Interview de M. Gérald Darmanin, Garde des Sceaux, ministre de la justice, à France Info le 10 février 2026, sur la violence des mineurs, l'engorgement des tribunaux, la justice criminelle, l'affaire Epstein et la vie politique.
Gérald Darmanin (auteur), Agathe Lambret (intervenant)
AGATHE LAMBRETGérald DARMANIN, beaucoup de questions à vous poser ce matin. Les juges ont-ils des moyens de juger en France ? Faut-il supprimer l'excuse de minorité face à la violence des jeunes ? Mais d'abord, Amine KESSACI, militant anti-narcotrafic, a été exfiltré, jeudi soir, d'une conférence de presse à Aix-en-Provence après une alerte. Il était à votre place hier.
AMINE KESSACIC'est la première fois depuis septembre que je suis exfiltré comme ça. Chaque fois que je mets un pied dehors, je suis menacé. À chaque fois que je mets un pied dehors, je risque d'être assassiné. À chaque fois que je prends la parole sur ces sujets, je risque d'être assassiné.
AGATHE LAMBRETEn France, en 2026, on peut risquer sa vie parce qu'on fait de la politique ?
GERALD DARMANINAh oui. Oui, surtout quand on s'attaque à des organisations très puissantes. Les narcotrafiquants sont des organisations très puissantes. Ils brassent des milliards d'euros, quasiment sans limite financière, des ramifications internationales. Et on a vu dans des pays comme le Belgique ou les Pays-Bas des journalistes d'investigation, des avocats, des hommes et des femmes politiques sont assassinés dans les rues d'Amsterdam, de Rotterdam ou d'Anvers parce qu'ils enquêtent, parce qu'ils condamnent les narcotrafiquants.
PAUL LARROUTUROUEst-ce que vous avez peur pour la vie d'Amine KESSACI ?
GERALD DARMANINOui, je pense qu'il est très menacé, oui. Il n'est pas le seul. Il y a aussi 15 magistrats qui, aujourd'hui, enquêtent sur le narcotrafic et qui sont protégés par la police, parfois leurs familles. Quand je suis arrivé à la chancellerie, il n'y avait aucun magistrat qui était protégé pour des raisons de narcotrafic. C'était contre le terrorisme. Et en un an, une quinzaine de magistrats sont protégés comme des agents pénitentiaires, des directeurs de prison et comme des lanceurs d'alerte ou des journalistes d'investigation. C'est le cas d'Amin KESSACI. Donc oui, la peur est importante. C'est pour ça que l'État doit être extrêmement ferme et que je porte les prisons de haute sécurité, le statut du repenti, la lutte contre le narcotrafic comme étant une menace, qui est une menace de sécurité intérieure. Ce n'est pas une simple menace de criminalité organisée, c'est une menace de sécurité intérieure, comme l'est le terrorisme.
AGATHE LAMBRETDans le narcotrafic, souvent sont impliqués des mineurs et pas seulement. Je reviens sur quelques faits divers récents. Une professeure poignardée par un élève de 14 ans dans le Var. Six jeunes, dont un mineur, interpellés dans l'enlèvement d'une magistrate. Un chauffeur de VTC abattu par un adolescent de 14 ans. On écoute la femme de cette victime, de ce chauffeur VTC, alors que le procès s'ouvre aujourd'hui. Ses enfants sont à peine plus jeunes que le meurtrier présumé.
INTERVENANTEPourquoi il a fait ça ? Ça pourrait être mon fils, quoi, en fait. Mes fils, ils ont 12 ans. Moi, ce qui m'intéresse, c'est l'avenir de mes enfants, maintenant. On a quitté Marseille pour ça. On n'était pas loin des quartiers. On a grandi nous-mêmes dans des quartiers.
AGATHE LAMBRETFace à cette violence des mineurs, votre collègue, le ministre de l'Intérieur, Laurent NUNEZ, s'interroge sur l'excuse de minorité. Il se dit même favorable à sa suppression à titre personnel. Partagez-vous son avis.
GERALD DARMANINIl a parfaitement raison. Je suis pour la suppression d'excuses de minorité. Cependant, il faut changer la Constitution pour ça. Et je suis pour revenir, en effet, pour faire une modification constitutionnelle. Je le dis également à titre personnel, nous n'avons pas les moyens parlementaires, aujourd'hui, de cela. Je ne suis même pas sûr que tout le monde…
AGATHE LAMBRETVous avez essayé une loi portée par Gabriel ATTAL, qui a été retoquée ?
