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25 février 2026 · Gouvernement · discours Discours

Déclaration de M. Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe, sur les réponses de l'Union européenne face au retour des impérialismes, au Sénat le 25 février 2026.

Benjamin Haddad (auteur)

Mme la présidente. L'ordre du jour appelle le débat sur le thème : " Les réponses de l'Union européenne face au retour des impérialismes ", à la demande du groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen. Je vous rappelle que, dans ce débat, le Gouvernement aura la faculté, s'il le juge nécessaire, de prendre la parole immédiatement après chaque orateur pour une durée de deux minutes ; l'orateur disposera alors à son tour du droit de répartie, pour une minute. Monsieur le ministre, vous pourrez donc, si vous le souhaitez, répondre après chaque orateur, une fois que celui-ci aura retrouvé une place dans l'hémicycle. Dans le débat, la parole est à M. Raphaël Daubet, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées du groupe du RDSE.) M. Raphaël Daubet, pour le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, voilà quatre ans, le 24 février 2022, les chars russes franchissaient la frontière ukrainienne, prenant de court les observateurs occidentaux qui avaient cru jusqu'au bout à un simple coup de pression. La brute Poutine a osé, et, pour la première fois depuis des décennies, la guerre totale revient sur le sol européen. Pourtant, l'invasion n'est pas assumée par la Russie, qui évoque pudiquement une opération militaire spéciale, déployant une rhétorique fumeuse sur les néonazis de Kiev ou les prétendues menaces de l'Otan. En réalité, le monde a véritablement basculé avec la seconde élection de Donald Trump, le populiste, assoiffé de revanche sur les démocrates, ivre de ses promesses nationalistes et identitaires, exalté par un sentiment de toute-puissance et enhardi par le soutien des géants de la tech. La suite est connue, et terrifiante : l'humiliation publique de Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche, l'Ukraine accusée d'avoir déclenché la guerre, les menaces ouvertes contre le Canada, le Mexique ou Cuba, l'enlèvement de Nicolas Maduro, les velléités d'annexion du Groenland, ou encore la création d'un cénacle de vassaux intitulé Board of Peace. Trump dénigre l'Europe, fustige les organisations internationales, applique des droits de douane à tout-va et brandit sa propre morale pour seule limite à l'exercice de son pouvoir. Quatre années, donc, au cours desquelles la Chine, silencieuse et déterminée, a poursuivi l'extension méthodique de son influence sur le monde. Elle a déployé une implacable stratégie de domination technologique et industrielle, prenant appui sur un modèle de société entièrement tendu vers la production, afin de garantir son omniprésence et son omnipotence industrielle, numérique et manufacturière ; elle a d'ailleurs déjà totalement englouti l'industrie automobile européenne. Quatre années, donc, qui auront suffi pour quitter définitivement l'ère de paix et de normes bâtie depuis 1945 sur les ruines de la guerre, ce que nous appelions l'ordre libéral international. Voilà, en quelques mots, ce que recouvre, au fond, le retour des impérialismes, terme discutable, certes, mais qui exprime bien la volonté de domination poussant les grandes puissances vers des logiques d'expansion, de contrôle des ressources et de conquête territoriale. Nous assistons à la dislocation de l'ordre international. Les grandes organisations multilatérales sont devenues invisibles et inaudibles, disqualifiées et inopérantes. Selon les mots de Jean-Jacques Rousseau, " le plus fort […] transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir ". Nous sommes entrés dans un monde de rapports de force assumés, où le culte de la puissance impose son récit et ses concepts avec une contagiosité inquiétante. L'Europe elle-même est sommée de s'inscrire dans l'une ou l'autre de ces narrations simplificatrices. C'est ainsi le cas du concept de sphère d'influence, qui est par nature flou, réducteur et dangereux, parce qu'il reflète mal les réalités, tout en autorisant tous les appétits. Il en va de même du concept d'Occident, lui aussi mobilisé à des fins politiques, non pour éclairer des héritages historiques, mais pour figer le monde en blocs antagonistes. Les impérialismes jouent la fable tragique du choc des civilisations. Ils se nourrissent du manichéisme idéologique qu'ils imposent au reste du monde. Ils simplifient pour dominer. Enfin, ils entraînent un peu partout le plébiscite des hommes forts et des régimes autoritaires, entretenant ainsi l'illusion selon laquelle la force pourrait remplacer le droit et bâtir des équilibres durables ; l'histoire nous enseigne pourtant le contraire. Alors, quelle est la place de l'Europe dans ce contexte ? Après la sidération, réaction normale et effet recherché par nos adversaires, auxquels il donne un coup d'avance, après la révélation cruelle de notre vulnérabilité, laquelle tient à nos faiblesses congénitales que sont l'inertie de l'action, l'unanimité impossible, ainsi que l'absence de défense et de diplomatie communes, bref, après tout cela, l'Europe s'est réveillée. Il lui faut maintenant se lever. Certes, l'Europe a engagé la sortie d'une fâcheuse dépendance énergétique, elle organise son réarmement et renforce le pilier européen de l'Otan. En somme, elle a redécouvert que la puissance n'était pas incompatible avec son projet ; au contraire, celle-ci en constitue la condition. Reconnaissons que ce sursaut européen doit beaucoup à la France. Ce réveil, toutefois, ne vaut pas encore stratégie, car il s'agit désormais non plus d'amortir le choc, mais d'assumer une direction. L'Europe se trouve ainsi confrontée à une interrogation fondamentale : comment une union de démocraties peut-elle survivre dans un environnement aussi hostile ? L'Europe n'est pas issue d'un projet impérial. Elle est née du refus des empires qui ont ravagé notre continent et de l'idée qu'il était possible d'organiser la coexistence des souverainetés par la règle, plutôt que par la domination. Aussi, notre premier devoir consiste certainement à définir notre propre modèle de puissance, sans céder à la tentation de l'imitation, dans la fidélité à nos valeurs et dans la résistance aux idéologies prédatrices, avec la ferme conviction que, hors de ces valeurs, il n'est pas de pouvoir durable ou respectable. L'Europe ne saurait renoncer à demeurer une puissance du droit et une puissance diplomatique. Cette certitude acquise, il lui revient de définir le périmètre intangible de sa souveraineté, à la fois géographique – nous avons constaté les hésitations concernant le Groenland –, et thématique – sécuritaire, numérique, financière, industrielle… Nous devons affirmer ce que nous avons à défendre et forger notre unité autour de chaque planification stratégique. Cette politique de puissance peut être mise en œuvre rapidement, à la faveur d'un élan impulsé par la coalition de quelques-uns, au moyen de la coopération renforcée et de la mutualisation. Une telle démarche n'entrave aucunement la poursuite de l'unification européenne. Bien au contraire, je songe, par exemple, au Parquet européen, qui est efficace contre la criminalité transnationale, mais dont il conviendrait d'étendre la compétence à la violation des sanctions internationales. Cela ne nous empêche pas non plus de forger de nouveaux partenariats, avec l'Inde notamment. Nous devons être à l'avant-garde de la construction d'un nouvel ordre mondial. Mes chers collègues, le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen, héritier d'une tradition profondément ancrée dans l'histoire républicaine, ne saurait rester indifférent à ce contexte, non plus qu'au rôle que la France a vocation à jouer au sein de l'Europe. C'est la raison pour laquelle nous avons voulu ce débat. Les radicaux ont toujours combattu sous toutes leurs formes les impérialismes, qu'ils soient coloniaux, autoritaires ou économiques. S'ils ont soutenu la construction européenne, c'est précisément parce que celle-ci constituait une réponse à la guerre et une solution de substitution aux logiques d'hégémonie. Tel est bien le sens de ce débat. (Applaudissements sur les travées du groupe du RDSE.) Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué. M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. Madame la présidente, mesdames, messieurs les sénateurs, je tiens tout d'abord à vous remercier de l'organisation de ce débat, qui me paraît tout à fait approprié dans le contexte géopolitique que nous connaissons. De fait, nous constatons que le continent européen fait face à une multiplication de chocs et de turbulences : l'agressivité américaine, que nous avons pu observer notamment au travers des droits de douane, mais également à l'encontre de notre allié danois ; à nos portes, la guerre d'agression de la Russie contre l'Ukraine, laquelle entre dans sa cinquième année ; enfin, la pression commerciale chinoise. Tout cela s'inscrit dans un contexte marqué par un risque de décrochage économique, technologique et industriel, sur des sujets tels que l'intelligence artificielle ou la technologie quantique, domaines absolument cruciaux pour notre souveraineté. C'est la raison pour laquelle la France tient une ligne constante et cohérente en Europe depuis le discours de la Sorbonne en 2017 : il appartient aux Européens d'investir dans leur souveraineté, de prendre leur destin en main et d'accélérer leur réarmement, afin de réduire leurs dépendances. Nous aurons d'ailleurs l'occasion d'évoquer ces enjeux tout au long du présent débat. La mise en œuvre de cet agenda doit maintenant accélérer en 2026. Cela passe par la poursuite de la coopération industrielle, notamment sur les questions de défense, afin de consolider une industrie de défense européenne autonome, au moyen de coopérations entre États membres. Il faut également accélérer l'investissement dans l'intelligence artificielle, dans le quantique, dans le spatial et dans l'ensemble des secteurs critiques pour notre autonomie stratégique, afin de limiter nos dépendances, car celles-ci se trouvent aujourd'hui instrumentalisées, tant par nos adversaires que par nos alliés et partenaires, comme autant de leviers d'influence et de puissance. Il nous incombe, par ailleurs, de continuer à soutenir l'Ukraine, première digue pour la sécurité des Européens. Cet agenda de compétitivité et de défense a précisément vocation à se retrouver dans nos priorités européennes de cette année, et la France continuera naturellement à le porter. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de l'évoquer lors du Conseil européen du 19 mars prochain, comme ce fut le cas lors de la dernière retraite des chefs d'État et de gouvernement. Mme la présidente. Dans la suite du débat, la parole est à M. Pierre-Jean Verzelen. M. Pierre-Jean Verzelen. