendants et ces livreurs, et je leur ai dit en gros : "Il faut vraiment prendre des mesures". Voilà, ce n'est pas parce que le code du travail ne s'applique pas que pour autant vous avez des mesures à prendre. Alors ça tombait bien, puisqu'aujourd'hui, ce matin même, il y a une réunion. Je leur ai dit : "Vous allez mettre à l'ordre du jour de ces réunions les décisions concrètes que vous allez prendre pour mieux protéger ces livreurs". Alors on les connaît bien, d'abord c'est, là encore, éviter au maximum les courses pendant ces heures qui sont les plus chaudes, des courses plus courtes, pas la peine de faire 15 km sur un bitume chaud, des poids peut-être de courses raisonnables, j'ai entendu parler parfois de packs d'eau. Là aussi, pour les consommateurs finaux, faites attention, quand vous commandez à 14h deux packs d'eau, ça fait 12 kg à transporter par un livreur en vélo. Prenez conscience quand même de ce que vous demandez. Il y a une forme de solidarité aussi qu'on peut demander à tout le monde. C'est une capacité pour ces livreurs en vélo d'être abrités peut-être par un restaurateur qui peut lui donner accès à la salle pour avoir un peu de fraîcheur, un verre d'eau, accès aux toilettes par exemple. C'est du bon sens, là encore, c'est la volonté de les protéger. Il faut les protéger, ils sont maillon essentiel de cette économie. Et je leur ai dit que si vous ne le faites pas, je prendrai moi mes mesures. Voilà, donc c'est très clair, je fais confiance au dialogue social parce que c'est ma nature profonde. Je fais confiance au sens des responsabilités de ces plateformes et des syndicats pour trouver les bonnes mesures. Je serai très attentif aux résultats de ces discussions. Et s'il le faut, on prendra des décisions.
MARION L'HOURVous pouvez l'imposer ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOn les imposera.
MARION L'HOURDans un rapport qui a été publié l'été dernier, l'OMS estimait que le stress thermique était source d'erreurs, d'accidents, qu'il impactait la productivité aussi avec une baisse de 2 à 3 % par degré au-delà de 20 degrés. Autant dire qu'à 40 degrés, il ne reste quand même pas beaucoup de productivité. Est-ce que ce n'est pas la preuve qu'il faut quand même, je vous ai entendu, plutôt vous y opposer au-delà d'un certain seuil, d'une certaine température d'air stop ?
JEAN-PIERRE FARANDOUMais non, parce qu'on ne s'en sent pas sur la température. C'est laquelle la température ? Quand vous regardez les sachants, on a un institut spécialisé dans la santé au travail, l'INRS, elle dit deux choses. Elle dit qu'il y a un sujet de chaleur et de santé au travail. Elle dit que jusqu'à 28 degrés, il n'y a pas trop de problème. A partir de 28 degrés, il faut des plans d'action. Et on en a, puisqu'on a notre décret. 30 degrés quand vous n'avez pas une activité physique. Mais après, au-delà, si vous dites qu'on s'arrête à 30, comme certains le proposent, 30 degrés, mais on connaît ça en France depuis toujours, moi je suis originaire du sud-ouest, je peux vous dire qu'à 30 degrés, on connaît ça par cœur à Pau, à Tarbes ou à Bayonne.
MARION L'HOURC'est de mai à septembre.
JEAN-PIERRE FARANDOUSi on arrête à 30 degrés, on va arrêter. Et si vous dites 40 degrés, c'est une incitation aux entreprises à monter jusqu'à 40 degrés, qui peut être beaucoup trop. Donc, il n'y a pas vraiment de seuil. Et là encore, les médecins vous disent, en plus de la température, ce n'est pas le seul paramètre. Vous avez aussi l'humidité, par exemple. Donc, c'est très compliqué. Donc, il faut vraiment dire, ce qui compte, c'est qu'on connaît les mesures à prendre. Vous avez parlé du repos, c'est important. Les pauses sont importantes, l'hydratation est importante. Et bien sûr, au bout d'un moment, notamment les chantiers ou des activités à l'extérieur, oui, là on voit bien qu'aux heures les plus chaudes, en vigilance rouge, il n'y a pas de température absolue. C'est un écart de température, la vigilance rouge. Là, il faut savoir arrêter les chantiers, bien sûr.