GERALD DARMANINOui, elle a été censurée. On a enrichi la loi de Gabriel ATTAL, que je remercie d'avoir travaillé sur cette question. On a travaillé ensemble. D'ailleurs, un vote assez unanime avec la droite et une partie du centre et du centre-gauche. Et puis, on a été censurés par le Conseil constitutionnel. Et il faut respecter le Conseil constitutionnel. Il a fait ce qu'il devait faire.
PAUL LARROUTUROUIl faut donc que le Parlement se réunisse en congrès à Versailles et que le Président vous soutienne dans cette démarche. C'est prévisible, c'est ce que vous voulez ?
GERALD DARMANINJe pense qu'il n'y a pas d'unanimité au Gouvernement pour ça. Je pense qu'on n'en a pas les moyens politiques, aujourd'hui, avec une assemblée où nous sommes extrêmement minoritaires. Mais je pense que c'est pour l'année prochaine, c'est-à-dire pour un débat présidentiel.
AGATHE LAMBRETC'est un sujet à mettre dans la campagne présidentielle.
GERALD DARMANINJe suis favorable à une modification importante des mineurs. Je pense qu'il faut toujours laisser au juge le moyen de considérer que cette personne est mineure et qu'elle doit être traitée par des mineurs. Je pense que le tribunal pour enfants doit continuer à exister, même s'il doit être modifié. Mais l'excuse de minorité, comme l'a dit Laurent NUNEZ, doit être supprimée. Aujourd'hui, il y a, à la fois, une immense violence des mineurs, qui sont aussi parfois victimes. Il y a aussi 400 000 gamins à l'Aide sociale à l'enfance. On sait qu'un quart d'entre eux seront SDF. On sait qu'un quart d'entre eux iront dans les prisons françaises. On sait qu'un tiers d'entre eux seront dans le proxénétisme ou dans la criminalité organisée. Donc, il y a, à la fois, une honte pour la République de ce qu'elle fait pour des enfants de l'ASE, de la DDASS, comme on disait auparavant. Et puis, il y a aussi beaucoup plus de fermeté à avoir sur des mineurs qui, en effet, commettent des actes ignobles, notamment de l'assassinat.
AGATHE LAMBRETEst-ce qu'ils sont plus violents parce qu'il y a moins de mineurs mis en cause dans les faits de violence ? On est d'accord, les chiffres de la violence des mineurs baissent.
GERALD DARMANINMais quand ils commettent des actes, ils sont de plus en plus violents. J'étais ministre de l'Intérieur lorsque cet enfant, ce gamin de 14 ans, a assassiné ce travailleur honnête qui conduisait son Uber. C'était la première fois qu'on avait un tueur à gage de 14 ans. Et j'utilise le mot de tueur à gage parce que c'est évidemment ce qu'on ressent quand on entend cette histoire absolument ignoble. Donc, les mineurs qui commettent des actes de violence, aujourd'hui, le font de manière beaucoup plus violente qu'avant.
PAUL LARROUTUROUMais vous nous annoncez que vous ne pourrez rien faire avant la prochaine présidentielle en fait, puisqu'il faudrait modifier la Constitution.
GERALD DARMANINIl faut trois cinquièmes des parlementaires de l'Assemblée et du Sénat. Il faut donc qu'une majorité soit donnée au prochain président de la République pour pouvoir modifier la Constitution. Je suis démocrate, je suis volontaire, mais je suis démocrate.
PAUL LARROUTUROUAutre thème majeur, l'engorgement des tribunaux. Vous avez annoncé hier trois nouvelles salles et des nouveaux greffiers pour la cour d'appel d'Aix-en-Provence, tellement engorgées que des détenus en attente de procès pourraient être libérés. Est-ce que ça suffira ? Est-ce que vous pouvez nous dire ce matin qu'aucun de ces détenus dangereux ne sera libéré ?
GERALD DARMANINEn effet, je peux vous le dire. J'ai entendu le cri d'alarme depuis que je suis arrivé, ça fait un an à peine, au ministère de la Justice, des procureurs généraux qui disaient notamment qu'en effet, des gens allaient être libérés de détention provisoire parce que la justice n'était pas capable d'organiser, d'audiencer, comme on dit dans la justice, leur procès à temps.