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, je tiens tout d'abord à remercier le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen d'avoir proposé ce débat. Comme l'a souligné notre collègue, ce sujet prend une dimension tout à fait particulière au lendemain du quatrième anniversaire de l'agression de l'Ukraine par la Russie. Imaginons quelqu'un qui aurait hiberné depuis une trentaine d'années. Avant qu'il ne plonge dans son long sommeil, le droit international prévalait. L'Organisation des Nations unies, respectée, jouait pleinement son rôle. Le leader du monde occidental, à savoir les États-Unis, parlait encore à ses alliés. L'ouvrage de Francis Fukuyama, intitulé La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, faisait figure de référence ; il décrivait un monde presque totalement abouti, dans lequel nous ne verrions quasiment plus de guerres. Puis, après trente ans, cette personne se réveillerait dans un monde ayant totalement changé, marqué par le retour de la brutalité, de la puissance et des rapports de force, qui ont finalement repris le dessus. Nous sortons d'une parenthèse de l'histoire ouverte à l'issue de la Seconde Guerre mondiale et refermée à la fin des années quatre-vingt-dix ; nous pouvons sans doute situer la date de ce basculement au 11 septembre 2001. Depuis lors, nous constatons le retour des impérialismes, des zones d'influence et des dirigeants assoiffés de pouvoir absolu, qui considèrent que la fin justifie les moyens. L'exemple le plus emblématique et le plus terrible réside dans la Russie de Vladimir Poutine. Mais il convient évidemment de mentionner la Chine de Xi Jinping et, plus récemment, les États-Unis de Donald Trump, même si le pouvoir de ce dernier s'exprime, bien malgré lui d'ailleurs, dans un cadre démocratique auquel il lui faudra bien se frotter. Nous pourrions citer d'autres dirigeants de puissances plus modestes à travers le monde, qui ont été élus dernièrement. Tous partagent un point commun : une forme de mépris général envers l'Europe. Face à eux, nous apparaissons comme le dernier espace encore régi par la loi, la rationalité et le compromis, bref, par ce qui caractérise le monde démocratique tel que nous le connaissons depuis longtemps. Nous devons d'ailleurs reconnaître qu'une forme de décalage peut être perçue entre l'Europe et une partie du reste du monde. Pour beaucoup, ce décalage est synonyme de faiblesse : l'Europe incarne le droit, alors que les impérialismes incarnent la force. Nous avons l'impression de regarder nos adversaires monter sur un ring de boxe, tandis que nous gardons les gants sous le bras. Nous avons le sentiment d'être de doux agneaux au milieu d'une meute de loups, ou encore des figurants pendant que les autres jouent les premiers rôles. L'Europe apparaît comme le dernier îlot de l'Ancien Monde, j'allais dire comme le dernier des Mohicans, et peut-être aussi, nous l'espérons, comme un modèle encore considéré avec envie par de nombreux peuples à travers le monde. Depuis quelques mois, un doute s'est emparé des dirigeants, des décideurs économiques et des Européens eux-mêmes, comme si nous n'avions accumulé, depuis trente ans, que des erreurs stratégiques en matière de défense, par manque de protection de notre industrie, en ratant le virage du numérique et des réseaux sociaux, ou encore en nous trompant dans nos choix énergétiques. Nous l'observons tous, dans de nombreux pays européens émerge une nouvelle classe politique dirigeante qui fait son beurre électoral de l'opposition à l'Union européenne. Nous le constatons dans d'autres États et nous le remarquons également en France, ce discours résonne chez les électeurs. Dès lors, à quoi sert l'Europe ? Elle a constitué une formidable machine à faire la paix et à construire un marché commun, mais quid du projet européen aujourd'hui ? L'Europe porte en elle une différence fondamentale, intrinsèque et consubstantielle par rapport aux autres puissances : nous formons non pas un seul État, mais une addition de pays. Cela renvoie à la fameuse phrase de Henry Kissinger : " L'Europe, quel numéro de téléphone ? " Un doute porte également sur l'efficacité de l'action publique au sein de l'Union européenne, ce qui nous ramène à un phénomène bien connu : les normes, les contraintes et les encadrements excessifs prospèrent de manière démesurée en Europe, tout en restant trop faibles ailleurs. Depuis la guerre en Ukraine et l'arrivée de Donald Trump, les choses ont avancé. Nous avons compris que nous ne pouvions plus dépendre exclusivement des États-Unis pour notre sécurité, des importations chinoises pour nos produits du quotidien ou du gaz russe pour nos approvisionnements. Le grand projet de demain pour l'Europe repose sur deux piliers : premièrement, l'indépendance ; deuxièmement, le regain d'efficacité de l'action publique. L'indépendance passe nécessairement par la puissance militaire, en additionnant les savoirs, les atouts et les technologies de chacun, dans un souci de complémentarité et de mutualisation. À cet égard, le sujet de la dissuasion nucléaire s'impose : je suis impressionné de constater que nous nous inquiétons toujours des autres pays détenteurs de l'arme nucléaire ; nous la possédons nous-mêmes, mais nous avons le sentiment de n'inquiéter absolument personne ! La dissuasion nucléaire constitue pourtant bien un élément diplomatique essentiel pour la France et pour l'Europe. L'indépendance passe également par l'industrie et la production, qu'il s'agisse des médicaments, de la souveraineté alimentaire ou des puces électroniques. L'Europe doit être au rendez-vous et investir tout ce qu'elle peut dans l'innovation technologique, dans l'intelligence artificielle et dans la technologie quantique, car la recherche précède toujours les dominations et les victoires économiques. En outre, elle doit assumer une vision claire pour anticiper au mieux les approvisionnements en métaux rares, en gaz et en pétrole. Il s'agit non pas de gros mots, mais bien d'enjeux majeurs pour l'avenir de notre continent. Enfin, nous devons changer de logiciel : être aimé, c'est bien ; être respecté, c'est mieux. L'Union européenne ne doit pas, comme en décembre dernier, céder immédiatement devant les taxes douanières de Donald Trump ; elle doit plutôt s'inspirer de son action récente concernant le Groenland, en résistant au président américain. Ces défis ne seront relevés qu'en revoyant nos règles internes, avec une volonté claire des dirigeants et, surtout, avec l'adhésion des Européens. (Applaudissements sur les travées du groupe du RDSE.) Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué. M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. C'est vrai, nous pouvons être fiers de nos institutions et de notre projet européen. Nous avons substitué à des siècles de conflits et de guerres une coopération fondée sur des règles, sur l'État de droit et sur les échanges économiques. Il n'en demeure pas moins que notre Union européenne, l'une des aventures politiques les plus extraordinaires du vingtième siècle, qui fut un très grand succès pour notre continent, ne nous a peut-être pas préparés à appréhender un monde toujours plus régi par les rapports de force, par les jeux à somme nulle et par le retour des relations de prédation et d'impérialisme. C'est la raison pour laquelle il nous appartient de préserver notre espace démocratique européen, tout en nous dotant des moyens de peser collectivement sur la scène internationale face aux Américains, aux Chinois et aux Russes. Nous disposons d'énormément d'atouts pour cela : un marché intérieur de 450 millions d'individus, vingt-sept nations, ainsi que des investissements dans le domaine militaire. Vous avez mentionné, monsieur le sénateur, la guerre d'agression de la Russie contre l'Ukraine. De fait, nous venons de célébrer le triste anniversaire des quatre ans du début de ce conflit, déclenché le 24 février 2022. Comme je l'indiquais précédemment, le soutien à l'Ukraine a vocation à se poursuivre aussi longtemps que nécessaire. Il passera par l'adoption d'un vingtième paquet de sanctions destiné à accroître la pression économique exercée sur la Russie, notamment sur le plan énergétique, et à lutter contre le contournement de ces mesures via la flotte fantôme. Il nous incombe désormais de finaliser le prêt de 90 milliards d'euros accordé à l'Ukraine, lequel offrira aux Ukrainiens la visibilité requise, sur le tant plan économique que militaire, pour continuer d'assurer leur sécurité. Je le relève, car, il y a un an, d'aucuns nous expliquaient que le sort de l'Ukraine, et au fond celui de l'Europe, allait être réglé sur un coin de table par les Américains et les Russes, en vingt-quatre heures et sans l'Europe. Nous constatons aujourd'hui que nous garantissons la sécurité des Ukrainiens par l'intermédiaire de la coalition des volontaires et que nous avons pris en main notre destin sécuritaire. Cette dynamique est appelée à se poursuivre ; elle est absolument essentielle. Mme la présidente. La parole est à M. Ronan Le Gleut. M. Ronan Le Gleut. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, au milieu du siècle dernier, le projet européen est né d'une réaction et d'une prise de conscience après la tragédie des deux guerres mondiales : la conscience, tout d'abord, d'une identité commune, forgée autour d'un socle de valeurs partagées et d'une conception singulière de l'homme, de sa dignité et de sa liberté ; la conscience, ensuite, de la nécessité de l'union pour porter collectivement un idéal de paix, de démocratie et de prospérité. Soixante-quinze ans plus tard, face aux convulsions du monde contemporain, ce même esprit de sursaut et ce même sens de notre communauté de destin doivent nous guider. Toutefois, un changement de perspective est à l'évidence indispensable, car les paradigmes structurant désormais les relations internationales font émerger une réalité nouvelle, celle d'un monde fragmenté et dominé par les rapports de force et par les logiques impériales. Cette réalité, c'est précisément celle que notre continent avait cru laisser derrière lui avec la fin de la guerre froide et l'essor de la globalisation. Longtemps, en effet, l'Europe a considéré le réseau d'interdépendances mondiales qui se tissait alors comme le prolongement de sa propre construction, comme une réplique des solidarités de fait de la déclaration Schuman et comme le reflet de " l'union sans cesse plus étroite " inscrite dans ses traités. Elle se rend compte pourtant aujourd'hui que, bien souvent, ces interdépendances se sont muées en dépendances pures et simples, que certaines puissances n'hésitent plus à exploiter ouvertement comme des leviers d'influence et de contrôle. Lors de la pandémie de covid-19, nous avons constaté que ces dépendances étaient alimentaires, sanitaires et industrielles ; avec la guerre en Ukraine, qu'elles étaient énergétiques ; avec l'élan toujours plus dominateur de la Chine, qu'elles étaient commerciales ; enfin, avec le retour de Donald Trump, qu'elles étaient technologiques, financières et, surtout, politiques et militaires. Face aux ambitions impériales assumées à Moscou, à Pékin, à Washington ou ailleurs, l'enjeu est désormais clair : retrouver des marges de manœuvre, afin de recouvrer notre liberté de choix, de parole et d'action. En la matière, une mue européenne s'est indéniablement opérée au cours de ces dernières années, mais elle est encore trop lente. Il nous faut l'accélérer. Nous devons le faire, avant tout, dans le domaine économique, tant il est vrai que, sans prospérité et donc sans moyens, aucun des défis se dressant devant nous ne saurait être relevé. Or, comme l'ont montré Enrico Letta et Mario Draghi, l'Europe suit aujourd'hui une trajectoire qui ne lui permettra pas d'être au rendez-vous du XXIe siècle. Si elle entend continuer à s'asseoir durablement à la table du monde, si elle aspire à conserver le modèle original qui est le sien, elle a l'obligation de rompre avec la spirale menaçant de la conduire au déclin. Une telle ambition suppose que chaque État membre consente aux réformes indispensables à l'échelon national, mais elle nécessite également d'agir sur certains fondamentaux au niveau européen. Tout d'abord, il faut agir sur le marché intérieur, lequel demeure trop fragmenté dans les secteurs clés pour la croissance future. Songeons seulement au secteur financier : faute de cadres adaptés, les capitaux européens partent s'investir massivement aux États-Unis, entraînant dans leur sillage nos entreprises en quête de financement, et tout particulièrement nos jeunes pousses technologiques. Ensuite, il faut agir afin de conforter nos capacités de production domestiques dans les secteurs essentiels à notre souveraineté, tels que l'agriculture et l'énergie. Il faut agir, encore, sur notre politique industrielle, laquelle reste balbutiante là où nos compétiteurs activent tous les leviers disponibles : efficacité normative, incitations fiscales, règles de concurrence assouplies ou encore régimes de subventions ambitieux. Dans certains secteurs industriels de base et pour certaines technologies critiques, les cadres européens devront s'en inspirer et se transformer. Il faut agir, enfin, sur nos relations extérieures, tant politiques que commerciales : face aux logiques de coercition et de domination propres aux empires, l'Europe devra incarner une