MARION L'HOURVous parliez tout à l'heure des consignes données aux préfets d'arrêter les chantiers au cas par cas, justement en période de vigilance rouge. Est ce que ça, ce n'est pas quand même aussi l'idée que finalement, le congé climatique qui a été créé à Valence, c'était après les inondations, vous l'avez expliqué, et non pas à cause de la chaleur, mais qui a été créé en Espagne en 2025. Il aurait sa justification. Est ce que ça doit rester du cas par cas ou est ce qu'au fond, on peut réguler de façon nationale ?
JEAN-PIERRE FARANDOUAlors on va y aller en Espagne d'ailleurs, vous parlez de l'Espagne.
MARION L'HOURAvec les partenaires sociaux…
JEAN-PIERRE FARANDOUDonc j'ai décidé d'y aller parce qu'effectivement ce pays, d'abord, il a une tradition de chaleur, on le sait bien, l'Andalousie, mais pas que. Madrid, c'est un plateau, il fait très chaud à Madrid l'été et il fonctionne ce pays, l'Espagne. Moi, je suis allé souvent en Espagne. Le pays n'est pas arrêté parce qu'il fait chaud, donc ça veut dire que la société c'est même c'est même organisé en amont du travail, les rythmes se sont organisés, la manière dont les services publics, etc. Il y a une organisation profonde, structurante, c'est ça qui m'intéresse. On va aller voir les mesures, bien sûr, qu'ils ont prises, qu'est-ce qui marche, qu'est-ce qui ne marche pas. Par exemple, la ministre du Travail espagnol que j'ai eu au téléphone m'a bien rappelé que ce fameux congé intempérie, ce n'était pas pour la canicule. C'est parce qu'il y avait des inondations à Valence.
MARION L'HOURMais ça peut servir aussi pour la canicule, finalement.
JEAN-PIERRE FARANDOUMais non, ça ne marche pas, parce qu'à Valence, les routes étaient détruites. Les gens ne pouvaient plus travailler, donc forcément on les a couverts par un congé parce qu'ils ne pouvaient plus sortir de chez eux pour aller travailler. Ça n'a rien à voir avec la canicule.
MARION L'HOURÇa pourrait s'appliquer à certains métiers, par exemple ceux du bâtiment, qui sont très pénibles par 40 degrés.
JEAN-PIERRE FARANDOUJe vous ai répondu, là, sur le bâtiment, qu'est-ce que font les Espagnols ? Et que ça, ça marche. Dans leurs conventions collectives dans le secteur du bâtiment, oui, ils sont allés au bout. Dans la convention collective du bâtiment, ils se sont tous mis d'accord, entreprise, organisation syndicale, pour effectivement dire sur une période de l'été, on ne travaillera pas de telle heure à telle heure. Ça, c'est intéressant, parce qu'on rentre dans le dur. Mais le matin, ils travaillent, le soir, ils travaillent. On ne peut pas non plus arrêter le pays. Ce qu'il faut, c'est bien sûr ménager la santé des salariés, bien évidemment. Mais il faut essayer de trouver la manière de continuer l'activité. Les Espagnols ont su le faire. On va y arriver, nous aussi, en s'inspirant de ce qui marche chez eux.
MARION L'HOURAlors, Jean-Pierre Farandou, vous parliez des partenaires sociaux, et justement, avec vous, j'imagine, dans ce voyage, il y aura Marylise Léon, qui est la numéro 1 de la CFDT, le premier syndicat dans le privé. Elle a donné un entretien hier, où elle disait notamment que pour une partie des entreprises, l'enjeu économique prime sur la santé des salariés. Est-ce que vous êtes d'accord avec ce propos ?