AGATHE LAMBRETPour fixer la date du procès, et comme on ne peut pas les retenir indéfiniment en prison, il fallait les libérer. Dix-neuf accusés criminels devront être mis en liberté en 2026.
GERALD DARMANINSeulement dans la cour d'appel d'Aix.
AGATHE LAMBRETExactement.
GERALD DARMANINC'était une cinquantaine dans toute la France. Et donc, j'ai pris des dispositions, indépendamment même d'une loi. Et je remercie d'ailleurs les moyens qu'on m'a donnés lors du budget qui vient d'être voté. J'ai pris des dispositions pour que ce ne soit pas le cas. Et donc Aix-en-Provence, qui était le moment le plus difficile, il y a 464 affaires en attente. Hier, j'ai rencontré les victimes, notamment la maman de Sokaina, vous vous rappelez tous de cette ignoble affaire, des femmes victimes de viols qui attendent depuis huit ans parfois l'audience de leur jugement. J'ai pris les moyens de greffier, de magistrats, quatre nouveaux présidents d'assises. On a construit des salles en urgence pour que ce ne soit évidemment pas le cas.
PAUL LARROUTUROUC'était à Marseille ou pour le reste de la France ?
GERALD DARMANINAlors, j'ai annoncé à Marseille parce que c'était ce qu'il y a de plus urgent, pour qu'on soit bien certain que les 19 accusés soient bien jugés, ne soient pas libérés de détention provisoire. Et je vais annoncer la semaine prochaine pour l'ensemble du pays, pour les 36 cours d'appel.
AGATHE LAMBRETLe meurtrier présumé de Sokaina, il fait partie de ces personnes qui devaient être libérées ? Elle avait été tuée d'une balle de Kalachnikov dans la tête alors qu'elle révisait dans sa chambre ?
GERALD DARMANINIl ne faisait pas partie des personnes qui auraient pu être libérées en 2026. Ma question se posait pour 2027 et donc, les moyens que j'ai proposés, le changement d'organisation fait que ni en 2026 ni en 2027, personne ne sera libéré de prison parce que nous nous sommes mal organisés dans la justice.
PAUL LARROUTUROU19 à Aix et c'est une cinquantaine en France, c'est ça ?
GERALD DARMANINExactement.
PAUL LARROUTUROUAucun des 50 ?
GERALD DARMANINAucun des 50, on est certain. Ce sont des présidents d'assises dans chacune des cours d'appel, c'est des salles que nous construisons en urgence, c'est des greffiers qui sont affectés. Et donc nous avons fait ce plan depuis à peu près un mois et j'ai été heureux de l'annoncer hier. Et j'ai vu du soulagement dans les yeux des magistrats et des victimes, évidemment.
AGATHE LAMBRETPour le reste de la France, vous allez faire quoi ? Vous allez faire pareil ?
GERALD DARMANINExactement.
AGATHE LAMBRETMais combien de nouvelles salles ? Combien de nouveaux greffiers ?
GERALD DARMANINJe travaille en ce moment avec chacun des premiers présidents de cours d'appel, chacun des procureurs généraux. Je reçois cette semaine, par exemple, les responsables de la cour parisienne. Et vous savez, c'est un long travail difficile parce que, par ailleurs, il faut organiser une justice qui est indépendante. Donc mon travail, c'est de reprendre un petit peu la main dans l'organisation du ministère de la Justice. Mais je pense que les magistrats sont tout à fait compréhensibles devant l'enjeu. Après, il y a un changement structurel, cependant, à faire dans notre loi. Parce que personne ne comprend qu'on met six ans pour avoir un jugement de viol et huit ans pour avoir un jugement pour homicide. Moi, hier, c'était extrêmement touchant. J'essaie d'être le ministre des victimes, je rencontre des victimes partout où je vais. J'ai rencontré quatre victimes, notamment deux de viol, qui attendaient depuis sept ans le jugement en première instance. Ils ne peuvent pas se reconstruire. Parfois, leur agresseur a été libéré. Celui-ci a parfois refait sa famille, il a trouvé un boulot. On a donc peur que sept ans après, tout ça n'a plus d'intérêt pour les magistrats.
PAUL LARROUTUROUMais quel est votre objectif ? Six ans pour un viol, huit ans pour un crime de sang.
GERALD DARMANINC'est très clair, c'est divisé par deux, ce temps.
PAUL LARROUTUROUQuatre ans pour un crime de sang et trois ans pour un... C'est beaucoup d'argent ça.