solution de rechange, un pôle capable de proposer des partenariats équilibrés et respectueux des intérêts de chacun. Bien entendu, une telle posture n'exclut nullement la défense de nos propres intérêts, en particulier ceux de nos producteurs. La réciprocité des normes, les rééquilibrages tarifaires ou la préférence européenne devront ainsi rejoindre la panoplie de nos outils opérationnels en matière de défense commerciale. De fait, notre continent représente pour de nombreux pays un point d'ancrage solide, à partir duquel il est possible de construire des relations mutuellement bénéfiques et une coopération sans subordination. En outre, la diversification de nos chaînes de valeur constituera un moyen supplémentaire pour réduire nos dépendances les plus prégnantes. Celles-ci concernent nos approvisionnements en matières premières, en composants essentiels ou en matériaux critiques, mais également des domaines tels que les moyens de paiement, les capacités spatiales, les technologies numériques, l'énergie ou, bien sûr, la défense. C'est sans doute sur ce dernier point que le sentiment d'urgence est aujourd'hui le plus vif et l'impression de dénuement la plus prononcée. Il est vrai que, après trente ans de sommeil stratégique et de désarmement, le réveil est brutal. Au-delà de la réapparition de la menace russe, toute la marche du monde est devenue plus violente. Surtout, le lien transatlantique se désagrège et le statut d'alliance menace de passer à celui de vassalité. Bien entendu, il est faux d'affirmer, comme le fait Mark Rutte, que l'Europe serait totalement incapable de se défendre seule. La réalité s'impose néanmoins : nous demeurons largement tributaires des États-Unis pour nous armer, nous renseigner, nous transporter, nous coordonner ou nous commander. Certes, nous ne saurions ignorer que nos budgets militaires cumulés ont quasiment doublé au cours de ces cinq dernières années ; que, dans le même temps, notre industrie de défense est montée en puissance ; que les États européens ont commencé à s'engager sur la voie de la cohérence stratégique et qu'ils n'ont pas failli dans leur soutien à l'Ukraine ; que la Commission européenne, enfin, a redécouvert les vertus de la préférence communautaire. Toutefois, notre niveau d'engagement et de coopération demeure en deçà de ce qui apparaît désormais comme indispensable pour assumer notre sécurité collective face à la Russie et pour commencer à " dérisquer " véritablement notre relation avec les États-Unis. Sur les plans industriel et institutionnel, tout comme en matière d'analyse stratégique et de coordination opérationnelle, beaucoup reste à faire, parfois même à inventer. Il nous incombe donc de franchir un cap, et vite. Pour autant, demeurons lucides : la révolution culturelle qu'implique l'autonomie européenne est engagée, mais elle est loin d'être achevée. Nombre d'États, dont la doctrine stratégique a été entièrement modelée par la protection de Washington, peinent encore à concevoir leur géopolitique à partir de la seule réalité européenne, sans passer par le filtre de la vision américaine. Si l'idée d'une défense continentale affranchie du primat américain ne constitue plus un tabou, elle demeure pour beaucoup un impensé. Dans ces conditions, forcer un destin fédéral serait une impasse. Certes, l'échelle européenne s'affirme comme la seule pertinente pour faire face aux ambitions d'États-continents de plus en plus offensifs. Il apparaît donc naturel que nous cherchions à progresser à vingt-sept, chaque fois que cela est possible. Il faut toutefois accepter que tous ne souhaiteront pas avancer d'un même pas. Dès lors, assumons le recours aux coopérations renforcées là où elles sont nécessaires, ainsi qu'à la méthode intergouvernementale, le cas échéant en dehors du cadre de l'Union, là où elle est indépassable, comme en matière militaire et stratégique. Pour autant, au-delà des structures et des instruments, il nous faut surtout réapprendre une grammaire : la puissance, indispensable dans le monde d'aujourd'hui, n'est pas seulement affaire de moyens ; elle est d'abord affaire de volonté. Nous l'avons constaté récemment avec le Groenland et les garanties de sécurité en Ukraine : lorsque les Européens tracent des lignes rouges, lorsqu'ils haussent le ton pour parler le langage de la puissance, lorsqu'ils consentent à prendre leurs responsabilités et à assumer le rapport de force, ils s'éloignent de l'insignifiance dans laquelle le silence ou l'obsession de l'apaisement les enferment trop souvent. Monsieur le ministre, mes chers collègues, l'Europe dispose de plus de ressources qu'elle ne le croit pour se défendre et pour exister dans le monde à venir. Certes, les chantiers indispensables pour restaurer ses marges de manœuvre sont urgents, nombreux et exigeants. Certes, l'Europe ne sera jamais un État, encore moins un empire, mais elle pourrait en acquérir la force si elle en avait la détermination. Face à une Russie qui menace notre sécurité, face à une Chine qui inonde nos marchés et instrumentalise nos chaînes d'approvisionnement, face à une Amérique qui cherche à saper notre souveraineté, celle de nos territoires comme celle de nos lois, l'Europe possède davantage d'armes qu'elle ne le pense pour dissuader, riposter et infléchir les ambitions des grandes puissances. Elle doit pour cela continuer à avoir une conscience aiguë des intérêts qui lui sont propres, admettre que personne ne doit les défendre à sa place et se montrer déterminée à faire bloc ! (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, INDEP, RDPI et RDSE.) Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué. M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. Monsieur le sénateur Le Gleut, vous avez parfaitement raison d'affirmer que l'Europe possède les atouts nécessaires pour faire face à cette concurrence internationale accrue. L'exemple récent du Groenland le montre : quand nous savons mettre sur la table les armes dont nous disposons, comme l'instrument anti-coercition, pour fermer l'accès à nos marchés publics, pour restreindre l'exploitation des droits de propriété intellectuelle, pour taxer les services numériques, nous pesons réellement. En effet, nous pouvons alors assumer des rapports de force, défendre collectivement nos intérêts et faire de notre marché intérieur un outil de puissance géopolitique. Il nous revient désormais de tirer le fil et de faire en sorte que ce type de crise nous amène non pas à nous rendormir, mais à accepter ces rapports de puissance. Vous avez souligné, monsieur le sénateur, la nécessité de " dérisquer " notre relation avec les États-Unis, c'est-à-dire de réduire nos dépendances dans un certain nombre de domaines stratégiques, de l'espace aux minerais critiques en passant par les systèmes de paiement ou la défense. Je partage évidemment tout à fait vos propos. J'insisterai sur un élément particulier qui me paraît important, celui des minerais critiques. Dans ce domaine, un travail important est actuellement mené par le commissaire Stéphane Séjourné au travers du plan RESourceEU. Il s'agit notamment de diversifier et de réduire notre dépendance en matière de terres rares, qui sont à la base des aimants permanents, composants dont nous avons besoin dans les éoliennes, les batteries des véhicules électriques et les composants de pointe, tout comme dans le secteur aéronautique. Il s'agit surtout de faire en sorte que nous puissions disposer d'une centrale d'achat commune nous permettant de constituer des stocks au niveau européen, de diversifier nos partenariats, de ne pas dépendre uniquement de la Chine et, enfin, de renforcer nos propres capacités de recyclage et de transformation des aimants permanents – il existe en France, à La Rochelle, comme ailleurs en Europe, une usine produisant ce type d'aimants. Ce secteur d'activité est absolument essentiel pour la souveraineté et l'autonomie stratégique de notre continent. Mme la présidente. La parole est à Mme Nicole Duranton. (Applaudissements sur les travées des groupes UC et Les Républicains.) Mme Nicole Duranton. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, je remercie le groupe du RDSE d'avoir demandé ce débat sur le retour des impérialismes. Le retour des logiques impériales constitue en effet un test existentiel pour l'Union européenne. Incursion militaire au Venezuela, intentions prédatrices de Washington sur le Groenland, poursuite de la guerre en Ukraine, l'année 2026 s'ouvre dans un contexte inédit, marqué par de fortes tensions et source d'inquiétudes et d'incertitudes. Ce climat alimente les craintes de voir l'Union européenne et ses instances s'affaiblir. Il y a tout juste quatre ans, l'Ukraine était plongée sous nos yeux dans un conflit qui n'a fait que s'intensifier depuis lors. Quatre ans plus tard, l'Ukraine se tient encore debout, mais elle demeure le théâtre stratégique autour duquel les grandes puissances cherchent à accroître leur influence et à imposer leur vision. Cette guerre a opéré une rupture stratégique essentielle, révélant à la fois la vulnérabilité et la capacité de réaction de l'Europe. Les grandes puissances mondiales s'affirment, les rapports de force se font jour, les équilibres mondiaux se fissurent, les instances du multilatéralisme perdent de leur efficacité. Dans ce monde des grandes puissances, où seule compte la loi du plus fort, nous assistons à un retour brutal des impérialismes. Ce monde remet en cause les règles internationales qui régissent nos sociétés depuis des décennies. En effet, ce qui se passe aujourd'hui se déroule dans le mépris total du droit international. Ce qui se passe aujourd'hui met en péril nos intérêts économiques. Ce qui se passe aujourd'hui, sous le regard de tous, est une étape supplémentaire vers un vaste désordre mondial. L'Union européenne se trouve donc confrontée à un choix historique : se résigner à n'être qu'une simple spectatrice des bouleversements du monde ou s'affirmer sur la scène internationale comme une puissance de stabilité et de souveraineté. Il est temps pour nous, Européens, de définir la vision et les valeurs que nous voulons défendre à travers le monde. Il est temps pour l'Europe de s'affirmer pour ce qu'elle est : un espace de liberté, un lieu où continuent de s'appliquer des règles internationales partout remises en cause. La première des réponses à apporter consiste à préserver l'unité de l'Europe, à ne pas céder à la division, dont nous avons pu voir, ici ou là, émerger les prémices. En témoignent les récentes déclarations de Berlin, qui a jugé insuffisants les efforts de Paris pour augmenter les dépenses dans le domaine de la défense et renforcer la souveraineté européenne. En témoignent également les divisions entre États membres sur la question de la présence de l'Union européenne lors de la première séance du Conseil de la paix de Donald Trump, qui se tenait la semaine dernière. Nous devons à tout prix éviter de remettre en cause cette unité, car cela reviendrait à menacer notre capacité à préserver un équilibre déjà fragile. Face à l'agressivité commerciale de la Chine, face aux tarifs aléatoires et punitifs des États-Unis, notre devoir est de bâtir une Europe plus forte. Pour ce faire, il nous faut protéger nos industries stratégiques, défendre nos intérêts économiques, militaires, scientifiques et démocratiques, investir massivement dans la recherche et l'innovation, sécuriser nos approvisionnements en matières premières et relocaliser certaines productions sensibles. C'est ainsi que nous pourrons réduire notre dépendance et nous préparer aux différents scenarii auxquels nous pourrions être confrontés. En effet, mes chers collègues, nous n'avons pas la garantie que nos amis d'hier seront encore ceux de demain. En outre, la défense de notre souveraineté et la protection des intérêts de l'Europe ne se limitent pas aux initiatives que nous prenons dans le secteur économique. Il faut transformer la puissance économique en puissance politique, renforcer la défense européenne, sans dupliquer l'Otan, et sauvegarder le multilatéralisme. Là où certains dirigeants américains, tenant des propos choquants, vont jusqu'à prédire