JEAN-PIERRE FARANDOUNon, moi, je connais bien les chefs d'entreprise. L'enjeu économique, il compte pour une entreprise, bien évidemment. Mais il faut être clair. La très grande majorité des chefs d'entreprise, petites ou grandes, ils sont parfaitement conscients que c'est leur devoir, leur responsabilité de faire attention à la santé de leurs salariés, bien évidemment. Voilà, donc il n'y a pas de doute là-dessus. Alors, ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas vérifier, qu'il ne faut pas contrôler. Et on le fait, je vous l'ai dit. Il faut une incitation. Il faut dire à ce que toutes les règles soient respectées. Mais là-dessus, moi, j'ai confiance dans les chefs d'entreprise. Regardez côté du bâtiment, ils ont mis en place des choses spécifiques. C'était potentiellement dangereux, le bâtiment, ça l'est toujours. Pour gérer ces risques-là, qu'est-ce qu'ils ont fait ? D'abord, ils ont un organisme spécialisé dans la santé au travail, l'OPP-BTP. C'est une très bonne idée. C'est un signe. Ça veut dire qu'ils ont mutualisé, vous voyez, une équipe qui veille à ce que les règles soient respectées. Deuxièmement, ils ont une caisse canicule. Justement, pour continuer à verser les salaires des salariés quand on arrête à cause de la chaleur, par exemple, ils ont mutualisé. Moi, je trouve que c'est deux très bonnes idées. Pourquoi les autres secteurs qui sont aussi confrontés au risque de canicule ne s'inspireraient-ils pas de ces réalisations faites en France ? Là, ce n'est pas l'Espagne, c'est chez nous. Vous voyez, il y a aussi des bonnes idées en France. Je pense qu'il faut les élargir à d'autres secteurs d'activité.
MARION L'HOURDonc, vous allez commencer à discuter de ce sujet avec les partenaires sociaux à la rentrée. Est-ce que ça a une chance d'aboutir au printemps 2027 avec la présidentielle ? Parce que c'est ce que souhaite la CFDT, notamment.
JEAN-PIERRE FARANDOUJe pense que ça va aboutir avant. Alors que nous, en septembre, on va aller en Espagne. Ça va être un peu le top départ des discussions de fond. Il y aura une partie cadrage national très vite. Ça peut durer un mois. Fin octobre, tout ça doit descendre dans les secteurs parce qu'on voit bien qu'il y a une réalité de chacune des métiers. Chaque métier doit regarder. J'espère qu'en quelques mois, les partenaires sociaux arriveront à se mettre d'accord.
MARION L'HOURDonc, l'idée, c'est de mettre en place des accords d'entreprise. Ça ne va pas être décrété depuis le niveau national.
JEAN-PIERRE FARANDOUIl y aura des accords de branche. Là aussi, faisons confiance au dialogue social dans les accords de branche. On verra. Si l'État se rend compte que telle ou telle branche n'y arrive pas, là encore, peut-être qu'il faudra faire une décision plus nationale pour englober l'ensemble des secteurs. Mais moi, une fois de plus, j'ai confiance dans le dialogue social. On a une tradition de dialogue social dans ce pays, de démocratie sociale d'ailleurs, qui, de vous à moi, marche mieux parfois que la démocratie parlementaire. Donc, je pense qu'ils n'ont pas de leçon à recevoir des politiques. Il y a une capacité d'écoute, une capacité de négociation parce que ce qui les rassemble, c'est l'entreprise au fond. Je connais bien ça. Vous savez que j'étais chef d'entreprise. Donc, je connais bien ce qui se passe dans les entreprises. Moi, ma première posture, c'est réfléchir. Ce n'est pas une posture comme ça en l'air. Faisons confiance dans les partenaires sociaux. Ils ont la capacité d'apporter des solutions qui vont bien à leur secteur, qui vont bien à leurs entreprises.
MARION L'HOURDonc, on aurait des mesures avant l'été 2027 ?
JEAN-PIERRE FARANDOUJe pense, oui. Il faut. Et d'autre part, il faut. On aura des mesures avant la prochaine vague de canicule 2027 qui pourrait démarrer peut-être en juin l'année prochaine.
MARION L'HOURAlors, vous êtes aussi, Jean-Pierre Farandou, ministre des Solidarités, donc, responsable des personnes qui sont en EHPAD, par exemple. Il y en a 700 000 aujourd'hui.