GERALD DARMANINÇa demanderait beaucoup d'argent, ça. Je pense qu'une meilleure organisation, ce n'est pas toujours besoin d'argent. Une meilleure organisation du ministère de la Justice mènerait à ça. Déjà, trois ans pour avoir un jugement pour viol et quatre ans pour avoir un jugement pour meurtre, c'est déjà beaucoup.
AGATHE LAMBRETMais comment vous faites ? C'est votre future loi qui va résoudre ce problème, qui va diviser les délais par deux ?
GERALD DARMANINAu mois de mars prochain, dès lundi, au Conseil d'État, je présente une loi de sept articles qui réorganise la justice criminelle et qui permet en effet, c'est un petit peu long à expliquer ici, mais de diviser ces délais par deux avec, en effet, des moyens supplémentaires. Et là, il y a des moyens supplémentaires au ministère de la Justice. Nous avons 1 600 créations de postes cette année. Donc, il y a de quoi faire. Et donc, nous devons rendre compte au Parlement et aux Français des moyens qu'on nous donne au ministère de la Justice.
PAUL LARROUTUROUDont l'extension de la procédure de plaidé coupable, c'est bien cela.
GERALD DARMANINExactement. Parmi les dispositions, il y a une simplification de procédure pénale, parce que parfois, on multiplie les procédures pour empêcher que les audiences se tiennent, dans l'espoir de voir son client, par exemple, libérer de détention provisoire. Évidemment, il faut respecter les droits de la défense, mais il ne s'agit pas non plus de retarder à l'envie. Les victimes ont aussi des droits. Et moi, je suis le ministre qui dit que les victimes ont aussi des droits. Il n'y a pas que les accusés qui ont des droits. Tout le monde a des droits. Et le deuxième point, en effet, c'est la réorganisation de la Cour criminelle et un plaidé coupable en matière criminelle, comme le font nos amis espagnols, anglais, allemands.
AGATHE LAMBRETMais ça veut dire que la réorganisation des Cours criminelles, ces Cours criminelles départementales que vous voulez étendre encore plus, l'avenir de la Justice, c'est une justice sans citoyens ? Est-ce que c'est le sens, est-ce que ce n'est pas faire plus de démocratie, ça ?
GERALD DARMANINMoi, je suis pour davantage de citoyens dans la Justice. Et donc, c'est pour ça que pour la première fois, on va réintroduire les citoyens dans le jury des Cours criminelles.
AGATHE LAMBRETMais ils seront minoritaires ?
GERALD DARMANINOui, c'est vrai, parce que la Justice, il faut la traiter de façon professionnelle, mais il faut remettre des citoyens qui, aujourd'hui, ont été écartés de la Cour criminelle dans la formation des cinq magistrats qui prendront les décisions. Après, il y a des dispositions toutes bêtes. Dans le Nord, par exemple, nous n'avons le droit qu'à une seule Cour criminelle, puisque la loi dit que c'est une seule Cour criminelle par département. Dans le Nord, nous avons plusieurs tribunaux, nous pourrions avoir plusieurs Cours criminelles. Rien que ça, nous faisons baisser le nombre d'affaires en attente. Deuxièmement, les récidives ne sont pas prévues par la Cour criminelle. Donc, dans l'affaire PELICOT, il y a 17 accusés, 17 condamnations, 16 acceptent leur jugement, et le 17ème fait appel, et il fait appel où ? Dans la Cour d'Assise. C'est vraiment une organisation pour la Justice extrêmement compliquée. Bref, je pense qu'il y a du bon sens à remettre dans la Justice. J'essaye de mettre du bon sens dans la Justice.
PAUL LARROUTUROUAutre thème qui concerne beaucoup de Français, ONLYFANS, le Sénat examine cet après-midi une proposition de loi LR pour encadrer les plateformes pornographiques, comme ONLYFANS. Ils visent directement ceux qui sont appelés " Managers " sur la plateforme pour qu'ils soient considérés désormais comme des procédés. T'en écoutes Christine au micro France Info de Marie-Bertrand.
CHRISTINEJe créais du contenu jusqu'à 5h du matin sans m'arrêter tous les jours. J'étais dans un état vraiment archi lamentable. Je consommais de la drogue tous les jours pour tenir. J'étais tout le temps sous kétamine. Du coup, je me dis que je vais arrêter. Ils ne voulaient pas me laisser partir.