une disparition de la civilisation européenne, notre meilleure réponse est de nous affirmer en tant que continent défenseur des valeurs sur lesquelles les fondements de l'Union européenne ont toujours reposé, mais aussi en tant que modèle démocratique et culturel. Il y a quelques jours, dans cet hémicycle, nous avons abordé la question de la liberté académique, qui connaît un net recul dans plusieurs pays du monde. Cette liberté, l'indépendance de nos enseignants et de nos chercheurs, la maîtrise de nos données : voilà les fondations d'une Europe souveraine et puissante ! Agir face au retour des impérialismes, c'est aussi réaffirmer la place essentielle de nos outre-mer. Grâce à ces territoires, l'Europe est présente dans tous les espaces où se jouent nos intérêts géopolitiques et nos enjeux d'avenir. Les outre-mer sont un pilier essentiel de la stratégie française et européenne dans l'Indo-Pacifique, un atout indéniable dans un monde en profonde mutation. Dans le contexte des négociations sur le prochain cadre financier pluriannuel 2028-2034, il est important, me semble-t-il, de rappeler que ces territoires représentent un enjeu financier essentiel pour l'Europe. En outre, compte tenu de l'instabilité mondiale actuelle, nous ne devons pas négliger la proximité géographique des territoires ultramarins avec les zones de tension internationale. Nous devons réaffirmer notre volonté de garantir leur sécurité, tout en protégeant notre zone économique exclusive. La stratégie indo-pacifique que nous défendons avec la Nouvelle-Calédonie incarne cette ambition. Dans une région où les pressions étrangères s'intensifient, l'Europe doit rester ferme et solidaire. Mes chers collègues, vous l'aurez compris, notre responsabilité est immense. Il faut passer d'une Europe régulatrice à une Europe puissance, capable de défendre activement ses intérêts, ses frontières et son modèle politique dans un contexte international redevenu conflictuel. L'Europe se trouve à un tournant de son histoire. Nous devons continuer de bâtir une Europe unie, qui incarne les valeurs universelles de liberté, de justice et de dignité humaine. (Applaudissements sur les travées des groupes RDSE et UC.) Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué. M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. Madame la sénatrice Duranton, puisque vous avez évoqué le cadre financier pluriannuel, j'en profite pour en dire un mot à mon tour. Ce cadre est effectivement primordial si l'on veut répondre aux besoins d'investissement de l'Union européenne dans tous les domaines stratégiques : la défense, le spatial, l'intelligence artificielle, le quantique, la transition environnementale… Il faut investir en nous appuyant sur un principe cardinal, que la France défend lors de ces négociations, à savoir la préférence européenne, le made in Europe. Autrement dit, il faut faire en sorte que l'argent du contribuable européen contribue à soutenir les acteurs économiques européens, lesquels ont besoin d'être protégés face à la concurrence internationale déloyale – notamment aux surcapacités chinoises, subventionnées par la puissance publique –, et qui ont besoin de commandes publiques. Dans le secteur spatial, par exemple, chacun sait que le succès de l'entreprise américaine SpaceX repose certes sur une forme de génie industriel et technologique, mais dépend aussi énormément des commandes publiques passées par la Nasa. Celles-ci permettent à cette société de pratiquer des prix de vente manifestement au-dessous de ceux du marché, ce qui, bien sûr, lui permet d'être compétitive à l'échelle internationale. Je tiens par ailleurs à vous remercier, madame la sénatrice, d'avoir évoqué les territoires d'outre-mer et les régions ultrapériphériques (RUP), qui, bien entendu, constituent un atout stratégique pour l'Union européenne. C'est du reste la raison pour laquelle j'ai lancé, avec mes homologues espagnol et portugais, une coalition en faveur des RUP. Nous souhaitons faire entendre leur voix au cours de ces négociations, en particulier celles qui portent sur le cadre financier pluriannuel. Il s'agit tout d'abord que ces territoires s'y retrouvent d'un point de vue budgétaire. Nous savons par exemple que le programme d'options spécifiques à l'éloignement et à l'insularité (Poséi), sorte de fonds agricole pour les régions ultrapériphériques, a disparu de la copie qui nous a été présentée par la Commission européenne. Nous nous battons donc pour préserver la spécificité des RUP. Il s'agit ensuite que les textes soient simplifiés aussi pour les régions ultrapériphériques, que ce soit le régime des aides d'État ou l'application du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF), qui a un impact très différent selon les territoires. Ce mécanisme est certes un atout à la fois stratégique et économique pour notre continent, mais nous devons adapter nos règles et nos financements à la situation particulière des RUP, ce à quoi nous serons évidemment très attentifs. Mme la présidente. La parole est à Mme Audrey Linkenheld. (Applaudissements sur les travées du groupe SER. – M. Jacques Fernique applaudit également.) Mme Audrey Linkenheld. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, je remercie à mon tour le groupe du RDSE de nous donner l'occasion de débattre d'un thème qui nous préoccupe tous, ici, au Sénat, mais aussi, bien au-delà, dans toute la société. En effet, nous assistons bel et bien au retour des impérialismes, alors que nous pensions notre ordre international définitivement régi, même de façon imparfaite, par le multilatéralisme. Plusieurs dirigeants de grands pays du monde ont ainsi décidé d'en revenir à des pratiques impérialistes et l'assument. C'est vrai de Trump aux États-Unis ou de Poutine en Russie. Quatre ans après l'agression russe en Ukraine, quelques semaines après l'intervention américaine au Venezuela ou les déclarations du président américain sur le Groenland, il n'est point besoin de s'étendre sur la réalité de ces visées impérialistes. Elles se matérialisent par la priorité donnée à la pure domination et à l'emploi de la force armée, mais aussi par des ingérences plus dissimulées et, bien sûr, par le recours aux pressions économiques. La mise en place de taxes commerciales unilatérales et la limitation de l'accès à l'énergie ou à d'autres ressources essentielles sont évidemment des outils servant un impérialisme économique, que l'on retrouve d'ailleurs dans des pays comme la Chine. Tous ces impérialismes, sous des formes variées, sont réels. Il est temps d'en prendre conscience et d'agir en conséquence. Pour le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain, il faut faire face à ces nouveaux impérialismes, non en opposant notre propre impérialisme ou en faisant preuve d'un nationalisme plus agressif, mais en privilégiant une réponse à l'échelle européenne. Les solutions les plus efficaces se situent en effet au niveau de l'Union européenne. Or le compte n'y est pas aujourd'hui, et c'est d'ailleurs pourquoi ce débat est intéressant : il faut que le Sénat adresse un message à l'attention du Gouvernement et de l'Union elle-même. Tout d'abord, l'Union européenne doit améliorer sa réponse sur le plan institutionnel. Pour résister aux impérialismes américain, russe et chinois, l'Europe doit réellement s'affirmer comme une puissance autonome parlant d'une seule voix. Bien sûr, chaque État membre doit pouvoir défendre ses intérêts nationaux légitimes, mais il est urgent de surmonter nos divergences pour faire front ensemble, tant par la diplomatie que par la politique économique et industrielle. Monsieur le ministre, comment mettre fin à l'isolement de la France et à l'étalage de ses désaccords avec l'Allemagne, alors que la relation franco-allemande est censée cimenter l'Europe ? Pour ce qui est du Mercosur, les tergiversations du Gouvernement n'ont pas aidé à forger une position européenne finale qui tende vers la position française. Il n'est pas non plus acceptable que la présidente de la Commission européenne se soit sentie autorisée à cautionner l'existence du Conseil de la paix de Donald Trump. C'est là un bras d'honneur adressé aux instances internationales qui ont été patiemment construites. Celles-ci ne sont certes pas idéales, mais elles représentent notre meilleur rempart contre l'usage unilatéral de la force. À nous de les défendre vigoureusement, pour contenir les tentations de toujours plus de dirigeants, parmi lesquels certains ont été démocratiquement élus, de s'affranchir les uns après les autres de ce qui, dans nos règles internationales communes, les entrave. Monsieur le ministre, comment faire comprendre que le maintien du marché unique européen et la poursuite de son intégration, au service du bien-être des Européens, est la meilleure chance dont dispose l'Europe face aux impérialismes économiques ? L'expansion chinoise, américaine ou indienne n'est pas le fruit d'une plus grande compétitivité. Elle résulte de la concurrence déloyale que se permettent de pratiquer nos partenaires en tournant le dos aux principes de base du libre-échange dont ils se réclament pourtant. En France ou en Europe, la meilleure réponse économique ne consiste pas à libéraliser ou à simplifier davantage, car cette fausse simplification n'est qu'un nouveau dumping social ou environnemental. En ce qui concerne le paquet Omnibus comme le Pacte vert européen ou d'autres textes, la France, fondatrice historique d'une Europe protectrice, se doit de montrer qu'une autre voie que la dérégulation, celle de la préférence européenne par exemple, reste pertinente. Les barrières que nous dressons à nos frontières, nos protections à nous, sont non pas des droits de douane, mais nos droits sociaux et environnementaux. Monsieur le ministre, comment avons-nous pu laisser la Commission conclure un accord commercial avec un président américain que sa propre Cour suprême vient de désavouer ? Pour le groupe socialiste, face à toutes les attaques non conformes au droit international et commercial, la réponse passe par davantage de lucidité et de préparation, ainsi que par la riposte de notre organisation européenne. La France doit se mobiliser avec force pour que l'Union se donne les moyens de défendre ses normes et ses principes, ce qui implique de ne pas les détricoter, mais aussi d'accepter l'exercice d'un contrôle plus strict de leur respect, qui passe par des moyens technologiques et humains plus importants et un budget européen solide. Nous sommes capables de déployer des moyens considérables, voire excessifs, pour arrêter les personnes qui se présentent à nos frontières. Faisons de même pour les produits et marchandises qui pénètrent dans l'Union. Je conclurai en disant que la réponse européenne face aux impérialismes doit assurément être aussi politique. Le poison du populisme, de la xénophobie et de l'autoritarisme, qui accompagne ces nouveaux impérialismes, a déjà contaminé l'Union européenne. Plusieurs textes récents ne sont passés dans l'hémicycle européen que grâce aux voix des représentants les plus à droite de l'échiquier politique et les plus proches des impérialistes dont nous débattons ce soir. Monsieur le ministre, ne croyez-vous pas qu'il est urgent de clarifier la manière dont nos institutions européennes traitent avec les ennemis avérés de la démocratie et de la concorde ? Face aux impérialismes et à leur mépris, il faut tenir bon sur les valeurs qui sont au fondement même de la création de l'Union européenne : l'humanisme, la démocratie et la paix. (Applaudissements sur les travées des groupes SER, GEST et RDSE, ainsi que sur des travées du groupe UC.) Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué. M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. Madame la sénatrice, je souhaite rebondir sur les propos que vous avez tenus au sujet d'éventuelles tergiversations du Gouvernement sur l'accord avec le Mercosur, ainsi que sur l'agenda de simplification. En effet, je ne puis pas vous laisser dire que le Gouvernement a tergiversé. C'est le contraire qui est vrai ! Si, aujourd'hui, l'accord avec le Mercosur, que nous avons combattu et contre lequel nous avons voté, comporte une clause de sauvegarde robuste, qui prévoit notamment la suspension des importations d'un produit sensible au cas où le prix de ce produit au sein du Mercosur est inférieur d'au moins 5% à celui de la même marchandise dans l'Union et que, en parallèle, le volume des importations de celui-ci augmente de plus de 5%, sur une période de trois ans, c'est parce que nous nous sommes battus. Si nous avons obtenu, pour la première fois, des mesures miroirs, c'est-à-dire des mesures de réciprocité, sur les normes de production, ainsi que l'abaissement progressif des teneurs maximales en résidus de pesticides que les produits importés depuis le Mercosur doivent respecter, ou encore l'interdiction de l'importation de certains additifs alimentaires en deçà d'un certain seuil de tolérance, c'est parce que la France le demandait. Si nous avons obtenu le doublement des contrôles, y compris dans les pays exportateurs, c'est grâce à la pression que nous avons exercée, avec le soutien d'un certain nombre de pays partenaires comme l'Italie et la Pologne, dans le cadre des négociations. De la même façon, nous sommes parvenus à convaincre la Commission européenne de reconstituer l'intégralité de l'enveloppe de la politique agricole commune (PAC). Souvenons-nous que la copie initiale de la PAC qui avait été proposée dans le cadre financier pluriannuel ne contenait qu'environ 80% des crédits de la PAC actuelle, le reste du budget agricole européen étant dilué dans les fonds de cohésion et le fonds Asile, migration et intégration. Nous nous sommes engagés dans ce rapport de force pour soutenir nos agriculteurs et renforcer la souveraineté alimentaire de notre continent. Quant à l'agenda de simplification, madame la sénatrice, c'est à tort que vous parlez de dérégulation. Travaillons avec nos entreprises, nos industriels et nos PME, qui demandent certes l'application de textes comme la directive sur le devoir de vigilance ou la directive relative à la publication d'informations en matière de durabilité par les entreprises, dite directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), mais qui souhaitent avant tout qu'on les allège du poids administratif pesant sur elles du fait de ces textes. Demander à certaines entreprises de remplir 1 200 indicateurs pour que l'on puisse vérifier si leurs chaînes de valeur respectent la réglementation européenne ou pour évaluer leur empreinte carbone, c'est évidemment extrêmement lourd. Cela place ces acteurs dans une situation défavorable, voire asymétrique par rapport à leurs concurrents. C'est cet équilibre que nous continuons à viser aujourd'hui : simplifier les règles en vigueur, tout en investissant dans la décarbonation de notre continent. Mme la présidente. La parole est à Mme Audrey Linkenheld, pour la réplique. Mme Audrey Linkenheld. Je n'avais pas prévu de reprendre la parole, mais je me permets de vous indiquer, monsieur le ministre, que je regrette, à la fois à titre personnel et au nom de mon groupe, les propos que je viens d'entendre : il ne s'agit pas là de la défense de ce qu'incarne fondamentalement l'Europe, de cette Europe protectrice des droits sociaux et des normes environnementales dont j'ai parlé, c'est-à-dire de ce qui fait aujourd'hui la force de notre continent, à savoir la prospérité et la paix. Un certain nombre d'entre nous, dans cet hémicycle, a rappelé les conditions qu'il faudrait poser pour que l'Union européenne puisse faire front plus efficacement contre les nouveaux impérialistes. Or les propos que je viens d'entendre ne font finalement que nous enjoindre de faire comme eux si l'on veut se porter mieux. Selon moi, une telle stratégie ne nous mettra pas sur le bon chemin. (Applaudissements sur les travées des groupes SER et GEST.) Mme la présidente. La parole est à Mme Cathy Apourceau-Poly. Mme Cathy Apourceau-Poly. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, que les choses soient claires, nous n'assistons pas à un " retour des impérialismes ". Ces derniers n'ont jamais disparu ! À la suite du mouvement de décolonisation, les puissances occidentales ont troqué leur administration coloniale contre une domination financière, la canonnière contre le traité de libre-échange, l'occupation directe contre la contrainte monétaire et l'endettement. Elles ont recouvert leurs intérêts matériels d'un vernis démocratique, en invoquant les droits humains, et ce afin d'envahir des territoires, de renverser des régimes et d'imposer un diktat économique au bénéfice exclusif du capital transnational, au prix de millions de vies. En août 2025, une étude publiée par The Lancet et couvrant la période 1971-2021 montrait ainsi que les sanctions unilatérales auraient à elles seules causé environ 565 000 décès par an, dont près de la moitié concernait des enfants de moins de 5 ans. Ce que nous vivons aujourd'hui est une crise de l'ordre géopolitique mondial. Pour la première fois depuis 1945, les États-Unis voient leur statut de première puissance mondiale contesté par la Chine. La question qui se pose aujourd'hui est donc celle de la position qu'occupera l'Union européenne dans ce nouvel ordre mondial. Résistera-t-elle aux impérialismes ou s'y subordonnera-t-elle ? L'Union européenne, s'estimant dépossédée d'un accès privilégié aux ressources mondiales, s'enferme dans une logique de concurrence entre impérialismes. Elle assume désormais une stratégie d'accaparement des marchés, des routes commerciales et des matières premières. Ses choix géopolitiques sont dictés non par des principes, mais par l'impératif de la défense des profits. Au Moyen-Orient, l'Europe refuse les sanctions à l'égard de l'État israélien et maintient sa coopération militaire et commerciale avec ce dernier. Israël poursuit pourtant un génocide et la colonisation des territoires palestiniens. En Afrique centrale, elle signe des accords avec le Rwanda pour sécuriser son accès aux minerais stratégiques ; ainsi, elle finance son armée sans aucune garantie réelle quant à l'utilisation de ces fonds. En faisant ce choix, elle se rend complice des crimes commis au Kivu. Dans le même temps, elle multiplie les accords de libre-échange, notamment avec le Mercosur et avec l'Inde, tout en menant une politique protectionniste ciblée contre la Chine. L'expérience est pourtant sans appel : de tels accords accentuent le dumping social, organisent la mise en concurrence des travailleurs et captent la valeur au profit des grands groupes. Ils ne profitent ni aux travailleurs européens ni aux peuples des pays partenaires. S'agissant de l'Inde, l'Union européenne contractualise, sans fixer de véritables contreparties, avec un régime de plus en plus autoritaire. Contrairement aux déclarations que le directeur d'Asie et d'Océanie du ministère de l'Europe et des affaires étrangères, Benoît Guidée, a formulées lors de sa récente audition au Sénat, la situation démocratique en Inde n'est pas exempte de graves dérives. En témoignent les soupçons de fraudes électorales massives, liées à la révision des listes électorales lancée en novembre 2025, qui sont susceptibles de priver des dizaines de millions d'électeurs du droit de vote. À cet affaissement politique, marqué par la priorité donnée aux intérêts économiques sur tout le reste, y compris sur l'intérêt même des peuples, s'ajoute la vassalisation de l'Europe par les États-Unis. Face aux offensives commerciales américaines, la Commission européenne promet d'augmenter massivement les importations de gaz naturel liquéfié et de pétrole américains, tout en s'engageant à accroître les dépenses militaires et les achats d'armements états-uniens. Parallèlement, elle renforce sa participation à l'Otan et fait de la dette publique un levier au service du complexe militaro-industriel. Cette soumission est aussi idéologique. La nomination de commissaires européens issus de l'extrême droite et le vote du paquet Omnibus I en décembre de l'année dernière traduisent un basculement. Le centre, la droite et l'extrême droite ont uni leurs voix pour alléger les obligations des multinationales. Le démantèlement du Pacte vert européen reflète la primauté accordée au grand capital, aux intérêts américains et aux Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et révèle une convergence politique allant du centre aux néofascistes siégeant au Parlement européen. Face aux impérialismes, l'Union européenne choisit donc l'alignement, la réaction, la militarisation et l'austérité. Pourtant, une autre voie est possible. Celle-ci suppose d'inscrire dans les traités européens des droits sociaux contraignants, dont la valeur serait supérieure au principe de libre circulation des capitaux, d'agir non dans l'intérêt des industriels de l'armement ou des multinationales, mais pour les peuples, de s'endetter pour financer les services publics de la santé, de l'éducation, des transports, de la transition écologique, non pour alimenter la course aux armements, et de conditionner strictement toute coopération commerciale au respect des droits humains, sociaux et environnementaux. L'Union doit devenir un espace de coopération, de souveraineté populaire, de justice sociale et de paix. Elle doit choisir le camp des peuples ! (Applaudissements sur les travées des groupes CRCE-K, SER, GEST et RDSE.) Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué. M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. Il me semble qu'il est quelque peu contradictoire de dire, d'un côté, que l'on veut que l'Europe soit capable de résister aux impérialismes, et, de l'autre, de prôner une forme de désarmement unilatéral de notre continent, en somme de déclarer que l'on ne doit surtout pas s'endetter pour le réarmer. Les seuls qui pourraient se réjouir d'entendre de tels propos, ce sont Donald Trump, Vladimir Poutine, bref précisément ceux qui rêvent d'une Europe vassalisée et incapable de se défendre. Si l'on veut se donner les moyens de se protéger, il faut au contraire investir dans l'industrie de défense européenne. S'agissant de la question du Pacte vert européen et de la simplification de nos règles, je citerai un exemple très précis, celui de la décarbonation de notre industrie automobile, en faveur de laquelle nous maintenons des ambitions très élevées. Vous le savez, dans ce domaine, nous nous sommes fixé comme objectif la fin de la vente des véhicules thermiques neufs d'ici à 2035. Il se trouve que, l'année dernière, on a intimé aux industriels européens du secteur automobile, y compris à ceux qui avaient investi dans l'électrique, de payer des amendes à la Commission européenne, tout simplement parce que la demande de véhicules non thermiques, qui dépend pourtant des seuls consommateurs, avait baissé. Or, pour leur éviter de régler ces amendes, on leur a proposé d'équilibrer leur bilan carbone en achetant des crédits carbone à la concurrence considérée comme vertueuse, c'est-à-dire les industriels ayant fait dès le départ le choix du 100% électrique, autrement dit BYD en Chine et la société Tesla d'Elon Musk aux États-Unis. On le voit bien, on marche sur la tête ! Le meilleur moyen de renforcer le populisme et de soutenir ceux qui souhaitent précisément remettre en cause tous nos efforts en faveur de la décarbonation et démanteler le Pacte vert européen, c'est de favoriser, au nom de la prospérité et de la paix, la désindustrialisation du continent et la destruction d'emplois. De notre côté, nous sommes plutôt favorables à la simplification des règles, en accompagnant, de manière équilibrée, les industriels dans leurs investissements en faveur de la transition environnementale, car il nous semble que c'est la meilleure manière d'atteindre l'objectif que nous cherchons à atteindre. Mme la présidente. La parole est à Mme Cathy Apourceau-Poly, pour la réplique. Mme Cathy Apourceau-Poly. En somme, monsieur le ministre, vous nous expliquez que nous voulons supprimer des emplois ! Sachez que nous examinions cet après-midi, dans ce même hémicycle, une proposition de loi de notre groupe visant à nationaliser le groupe sidérurgique ArcelorMittal, ce que vous avez refusé de faire. Dès lors, en matière de destruction d'emplois, je crois que vous êtes mal placé pour nous donner des leçons ! (Mme Audrey Linkenheld acquiesce.) Et il en va de même en matière de décarbonation et de souveraineté industrielle. Mme la présidente. La parole est à Mme Mathilde Ollivier. (Applaudissements sur les travées des groupes GEST et SER.) Mme Mathilde Ollivier. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, il y a quelques semaines, le président des États-Unis déclarait vouloir annexer le Groenland, par la force si nécessaire. Vladimir Poutine poursuit méthodiquement la guerre d'agression qu'il mène contre l'Ukraine. Xi Jinping consolide son alliance avec Moscou, tout en étendant l'influence chinoise au détriment de ses voisins. Nous assistons à la convergence de trois impérialistes qui partagent un même mépris, celui du droit international et du projet européen. Cette situation inédite suscite un débat légitime sur la réponse que l'Europe doit apporter. Certaines voix nous invitent à répondre sur le même terrain, celui du militarisme. Après tout, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas devenir nous-mêmes une grande puissance militaire classique, un empire capable de rivaliser avec Washington, Moscou et Pékin ? Une telle tentation est compréhensible, mais, en y cédant, nous serions, je le crois, profondément dans l'erreur. En réalité, nous avons déjà emprunté ce chemin. Dans leur histoire, les États européens ont déjà cru pouvoir rivaliser sur le terrain de la puissance brute, de la course aux armements et du nationalisme exacerbé. Nous en connaissons tous le résultat. C'est précisément pour ne plus jamais revivre cette catastrophe que nos prédécesseurs ont imaginé la construction européenne. L'Union européenne ne sera jamais la Chine, elle ne sera jamais la Russie, elle ne sera jamais les États-Unis ; nous devrions nous en réjouir plutôt que le déplorer. Notre force réside non pas dans l'imitation de ces modèles impériaux, mais dans notre capacité à incarner une autre solution crédible : un modèle de société qui réconcilie prospérité, justice sociale et transition écologique, tout en reposant sur des institutions démocratiques solides et le respect du droit. Je veux en donner quelques exemples concrets, en matière d'énergie d'abord, car le choc de février 2022 nous a brutalement rappelé le prix de notre dépendance au gaz russe. Quels choix s'offraient alors à l'Europe ? Fallait-il remplacer le gaz de Poutine par le GNL (gaz naturel liquéfié) de Trump, perpétuant notre vassalisation énergétique, ou bien saisir cette crise comme l'occasion d'accélérer notre transition vers l'autonomie énergétique ? M. Jacques Fernique. Bravo ! Mme Mathilde Ollivier. Trois ans plus tard, force est de constater que nous avons tergiversé et parfois même reculé sur le Green Deal sous prétexte de compétitivité. Or chaque avancée de notre réglementation, chaque éolienne que nous installons, chaque panneau solaire que nous déployons, chaque rénovation thermique que nous réalisons n'est pas seulement un acte écologique, c'est un acte de souveraineté stratégique ! M. Daniel Salmon. Oui ! Mme Mathilde Ollivier. Le régime de Poutine tire 30% de son budget de la vente de combustibles fossiles. Quant au climatoscepticisme de Trump, loin d'être une lubie, il traduit la défense des intérêts de l'industrie pétrolière américaine. Face à ces impérialismes du carbone, notre transition énergétique devient un impératif de souveraineté. La même logique peut s'appliquer au numérique, à l'agriculture ou encore aux matériaux critiques. Toutefois, soyons lucides, chers collègues : aucune de ces politiques ne tiendra sans justice sociale ! Quand des millions de nos concitoyens peinent à se chauffer l'hiver, à se loger décemment, à accéder aux soins, ils perdent confiance dans nos institutions. Cette défiance les rend vulnérables aux discours autoritaires, aux fake news, aux ingérences étrangères, bref, aux relais des impérialismes sur notre propre territoire européen. La montée de l'extrême droite dans de nombreux pays européens, si elle est parfois financée par Moscou ou les États-Unis, prospère d'abord sur le terreau de nos propres injustices sociales. Inversement, vouloir défendre un État social sans réfléchir à notre défense collective est une illusion. Les droits des travailleurs, les services publics, la redistribution économique ne peuvent exister durablement dans un régime autoritaire ou néofasciste, ou sous une occupation étrangère. Défendre notre modèle social exige donc avant tout de défendre l'espace dans lequel il peut s'épanouir. Nous devons par conséquent augmenter nos budgets de défense et de sécurité collective ; débattons-en, mais surtout faisons-le au moyen d'une fiscalité plus juste ! Mes chers collègues, l'histoire nous enseigne que les empires et les régimes autoritaires finissent toujours par s'effondrer sous le poids de leurs contradictions internes. Les États-Unis sont déjà profondément divisés ; la Russie de Poutine dilapide ses ressources dans une guerre qui épuise son économie ; la Chine fait face à des fragilités démographiques et économiques majeures. Face à eux, notre patience stratégique, notre résilience démocratique, notre capacité à corriger nos erreurs par le débat plutôt que par la répression, peuvent constituer nos meilleures armes sur le temps long. L'Union européenne ne vaincra pas les impérialismes en devenant elle-même impériale ; elle les dépassera en demeurant fidèle à son identité profonde : un espace de droit, de régulation démocratique, de justice sociale et de dignité humaine. Ce modèle est certes imparfait, nous devons sans cesse l'améliorer et le renforcer, mais il reste, malgré tout, une lueur d'espoir dans un monde de plus en plus dur. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST, ainsi que sur des travées des groupes SER et RDSE.) Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué. M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. Madame la sénatrice, je suis totalement d'accord avec vous quant à la nécessité d'investir dans la souveraineté énergétique de notre continent. Vous l'avez bien dit, la transition environnementale est un enjeu non seulement de décarbonation, donc de lutte contre le réchauffement climatique, mais aussi, à l'évidence, d'autonomie stratégique de notre continent. La construction de cette autonomie passe par un investissement massif dans les énergies renouvelables et dans le nucléaire, suivant le principe de neutralité technologique que nous défendons pour notre continent dans les instances européennes. Vous avez également mentionné la nécessaire protection de nos espaces démocratiques et informationnels, en particulier contre la prolifération de fausses nouvelles. Cet élément est absolument essentiel pour la préservation de notre modèle européen. C'est d'ailleurs pourquoi, comme vous le savez, la France appelle la Commission européenne à faire l'usage le plus robuste et rigoureux possible des outils qu'offre notre État de droit et, en particulier, des règles que nous avons adoptées récemment dans le cadre du DSA (Digital Services Act). Cette législation vise, au fond, à traduire une idée très simple : ce qui est illégal dans le monde réel – les discours de haine et de misogynie, l'antisémitisme et le racisme – doit aussi l'être dans le monde virtuel ; ce même principe nous permet aussi d'affronter la désinformation et la manipulation des algorithmes, ainsi que les tentatives d'ingérence dans les processus électoraux, comme cela s'est produit en Roumanie et en Moldavie. C'est aussi pourquoi nous nous sommes montrés très clairs dans les négociations avec, par exemple, les États-Unis, quant au fait que l'autonomie réglementaire de l'Union européenne ne saurait être remise en question ni a fortiori être soumise à des pressions extérieures ; c'est vrai tant en matière environnementale que pour ce qui concerne les règles encadrant le numérique. Cette ligne, nous continuerons de la défendre avec fermeté, en particulier lors des rendez-vous que nous aurons avec la Commission au cours des prochains mois sur les textes relatifs au numérique. Mme la présidente. La parole est à Mme Annick Girardin. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE.) Mme Annick Girardin. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, le retour des impérialismes est une réalité et c'est bien pourquoi le groupe du RDSE a souhaité inscrire ce débat à notre ordre du jour. En effet, dans un contexte de rivalités accrues où la Russie cherche à s'imposer par la force, où la Chine avance ses positions en suivant une stratégie globale et où les États-Unis défendent fermement leurs intérêts, souvent au détriment des alliés que nous sommes censés être, l'Europe ne peut se contenter d'être un marché ouvert, un espace de régulation ou une interface édictant des normes ; elle doit être une puissance ! Cette puissance, nous l'avons déjà, au moins en partie. Elle repose sur l'un des atouts, souvent sous-estimé, de l'Union européenne : la présence mondiale que lui offrent ses régions ultrapériphériques et ses pays et territoires d'outre-mer (PTOM). Ces territoires, qu'offrent à l'Europe la France, les Pays-Bas, le Portugal, l'Espagne et le Danemark, feront l'objet de mon propos ce soir. Grâce à eux, l'Europe est présente dans tous les océans. Elle dispose ainsi d'une profondeur stratégique exceptionnelle et contrôle, via ses États membres, le premier domaine maritime mondial. Cet atout offre un accès aux ressources, une maîtrise des routes maritimes ou encore une capacité d'influence normative et environnementale. Face à l'impérialisme territorial russe, ces territoires représentent pour l'Europe des points d'ancrage stables dans des zones sensibles : l'Atlantique Nord, la zone subarctique, l'océan Indien ou encore le Pacifique. Face aux " nouvelles routes de la soie " chinoises, ces territoires constituent aussi des leviers économiques et technologiques. Ils offrent des zones d'expérimentation pour les énergies renouvelables marines, pour l'économie bleue et pour la recherche océanographique et climatique. Ils sont au cœur des enjeux de biodiversité et de transition énergétique. L'Europe peut y démontrer la crédibilité d'un modèle de développement durable qui puisse se substituer aux logiques d'exploitation intensive. Ces espaces sont également essentiels dans la bataille des infrastructures. J'ai déjà évoqué ici à plusieurs reprises le sujet des câbles numériques sous-marins, qui transportent l'essentiel des données mondiales. Or nombre de nos RUP et de nos PTOM sont situés sur des axes stratégiques de connexion intercontinentale. Investir collectivement dans ces infrastructures dans l'Atlantique me semble essentiel : on pourrait ainsi relier l'Hexagone au Groenland via Saint-Pierre-et-Miquelon, en passant par les Antilles françaises et néerlandaises, mais aussi par la Guyane, afin de rejoindre le câble EllaLink, projet financé par l'Europe, qui relie l'Amérique du Sud à la péninsule ibérique – nos voisins espagnols et portugais ont été un peu plus rapides que nous… La boucle connectée que je propose ici ne constituerait pas seulement un défi technique : ce serait surtout un projet de souveraineté numérique, qui nous permettrait de contrôler nos flux de données et de stocker celles-ci nous-mêmes. Monsieur le ministre, je compte sur vous pour défendre ce projet, car nous devons récupérer notre force de contrôle ! En coopérant, l'Europe est capable de réaliser des projets d'une telle ampleur : elle l'a déjà fait, voici maintenant des décennies, en construisant en Guyane le centre spatial de Kourou. Dans l'Arctique, la fonte des glaces ouvre de nouvelles routes, mais elle aiguise surtout de nouveaux appétits. La Russie militarise, la Chine se projette, Trump scandalise. Quant à l'Europe, elle peut peser dans cet espace au moyen du Groenland, mais aussi de Saint-Pierre-et-Miquelon, qui nous offre une présence subarctique. J'ai d'ailleurs eu l'occasion, il y a quelques semaines, de plaider pour une coopération européenne entre la France et le Danemark, ainsi qu'entre les deux PTOM que je viens de citer. Une telle coopération pourrait servir à promouvoir une