JEAN-PIERRE FARANDOUL'EHPAD, je ne suis pas responsable des EHPAD. Je veux bien en parler. Je vous dis ça parce qu'il y a déjà une discussion autour de ça. Et même la ministre en charge des EHPAD m'a presque reproché d'avoir parlé des EHPAD. Donc, voilà.
MARION L'HOURVous ne voulez pas en parler.
JEAN-PIERRE FARANDOUJe veux bien. Mais que ce soit clair. Quand vous dites que vous êtes responsable des EHPAD, ce n'est pas vrai. Donc, je préfère le dire tout de suite. Mais je veux bien répondre à vos questions sur les EHPAD.
MARION L'HOURLe Premier ministre a dit que des premiers climatiseurs allaient arriver dans les hôpitaux ce vendredi et en début de semaine prochaine. Mais dans les maisons de retraite, parce que normalement, il y avait une journée de solidarité. Ça, ça vous concerne directement. Qui devait financer avec plusieurs milliards par an une journée de travail et non rémunérée pour les salariés. Qui devait financer des mesures pour protéger les aînés. Et aujourd'hui, dans les maisons de retraite, les chambres, 9 sur 10, les chambres ne sont pas climatisées. Il y a une pièce en général qui est obligatoire, qui est rafraîchie, climatisée. Mais les chambres ne le sont pas.
JEAN-PIERRE FARANDOUSur les EHPAD, d'abord d'un point de vue statistique, ça se passe mieux. Cette canicule est supérieure à celle de 2003. Il faut quand même savoir de quoi on parle. Globalement, les choses se passent mieux d'un point de vue sanitaire qu'en 2003. Et heureusement. Si ce n'était pas le cas, ça serait grave. Mais il faut quand même le dire. Sur les EHPAD, le Gouvernement a tendu la main aux départements. Parce qu'ils sont souvent gérés avec les départements. Il y a des publics et des privés. La vie est toujours un peu plus compliquée. C'est pour ça que le Gouvernement n'est pas directement en ligne parfois sur la gestion des EHPAD. Mais bon, ce n'est pas grave. On assume nos responsabilités. On veut bien le faire. On a tendu la main notamment aux départements pour financer sur 10 ans un plan d'accélération de l'installation de la climatisation dans les EHPAD. Et tout de suite, en mesure d'échanges, on a débloqué 100 millions. Pour les cas les plus criants, les plus urgents. Donc on se bouge. Voilà, on se bouge. Et là-dessus, les choses avancent. Et on voit que les résultats sont meilleurs et heureusement que ce qu'ils ont pu être par le passé.
MARION L'HOURAlors, Jean-Pierre Farandou, puisqu'on parle de nos aînés justement, je voulais vous parler du sujet des retraites qui revient dans le débat. Notamment chez un de nos voisins en Allemagne, le chancelier Friedrich Merz. Je n'arrive pas à prononcer son nom. Il veut mettre en place toutes les préconisations de son groupe d'experts sur le sujet des retraites. Ça veut dire des départs à la retraite à 67 ans en 2031. Ça veut dire des retraites qui seraient indexées sur la progression de l'espérance de vie. L'âge minimal qui serait à 3 ans de moins. Les départs anticipés qui seraient limités. Une part de capitalisation obligatoire. Quel regard vous portez sur cette réforme, vous, ministre du Travail ?
JEAN-PIERRE FARANDOUD'abord, il faut qu'on trouve notre solution à la française. C'est toujours intéressant de voir ce qui se fait ailleurs, mais chacun a son histoire, chacun a son chemin, chacun a son poteau de départ, chacun a son climat social, chacun a sa réalité sociale.
MARION L'HOURC'est la mère de toutes les batailles, comme dit Édouard Philippe, les retraites.