PAUL LARROUTUROULe grand problème juridique, c'est que la définition de la prostitution implique un contact physique. Donc, l'enjeu, c'est de créer ce qu'ils appellent une infraction pour exploitation sexuelle en ligne. Est-ce que vous y êtes favorable, monsieur le garde des Sceaux ?
GERALD DARMANINOui, j'y suis favorable. Le gouvernement est favorable. C'est Aurore BERGE qui va défendre ce texte au nom du Gouvernement et donnera l'avis favorable du gouvernement.
PAUL LARROUTUROU7 ans de prison et 150 000 euros d'amende aggravée si c'est un mineur, c'est ça ?
GERALD DARMANINExactement, jusqu'à 10 ans, en effet.
PAUL LARROUTUROUÇa peut passer ?
GERALD DARMANINOui, d'abord, c'est une proposition de loi LR, me semble-t-il, du Sénat. Et donc, je remercie aussi le Parti des Républicains. Je pense qu'on peut travailler ensemble à lutter contre toute forme de proxénétisme et d'exploitation de la femme et évidemment des enfants.
AGATHE LAMBRETDans un instant, Gérald DARMANIN, l'affaire EPSTEIN qui a des répliques en France. Faut-il ouvrir une enquête ? Vous nous direz votre réponse, vous, le garde des Sceaux. Mais tout de suite, il est 8h46 et c'est l'Info en une minute avec Sarah D'HERS.
(…)
AGATHE LAMBRETAvec Gérald DARMANIN, ministre de la Justice, ancien ministre de l'Intérieur. Paul, on parle d'un ancien ministre de la Culture dans la tourmente de l'affaire EPSTEIN.
PAUL LAROUTUROUCritiqué pour ses liens étroits avec Jeffrey EPSTEIN, Jack LANG a finalement, après une très grosse pression, démissionné de l'Institut du monde arabe. Est-ce que vous vous en félicitez ? Est-ce que vous pensez que l'affaire EPSTEIN s'arrête en France avec l'affaire LANG ?
GERALD DARMANINJe n'en sais rien. Je ne sais pas. Il y a une enquête ouverte par le Procureur national financier, dont acte. Il y aura donc des investigations importantes en ce qui concerne la famille de Monsieur LANG, mais je n'ai pas d'éléments particuliers pour le savoir.
AGATHE LAMBRETDeux choses. Est-ce que vous vous félicitez de la démission de Jack LANG de l'Institut du monde arabe ?
GERALD DARMANINJe pense que c'était mieux pour l'Institut du monde arabe et pour l'IMA manifestement.
AGATHE LAMBRETC'était une erreur de renouveler son contrat il y a deux ans alors qu'il avait déjà 83 ans ? Qu'est-ce que vous en pensez ?
GERALD DARMANINCe n'est pas à moi d'en juger. C'est le président de la République qui propose et les ambassadeurs des pays arabes qui valident. Ce n'est pas à moi d'en parler.
PAUL LAROUTUROUJ'ai entendu que Jeffrey EPSTEIN avait aussi un appartement parisien et que l'association de protection de l'enfance " Innocence en danger " réclame l'ouverture d'une enquête. Est-ce que ça vous concerne et êtes-vous favorable ?
GERALD DARMANINDans une démocratie, ce n'est pas le ministre de la Justice qui ouvre les enquêtes, fort heureusement pour les Français.
PAUL LAROUTUROUCe n'était pas ma question.
GERALD DARMANINEn revanche, il n'y a pas à être favorable ou défavorable à l'ouverture d'une enquête. Je ne vais pas faire pression sur les services judiciaires. Je suis leur ministre de tutelle et je suis le chef des parquets. En revanche, si les gens déposent plainte en France, en général, le parquet ouvre une enquête. On peut même déposer plainte avec constitution de partie civile, ce qui encourage directement un juge d'instruction à ouvrir une enquête ou une instruction. Donc, si les personnes souhaitent le faire, qu'elles le fassent. Notre pays est un pays de droit et la justice enquêtera.
PAUL LAROUTUROUMais quand le président MACRON, interrogé par l'émission Quotidien, estime que cette affaire concerne surtout les États-Unis et qu'il faut que la justice là-bas fasse son travail et c'est tout, dit le président de la République, est-ce que vous, en tant que ministre de la Justice, vous considérez que c'est une affaire américano-américaine ?