gouvernance fondée sur la science, la protection environnementale et le droit international. Là aussi, l'Union européenne doit être force de stabilité. Ces territoires sont aussi des relais diplomatiques. Ils ancrent l'Union européenne dans des bassins régionaux clés comme les Caraïbes, l'océan Indien ou le Pacifique. Ils facilitent des partenariats équilibrés avec les puissances émergentes. En somme, grâce à eux, l'Europe pourrait se doter d'une capacité d'initiative propre au lieu de subir les stratégies des autres. Encore faut-il assumer cette réalité ! Trop souvent, ces territoires isolés sont oubliés dans les stratégies globales de l'Europe, alors qu'ils sont en réalité au cœur de cette " Europe-monde ". Ils sont des avant-postes de la puissance européenne, des laboratoires d'innovation et des plateformes de projection stratégique. Néanmoins, les intégrer pleinement dans notre vision suppose d'investir à la hauteur de leur rôle, et ce dans plusieurs domaines : infrastructures aéroportuaires, connectivité numérique, recherche scientifique, capacités de surveillance maritime ou encore coopération régionale renforcée. Cela suppose aussi de les associer davantage aux décisions européennes qui concernent leur environnement géographique. La question n'est donc pas de savoir si l'Europe peut être une puissance, car elle l'est déjà, potentiellement. Elle est de savoir si notre continent a la volonté politique de mobiliser pleinement ses atouts. Le retour des impérialismes nous oblige à regarder autrement nos territoires ultramarins : non comme des marges, mais comme des centres stratégiques avancés de la souveraineté européenne. Nous devons en faire le cœur de notre ambition géopolitique. Monsieur le ministre, la France compte-t-elle porter ce magnifique projet européen, avec le bloc des pays membres concernés ? Il s'agit non pas seulement de défendre la place des RUP et des PTOM dans le cadre financier pluriannuel, même si c'est essentiel, mais bien de faire de tous ces territoires le véritable atout de l'Europe de demain. (Applaudissements sur les travées des groupes RDSE et UC. – M. Mickaël Vallet applaudit également.) Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué. M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. Madame la sénatrice Girardin, je vous remercie de votre propos. Vous avez parfaitement raison : les RUP comme les PTOM constituent à l'évidence un atout stratégique pour l'Union européenne, à laquelle il appartient maintenant de le reconnaître et d'en tirer profit. Un colloque s'est récemment tenu sur ces sujets, auquel ont participé le commissaire Raffaele Fitto – les RUP font partie de ses attributions – et un certain nombre de mes homologues. C'est à cette occasion que j'ai lancé, avec l'Espagne et le Portugal, la coalition que j'évoquais. Le premier objectif de cette dernière consiste à soutenir les RUP et à reconnaître leur spécificité dans le cadre du prochain cadre financier pluriannuel. L'accès de ces régions à un certain nombre de fonds serait simplifié, de même que la mise en œuvre sur leur territoire de certaines législations, comme le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières. Nous œuvrons également pour que les PTOM soient éligibles au troisième pilier du cadre financier pluriannuel. Par ailleurs, vous n'ignorez pas l'importance de répondre à l'échelon national à un autre enjeu : la maximisation des retours sur les fonds européens dans ces territoires. Mes collègues et moi y travaillons et continuerons de le faire. Ainsi, j'organiserai dans les prochains mois, en lien notamment avec nos collectivités, un colloque sur le thème : " Europe et collectivités territoriales ". Ce sera l'occasion de se pencher sur le nouveau cadre financier pluriannuel et le futur de la politique de cohésion, mais aussi sur la maximisation de ces retours, enjeu particulièrement important pour les RUP. J'y insiste après vous, celles-ci sont une chance, un atout économique et stratégique pour le rayonnement de l'Union européenne à travers le monde. Mme la présidente. La parole est à Mme Annick Girardin, pour la réplique. Mme Annick Girardin. Monsieur le ministre, je compte sur vous pour aller plus loin encore. Je comprends bien ce que nous faisons avec l'Espagne et le Portugal : cela est essentiel, ne serait-ce que pour rattraper le retard que nous avons par rapport à eux en matière de connectivité et de câbles sous-marins. Toutefois, ce que je vous demande ici, ce ne sont pas des soutiens financiers supplémentaires ni les dispositifs spécifiques pour les territoires ultramarins auxquels vous avez fait allusion. Je vous demande plutôt de porter, au sein des instances européennes, la voix de la France et des quatre autres pays concernés, d'être en tête de ceux qui rappelleront à une Europe qui en a peut-être moins conscience que l'atout constitué par les RUP et les PTOM est sous-utilisé. Si vous voulez que les habitants de ces territoires soient fiers d'être des Européens, il faut leur faire savoir qu'ils représentent une immense richesse potentielle pour l'Europe, et surtout montrer à celle-ci tout entière ce que nous pouvons lui apporter. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE. – MM. Grégory Blanc et Michel Canévet applaudissent également.) Mme la présidente. La parole est à Mme Brigitte Devésa. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.) Mme Brigitte Devésa. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, le débat qui nous réunit ce soir est particulièrement d'actualité ; je tiens à remercier le groupe du RDSE d'en avoir pris l'initiative. Depuis plusieurs années, nous assistons à un phénomène que beaucoup pensaient appartenir au passé : le retour des impérialismes. Des puissances réaffirment leurs ambitions territoriales, économiques, technologiques et militaires. Les rapports de force remplacent parfois le droit, l'influence économique devient un levier géopolitique et la souveraineté des États est remise en question. Dans ce contexte instable, l'Union européenne se trouve à la croisée des chemins. Elle doit décider si elle veut rester une puissance normative influente mais fragile ou devenir un acteur stratégique capable de défendre ses intérêts, ses valeurs et son modèle de société. Face à ce retour des impérialismes, trois grandes réponses s'imposent à notre Union : renforcer son autonomie stratégique ; défendre activement ses valeurs démocratiques ; enfin, repenser son rôle dans la mondialisation. Les guerres aux frontières de l'Europe, les tensions commerciales internationales ou encore la dépendance énergétique ont mis en lumière une réalité : l'Europe est vulnérable. Pendant longtemps, l'Union européenne a privilégié la coopération économique et la diplomatie, pensant que l'interdépendance commerciale suffirait à garantir la paix. Hélas ! cette vision a aujourd'hui montré ses limites. Renforcer l'autonomie stratégique ne veut pas dire que l'on se replie sur soi. Cela signifie plutôt que l'on est capable d'agir sans dépendre excessivement d'autres puissances. Cela passe avant tout par une réelle politique de défense. L'Europe doit en effet améliorer la coordination de ses armées et développer des capacités industrielles communes tout en investissant davantage dans la sécurité collective, non pas pour devenir une puissance militaire agressive, mais pour garantir sa souveraineté et contribuer à la stabilité internationale. En 2025, pour la première fois, tous les pays membres de l'Otan ont consacré au moins 2 % de leur PIB à la défense, conformément à l'objectif fixé par l'Alliance atlantique. Au cours des dernières années, les budgets militaires ont largement augmenté, portés par la guerre en Ukraine et la pression américaine, mais nous devons aller bien plus loin dans notre coopération. Ensuite, l'autonomie est aussi affaire d'énergie et de technologies. Les crises récentes ont montré combien la dépendance énergétique pouvait devenir un instrument de pression politique. Enfin, l'autonomie économique implique de sécuriser les chaînes d'approvisionnement, notamment dans des secteurs aussi critiques que les semi-conducteurs, les médicaments ou les matières premières rares. Une Europe plus autonome sera une Europe plus crédible et mieux à même de défendre ses intérêts. Toutefois, monsieur le ministre, l'Union européenne n'est pas seulement un marché ou une alliance politique. Elle est aussi un projet fondé sur les valeurs de ses pères fondateurs : démocratie, État de droit et coopération pacifique. Ces valeurs sont aujourd'hui contestées, parfois même au sein de l'Europe, mais surtout de plus en plus à l'extérieur. Certaines puissances promeuvent des modèles autoritaires. D'autres utilisent la désinformation, la pression économique ou l'ingérence politique pour affaiblir les démocraties. Nous l'avons vu en Roumanie, où les élections présidentielles de décembre 2024 ont dû être annulées. Face à cela, l'Europe doit assumer son rôle de puissance normative en défendant fermement l'État de droit en son sein. Cela implique aussi de soutenir les démocraties partenaires, de protéger les processus électoraux contre les ingérences et d'investir dans la cybersécurité et la lutte contre la désinformation. Le retour des impérialismes s'inscrit aussi dans une transformation de la mondialisation. Celle-ci n'est plus seulement économique : elle devient géopolitique. Le cas du Groenland en est un exemple particulièrement criant. Je souhaite m'attarder à ce stade quelques minutes sur Taïwan et sur la pression croissante que lui fait subir la Chine, car c'est un sujet que je connais bien. Depuis plusieurs années, Pékin considère Taïwan comme une province devant être réunifiée avec le reste de la Chine, si nécessaire par la force. Cette ambition a bien sûr une dimension militaire, qui se traduit par des incursions régulières d'avions et de navires aux alentours de l'île visant à intimider les Taïwanais, mais elle s'accompagne aussi d'une stratégie d'influence multiforme bien plus large. L'ingérence chinoise est d'abord politique et informationnelle. Pékin cherche à influencer l'opinion publique taïwanaise par des opérations de désinformation relayées dans certains médias, mais aussi sur les réseaux sociaux. Leur objectif est souvent de fragiliser la confiance des habitants de l'île dans les institutions démocratiques taïwanaises et de favoriser des forces politiques plus conciliantes avec la Chine. S'exerce également une pression économique, qui va de restrictions commerciales ponctuelles à l'encouragement de dépendances industrielles, en passant par des incitations économiques ciblées. Cette stratégie vise à montrer que la prospérité de Taïwan dépendrait d'un rapprochement avec Pékin. Enfin, l'isolement diplomatique constitue un autre levier de pression. La Chine exerce une influence considérable pour empêcher Taïwan d'être reconnu officiellement par de nombreux États ou d'intégrer certaines organisations internationales. De fait, ce dossier n'est pas seulement une question asiatique. Si je l'évoque ici ce soir, c'est parce que Taïwan est un acteur majeur de l'économie mondiale, notamment dans le domaine des semi-conducteurs, qui sont essentiels à l'industrie numérique, automobile ou énergétique européenne. Une crise majeure aurait donc un impact direct sur l'économie de notre continent. Cette situation soulève aussi une question de principe : comment réagir face à la pression exercée sur une démocratie par une grande puissance ? L'Union européenne, qui se veut attachée au droit international et à la stabilité mondiale, ne peut ignorer ces tensions. Elle doit faire face à l'impérialisme chinois, soutenir la stabilité régionale et le dialogue diplomatique – c'est indéniable, c'est indispensable –, mais elle doit aussi diversifier ses dépendances technologiques et économiques. Mes chers collègues, répondre au défi des nouveaux impérialismes ne signifie nullement abandonner l'idéal européen. Au contraire, cela exige de le renforcer. Notre Union a une responsabilité particulière : elle doit démontrer qu'il est possible d'être une puissance sans être impériale, d'être une force sans être oppressive. Oui, cela est possible ; à charge pour nous, Européens, de le prouver ! (Applaudissements sur les travées des groupes UC, RDSE et RDPI.) Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué. M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. Madame la sénatrice, vous avez évoqué à juste titre le défi que représente la Chine. Je veux m'y attarder quelques instants. Nous observons aujourd'hui une pression commerciale accrue de la part de la Chine. Les surcapacités subventionnées de son économie se déversent sur nos marchés, d'autant plus que les droits de douane tendent à refermer le marché américain. Cela crée une double pression économique sur l'Union européenne, qui affecte un grand nombre de secteurs industriels. C'est pourquoi nous poussons nos partenaires européens à se montrer beaucoup moins naïfs en ce qui concerne notre relation avec la Chine, mais aussi à se " dérisquer ", comme on dit. Cela rejoint la problématique des terres rares que j'évoquais tout à l'heure : ces minerais sont utilisés comme des outils de puissance et d'influence par la Chine, qui a ainsi imposé en octobre dernier des restrictions à l'exportation de plusieurs d'entre eux. Certes, un accord a été conclu pour un an avec les États-Unis ; nous voyons bien cependant que nous ne disposons que d'une fenêtre assez limitée pour diversifier nos approvisionnements, constituer des stocks et réduire nos dépendances avant que, peut-être, un nouveau bras de fer s'engage sur ces ressources. Par ailleurs, pour la première fois, nous avons collectivement décidé de soumettre les véhicules électriques en provenance de Chine à des droits de douane, afin de protéger notre industrie. Cela n'avait pas été fait pour le photovoltaïque ; on en a vu les conséquences sur notre propre industrie. Dans tous ces domaines, nous devrons imposer la préférence européenne et nous montrer capables de nous défendre quand cela est nécessaire. Enfin, concernant les questions de sécurité que vous avez mentionnées, vous savez que la France est une puissance active dans l'Indo-Pacifique. Avec nos partenaires, notamment britanniques et américains, nous participons à des opérations de patrouille dans le détroit de Taïwan et en mer de Chine du Sud, visant à garantir la liberté de navigation. Bien sûr, la France continuera à œuvrer, avec ses partenaires européens, pour la sécurité collective et la paix dans la région, qui demeurent des enjeux majeurs pour nous. Mme la présidente. La parole est à Mme Brigitte Devésa, pour la réplique. Mme Brigitte Devésa. Je vous remercie de vos propos rassurants, monsieur le ministre. Oui, à l'évidence, l'Union européenne a un rôle important à jouer en matière de défense de la démocratie contre les impérialismes, particulièrement à Taïwan. Je compte plus particulièrement sur la France, qui, elle aussi, a un grand rôle à jouer en la matière. Notre pays n'a jamais laissé tomber Taïwan et le Sénat lui-même a souvent travaillé sur cette question. Je veux croire, monsieur le ministre, que vous ne laisserez pas ce sujet disparaître de votre agenda après ce soir ; il ne faudrait pas que nous tournions dès demain la page pour nous occuper d'autre chose. Mme la présidente. La parole est à M. Mickaël Vallet, pour le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain. (Applaudissements sur les travées du groupe SER, ainsi que sur des travées des groupes GEST et RDSE.) M. Mickaël Vallet. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, notre débat impose de lever quelques faux-semblants. Les impérialismes ne sont pas vraiment de retour. En effet, cela a été précisé précédemment, ils ne sont jamais vraiment partis. Pourtant, on nous explique bien souvent que la situation serait inédite ; c'est une erreur. Il existe une continuité qui n'a jamais été interrompue entre la Russie impériale désireuse de s'assurer une sécurité par la maîtrise de ses marges et celle de Poutine. Il en est de même entre les présidents des États-Unis du XIXe siècle et le président actuel, qui ne craint pas aujourd'hui de faire imploser l'Otan. Idem entre les amiraux chinois précurseurs des routes maritimes de la soie et l'empereur Xi. D'où vient alors ce sentiment de nouveauté ? Il émane principalement du degré inédit de violence auquel ces empires recourent pour maintenir ou amplifier cet état de fait. Les impérialismes ne sont pas nouveaux. Ils ont muté et ce changement de degré a été renforcé par l'industrialisation de leur domination. Le fordisme généralisé des États-Unis n'explique pas tout. La colonisation par l'enfant de l'Europe de tout l'imaginaire occidental – hier Hollywood, aujourd'hui la puissance démultipliée de Netflix ou des Gafam – ou l'abrutissement de notre continent par certaines plateformes chinoises sont des éléments certains de notre vassalisation ; le dévoiement de l'interopérabilité de l'Otan au profit quasi exclusif de la balance commerciale des États-Unis d'Amérique y contribue tout autant. Ce sentiment de nouveauté tient aussi à notre propre prise de conscience. Elle ne pouvait être retardée plus longtemps, car, jamais dans notre histoire nous n'avons été à ce point commercialement dépendants de puissances aux comportements impériaux : à l'ouest, infonuage – monopole des États-Unis – et équipements militaires ; en Russie, gaz naturel ; tout à l'est, TikTok, voitures électriques, composants et produits essentiels de la vie courante. Que les naïfs se sortent de la tête l'idée qu'il suffit d'attendre une victoire des démocrates pour que cela change, la situation ante ne reviendra pas. Il n'est que de prendre l'exemple de Guantanamo pour s'en convaincre : cette prison militaire n'a jamais fermé. Et l'Union européenne dans tout cela, puisque c'est l'objet de ce débat ? Quand elle produit des normes, elle peut faire son effet, ce qu'il faut saluer. Les règlements et directives sur la protection des données ou la régulation sont précieux. La preuve, ils obsèdent le monde Maga (Make America Great Again). La réaction de l'ensemble des États membres après l'agression de la Russie en 2022 était au fond inattendue. La vieille règle du « Eux » menaçant permettant au « Nous » de se faire jour a trouvé là une parfaite illustration. Cela ne suffira toutefois pas. Ce n'est ni des organes « diplomatiques » – les guillemets s'imposent – de l'Union européenne telle qu'elle est ni d'un énième saut fédéral, hochet cher à Daniel Cohn-Bendit ou à Pascal Lamy, qui trouvent encore le temps de publier des tribunes, que viendra la solution ; Mme von der Leyen s'est trop prise pour ce qu'elle n'est pas. Une négociatrice ? Elle a été humiliée sur le terrain de l'adversaire, en l'occurrence, un terrain de golf. Mme Cathy Apourceau-Poly. Très bien ! M. Mickaël Vallet. Une chef de guerre qui se pique de planifier les armements ? Elle n'en a pas la compétence. Et que dire de la honteuse participation de la Commission européenne au conseil de la paix de Trump ? Fort heureusement, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères a tapé du poing sur la table ; c'était bien le minimum. Reste qu'un tel geste ne suffit pas : ce qu'il faut désormais, c'est obtenir soit la démission de Mme von der Leyen, soit sa mise au pas. Je conclus. C'est non des dirigeants de l'Union européenne que viendra l'organisation d'une sortie difficile, douloureuse et de long terme du nouveau fait impérial, mais bien de l'intelligence collective des diplomaties européennes, de leur capacité à créer des formats resserrés, plus efficaces, plus opportuns et moteurs, et de leur capacité à parler au reste du monde en refusant le trilogue Chine-Russie-États-Unis. L'Occident n'est plus, car il est étatsunien. L'Europe n'est pas encore, car elle doit pour cela se réeuropéaniser. Cela impose de retendre les rapports de force avec l'Allemagne pour mieux coopérer avec elle, de se tourner vers le Sud pour ne pas laisser les pays de cette zone géographique seuls face à la Chine et de replonger nos diplomaties européennes dans le bain de la souveraineté populaire, qu'ignorent von der Leyen et consorts. Cela impose d'ouvrir des débats difficiles, car ils peuvent être instrumentalisés par les représentants de l'internationale réactionnaire en Europe. Ces débats portent sur le parapluie nucléaire avec nos voisins, sur des normes d'interopérabilité non états-uniennes ou encore sur une culture européenne. La route est longue, mais, après tout, ne sommes-nous pas la France ? (Applaudissements sur les travées des groupes SER, CRCE-K, GEST et RDSE.) Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué. M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. Madame la présidente, mesdames, messieurs les sénateurs, je profite de ma dernière intervention pour remercier chacun d'avoir participé à ce débat très utile et très opportun. Il a permis de rappeler non seulement les défis auxquels font face nos institutions européennes et les nations qui les composent, mais surtout – et nombreux sont ceux qui l'ont souligné – les atouts nombreux dont elles disposent : notre marché intérieur de 450 millions d'individus, notre État de droit, notre modèle de coopération démocratique. Encore faut-il désormais accélérer nos programmes aussi bien de réarmement que de compétitivité et d'approfondissement de notre marché intérieur. Cela passe par le 28e régime des droits des affaires, ainsi que par l'union des marchés des capitaux (UMC). Ainsi, nous ferons en sorte que quelque 300 milliards d'euros d'épargne européenne ne franchissent pas tous les ans l'Atlantique pour aller financer et capitaliser les marchés américains. Nous investirons massivement l'argent public et privé pour soutenir nos innovateurs, nos entreprises, nos start-up dans les domaines de l'intelligence artificielle, du quantique, du spatial ou encore de la transition environnementale. Nous protégerons mieux notre marché, nos industries, nos entreprises face à la concurrence déloyale. Tout cela, au fond, nos concurrents, qu'ils soient américains ou chinois, savent très bien le faire. Au demeurant, et cela a été dit, les Américains n'ont pas attendu l'administration Trump pour faire le Buy American Act ou l'Inflation Reduction Act (IRA), ce plan massif de subventions dans leurs propres industries. Nous continuerons à approfondir la coopération industrielle avec nos partenaires sur les questions de défense. C'est ce que nous avons fait via le plan Safe (Security Action for Europe), qui a permis de débloquer 150 milliards d'euros pour inciter les entreprises et les États à coopérer dans des domaines capacitaires où nous avons aujourd'hui des dépendances. Au fond, nous partageons tous le même constat que vous avez eu raison de rappeler : les impérialismes ne sont pas de retour, ils ne nous ont jamais quittés. Il y a peut-être eu une forme de déni de la part des Européens, qui croyaient être sortis de l'histoire et pouvoir sous-traiter leur sécurité, ou qui pensaient que ce qu'ils avaient vécu – la guerre dans les Balkans dans les années 1990, l'invasion de la Géorgie en 2008 ou l'annexion de la Crimée en 2014 – était des anachronismes ou des exceptions. Nous voyons aujourd'hui que la guerre est de retour sur notre continent, que nos partenaires nous tournent le dos, que nos compétiteurs accélèrent. À nous d'accélérer, à nous de défendre ce modèle extraordinaire qu'est l'Union européenne, notre projet européen, et d'assumer enfin d'être une puissance sur la scène internationale et de défendre collectivement nos intérêts. Mme la présidente. La parole est à M. Mickaël Vallet, pour la réplique. M. Mickaël Vallet. On ne m'a pas répondu, donc je n'ai rien à ajouter. Quand on n'a rien à dire, il est urgent de le faire savoir… M. Benjamin Haddad, ministre délégué. Quelle est votre question ? J'y répondrai volontiers ! M. Mickaël Vallet. La règle, c'est la règle. On ne m'a pas répondu, je n'ai rien à ajouter. Source : https://www.senat.fr, le 28 avril 2026
La source — vie_publique · nº 303012
↗ https://www.vie-publique.fr/discours/303012-benjamin-haddad-25022026-union-europeenne-et-imperialismes?egn-publisher=dila_vp&egn-name=informer_opendata_discours
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