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, c'est important, mais sûr, pour les finances publiques, c'est très important. Mais évidemment, c'est la part de PIB qui est consommée par le social, donc pour les retraites, c'est un vrai sujet. L'argent qu'on met là, vous ne le mettez pas ailleurs. Par exemple, pour climatiser les EHPAD, vous voyez, l'argent n'est pas infini. Donc quand vous consommez de l'argent pour les dépenses sociales, y compris les retraites, c'est autant d'argent que vous avez en moins pour d'autres politiques publiques. C'est pour ça que la vie n'est pas simple, et qu'il faut y faire face. Moi, ce que j'ai fait par rapport à ça, vous savez, il y a eu la suspension de la réforme des retraites, c'est une décision forte qui a été prise par les parlementaires, qui a été votée dans le cadre du budget.
MARION L'HOURPour éviter la censure du Parti Socialiste, du budget 2026, on a renoncé à cette réforme, votée en 2023.
JEAN-PIERRE FARANDOUPendant ce temps-là, on a du temps.
MARION L'HOURVous le regrettez, du coup ?
JEAN-PIERRE FARANDOUJe voulais vous dire, comme on a du temps, j'ai convaincu les partenaires sociaux de se lancer dans une grande conférence sociale travail-emploi-retraite, qui va permettre de se reposer la question, en fait, pourquoi d'abord les Français, arrivés à 60-61 ans, ils ont autant envie de partir ? Qu'est-ce qui se passe ? Ça, c'est peut-être une singularité française par rapport à d'autres pays. Ça, ça ne renvoie pas aux retraites, ça renvoie au travail. Ces 40 ans de travail que vous avez fait, dans quel état ils vous amènent ? Si vous êtes en forme et que vous avez envie de travailler, c'est moins une difficulté d'envisager de travailler plus longtemps. Si à l'inverse, vous en avez ras-le-bol, à la fois d'un point de vue physique ou même mental, on voit bien que là, vous n'avez qu'une idée, c'est de partir.
MARION L'HOURDonc, si je vous écoute, vous êtes d'accord avec Gabriel Attal, le patron de Renaissance candidat à la présidentielle, qui lui dit, au fond : "Il faut supprimer l'âge légal de départ ?" Parce que ça n'a pas beaucoup de sens, si on vous entend bien.
JEAN-PIERRE FARANDOUIl ne faut pas rentrer par les solutions, il faut rentrer par le problème. Le problème, c'est qu'il faut arriver à équilibrer les comptes, quand même. Parce qu'on fait tout ça pour équilibrer les comptes. Donc, il faudra regarder les montages qui permettent d'équilibrer les comptes. Parce que vous savez que si vous n'avez pas d'âge de départ, ça veut dire que vous ne pouvez pas partir plus tôt. Mais avec quel niveau de retraite ? Parce que si vous partez très tôt, les cotes vont être énormes. Donc, vous allez vous retrouver avec des gens qui ont des très petites retraites. Est-ce qu'ils vont arriver à survivre ? Donc, ce n'est pas si simple que ça, là aussi. Il faut regarder les sujets un par un. Et surtout, il faudra répondre, quitte à faire une réforme. Cette réforme doit être soutenable dans la durée, d'un point de vue financier. Donc, il faudra être sûr que les composants de la réforme permettent d'assurer durablement l'équilibre du régime de retraite.
MARION L'HOURVous parliez des partenaires sociaux. Le MEDEF présente son plan d'économie aujourd'hui pour l'État. Il dit qu'il faut relever l'âge de départ à 65 ans. Je rappelle qu'on a arrêté la réforme qui devait être un départ à 64 ans, face aux manifestations qui étaient très nombreuses. Geler les pensions en 2027, les sous-indexer, ça vous semble réaliste comme position ou ils jettent un pavé dans la mare ?