GERALD DARMANINJe dis que si… D'abord, c'est une affaire en partie française, puisque le Parquet national financier a ouvert une enquête la semaine dernière, ces derniers jours, contre ou envers la famille de Monsieur LANG. Mais par ailleurs, si la justice est saisie... J'ai une circulaire de politique pénale que j'ai adressée par deux fois, la même, exactement la même, l'année dernière, à l'ensemble des parquets. Tous ceux qui s'en prennent à l'exploitation des femmes et des enfants doivent avoir, de la part des parquetiers, des ouvertures d'enquête. J'ai trois priorités de politique pénale : la lutte contre le narcotrafic, les violences faites aux femmes et aux enfants et les actes antisémites ou antireligieux. Et dans mes trois politiques pénales, il y en a une, c'est la lutte contre la violence faite aux femmes et aux enfants, donc le Parquet, j'espère, puisque c'est ma volonté, ouvrira une enquête s'il y a une plainte qui est déposée.
PAUL LAROUTUROUEt alors justement, il y a aussi le nom de l'homme d'affaires Olivier COLOM, conseiller à l'Élysée de 2007 à 2012. Il a entretenu une correspondance très nourrie avec EPSTEIN à partir de 2013, des demandes d'entrevues pour Nicolas SARKOZY, une demande liée au financement politique de Bruno LE MAIRE, des échanges à tonalités racistes, homophobes, sexistes. Là encore, est-ce que ça intéresserait le ministère de la Justice ?
GERALD DARMANINJe pense que toute infraction intéresse le ministère de la Justice. Simplement, je rappelle que dans notre pays, démocratiquement, les parquets ont l'opportunité des ouvertures quand ils lisent des choses dans les journaux par exemple. Mais lorsqu'il y a des plaintes qui sont déposées... Moi ce que j'aimerais c'est qu'on passe de la politique de la dépêche AFP ou de la déclaration à la politique de la plainte. C'est-à-dire que les gens déposent des plaintes et que la justice instruise avec des services d'enquête. Le seul qui ne peut pas ouvrir une enquête en France, la seule personne en France qui ne peut pas faire un article 40 pour dénoncer au parquet, c'est moi. Le jour où je ne serai plus garde des Sceaux, je referai comme quand j'étais maire de ma commune à Tourcoing, je fais les articles 40 quand je vois qu'une chose ne va pas bien. Mais vous me demandez à moi, qui suis le chef des parquetiers, qui suis le ministre de la Justice, le garde des Sceaux, de faire quelque chose que je ne peux constitutionnellement pas faire. Je dis, en revanche, que la justice est très bien faite, que les instructions du garde des Sceaux sont très claires sur les violences faites aux femmes et aux enfants. Si des plaintes sont déposées, notamment dans l'affaire EPSTEIN, il est évident, je pense, que les parquetiers ouvriront des enquêtes.
AGATHE LAMBRETVous croyez que d'autres personnalités soient impliquées ?
GERALD DARMANINJe n'en sais rien.
AGATHE LAMBRETVous-même vous l'avez rencontré ?
GERALD DARMANINNon, jamais.
AGATHE LAMBRETEst-ce que vous en aviez entendu parler dans votre entourage ?
GERALD DARMANINNon, jamais. Moi je suis plutôt quelqu'un du Nord-Pas-De-Calais que quelqu'un de New York, mais voilà.
AGATHE LAMBRETGérald DARMANIN, demain, place aux plaidoiries de la Défense dans le procès de Marine LE PEN. Le parquet a requis cinq ans d'inéligibilité. Si ces réquisitions sont suivies, Marine LE PEN ne pourra pas se présenter. En 2027, à l'époque de sa condamnation, vous aviez écrit qu'il serait " Profondément choquant " qu'elle soit jugée inéligible. Est-ce que vous le rediriez aujourd'hui ?
GERALD DARMANINMais je ne suis plus député, donc, plus libre de parole. Un député c'est libre de parole, élu par ses électeurs, plein d'immunité pour le faire. Je suis garde des Sceaux.
AGATHE LAMBRETEt le citoyen Gérald... le citoyen député Gérald, et le ministre DARMANIN ?