JEAN-PIERRE FARANDOUChacun peut y aller de sa proposition. C'est ce qui se passe. Pourquoi pas ? Je crois beaucoup à la discussion sérieuse et approfondie de chacun de ces sujets. On voit bien que le sujet fondamental, c'est travailler plus longtemps. A combien plus longtemps ? Sous quelle modalité ? A discuter. Mais il y a ce premier principe qu'il faut d'ailleurs faire accepter. Ce qui renvoie au travail. Pour travailler plus longtemps, il faut que les conditions de travail tout au long de son parcours professionnel soient les meilleures possibles. Deuxièmement, on voit bien qu'il y a une forme de contrepartie qui apparaît. Oui, mais alors les métiers usants. Parce qu'il y a quand même des métiers qui usent plus que d'autres. Qu'est-ce qu'on fait ? C'est une bonne question. Il y a ces équilibres à trouver, ces mécanismes à trouver. Il faut les discuter. Moi, je crois beaucoup à la discussion. Moi, je vous le dis, je n'aime pas trop rentrer par les solutions toutes faites. J'aime bien rentrer par un processus qui consiste, c'est quoi le problème qu'on doit résoudre ? Quelles sont les options ? Quels sont les scénarios ? On les pèse ? On les sous-pèse ? Et petit à petit, par la discussion, les synthèses apparaissent et les convergences se font.
MARION L'HOURMais vous voyez bien qu'il y a des mesures chocs qui sont présentées dans le cadre de la pré-campagne ou de la campagne présidentielle.
JEAN-PIERRE FARANDOUC'est une campagne. Les gens y vont de leur sujet. Mais vous savez, après, vous avez l'acceptabilité sociale qui est importante. Et il faudra avoir le mode d'emploi, et notamment la démocratie sociale qui accompagnera ces réformes. Moi, en tout cas, je suis très attentif parce que je ne suis pas pour brutaliser les Français. Il faut accompagner tout ça. Et il n'y a qu'une manière d'accompagner, c'est le dialogue. Y compris avec des gens qui ne sont pas d'accord avec vous. Mais ça s'appelle le dialogue social. Ça s'appelle la démocratie sociale.
MARION L'HOURDernière question. Jean-Pierre Farandou, vous êtes l'ancien patron de la SNCF. Vous êtes un pur produit de la SNCF. Vous y avez travaillé pendant des années. On a entendu cette semaine Jean Castex, le patron de la SNCF au micro de Benjamin Duhamel, qui donnait son avis en tant qu'ancien Premier ministre. Moi, je vous demande votre avis d'ancien patron de notre opérateur ferroviaire. 1,2 millions de voyageurs attendus ce week-end de grand départ. 2 000 TGV, 500 Intercités. Vous qui êtes un expert du dossier avec la chaleur qu'on attend. Est-ce que vous croyez que ça peut se faire sans soucis majeurs ?
JEAN-PIERRE FARANDOUNon, mais d'abord, je ne suis plus patron de la SNCF.
MARION L'HOUROui, mais vous y avez travaillé tellement longtemps.
JEAN-PIERRE FARANDOUJe vais vous répondre. Deuxièmement, j'ai confiance. Les cheminots, je les connais. Ils sont excellents. Ils sont engagés. Ils sont super techniciens. Ils vont faire tout ce qu'il faut pour que ça marche. On est aux limites. C'est sûr que c'est un stress test quand vous avez fait rouler plus de 2 000 trains qui se suivent toutes les 3 minutes. Il faut bien voir sur l'île à grande vitesse. Ça veut dire que de 3 minutes, c'est l'espace minimal. Donc, vous avez énormément de trains. Vous avez l'impression que vous êtes tout seul sur la ligne. En fait, vous avez plein de trains devant vous, plein de trains derrière vous. 1 000 personnes à chaque fois quand les trains sont doubles. Il faut bien voir le carrousel des trains. Donc, c'est une performance incroyable. Et on sait que la chaleur, c'est un peu l'ennemi de l'exploitation ferroviaire à partir d'un certain seuil. C'est de la physique de base, dilatation des rails, dilatation du fil des caténaires, et les matériels roulants sont soumis à des contraintes fortes, la climatisation en particulier. Voilà.
MARION L'HOUREt sous-financé ?
JEAN-PIERRE FARANDOUSous-financé, c'est le réseau classique. Le réseau TGV, il est suffisamment financé. Mais moi, j'ai confiance dans la préparation des cheminots. Ils sont prêts. Ils vont y arriver. C'est leur Jeux Olympiques à eux. Ils l'ont fait en 2024. Chaque grand départ, c'est un peu une épreuve olympique. Ils sont prêts. Ils vont y arriver. J'en suis convaincu.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 juillet 2026
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vie_publique · nº 303962
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