GERALD DARMANINBien sûr, vous n'êtes pas la même. J'imagine que si vous êtes rédactrice en chef de France Info, vous aussi vous êtes citoyenne dans la rue. Et c'est normal, c'est ce qu'on attend de vous. Et moi, j'ai un rôle à tenir, comme le dit le général DE GAULLE : " Il faut tenir son rôle ". Je suis garde des Sceaux, je ne me permettrai pas de faire une pression quelconque sur la justice. Ce que je peux constater, en revanche, c'est que Madame LE PEN a eu son premier et son deuxième procès dans des temps assez records, qui permettent même à la Cour de cassation de pouvoir constater son pourvoi avant, si jamais elle en fait un, si jamais elle était condamnée, avant l'élection présidentielle. C'est-à-dire que les Français auront eu le droit à une justice qui pourra trancher des différends. Je pense que c'est important qu'elle fasse son travail, sans qu'il y ait de doute sur l'éligibilité de Madame LE PEN. Et c'est une, je crois, une performance qu'a faite le ministère de la Justice.
AGATHE LAMBRETEt vous préférez affronter Marine LE PEN ou Jordan BARDELLA en 2027, vous ?
GERALD DARMANINMoi, je ne pense pas que les choses soient relatives en politique. En politique, il faut pouvoir, me semble-t-il, porter ses convictions. Et les gens vous choisissent, s'ils ont une croyance en vous, une sincérité en vous. Donc, je ne choisis pas mes adversaires politiques. En revanche, il est évident que le Rassemblement national, ou l'extrême droite, comme l'extrême gauche d'ailleurs, mais l'extrême droite plus, est aujourd'hui dans une ascension très importante et que le risque est extrêmement grand de les voir gagner l'élection présidentielle.
AGATHE LAMBRETGérald DARMANIN, justement, vous êtes resté ministre de la Justice, malgré vos ambitions, à vous, pour 2027. Mais vous aviez indiqué mettre sur pause vos activités partisanes. Vous êtes sûr que vous tenez votre engagement ?
GERALD DARMANINExactement, mais mettre sur pause mes activités partisanes... Je ne suis plus adhérent à aucun parti politique, je me consacre au ministère de la Justice, entièrement aux affaires de l'État, ne m'empêche évidemment pas de faire de la politique.
AGATHE LAMBRETQuand vous plaidez, par exemple, pour une grande primaire de la droite et du centre, vous ne faites pas de la politique partisane ?
GERALD DARMANINNon. Je plaide pour la survie de mon pays.
AGATHE LAMBRETCe n'est pas de la politique partisane ?
GERALD DARMANINAh non, je ne crois pas, non. Je pense que nous avons un risque très important d'élection présidentielle. Enfin, que dis-je, très important... Extrêmement important. Sans doute le plus probable : que ce soit Monsieur BARDELLA ou Madame LE PEN face à Monsieur MÉLENCHON. C'est-à-dire que nous avons un risque, nous qui représentons, on va dire, le bloc central - je ne sais pas très bien la droite et le centre, je ne sais pas comment tout à fait le préciser, je dirais plutôt la droite et le centre en ce qui me concerne, et une partie du centre-gauche qui veut que la République continue à vivre comme elle est. Nous avons un risque de n'être ni dans la majorité, ni auprès du prochain président de la République, ni dans l'opposition, puisque l'opposition sera alors LFI.
PAUL LARROUTUROUC'est perdu à ce point ?
GERALD DARMANINPardon ?
PAUL LARROUTUROUC'est perdu à ce point ?
GERALD DARMANINJe pense que c'est particulièrement dramatique. Notre désorganisation, la multiplication des candidats, notre mauvaise conception sans doute de la réflexion de ce que doit être un programme présidentiel. Pour l'instant, je pense que oui, c'est assez dramatique. Nous sommes un an avant l'élection présidentielle. Nous avons encore le temps de nous organiser. Mais malheureusement, nous nous rapprochons de la date où ce n'est plus possible. Donc, ce n'est pas de la politique que de dire... Moi j'ai le droit en tant que…
AGATHE LAMBRETVous allez rester au Gouvernement malgré cela ? Parce que Sébastien LECORNU, qui envisage un remaniement à court terme, un petit remaniement, vous réaffirme sa confiance dans une interview de la PQR. Il vous l'a dit directement : « Gérald, tu vas rester au Gouvernement », puisque vous êtes assez proches.
GERALD DARMANINMoi, ça fait neuf ans que je suis ministre d'Emmanuel MACRON. J'ai eu la chance de conduire, pardon de le dire comme ça, trois Ferrari : à Bercy, j'ai mené l'impôt à la source ; les Jeux olympiques en étant ministre de l'Intérieur pendant quatre ans et demi ; et maintenant la Justice. Le président de la République connaît à la fois ma loyauté et je pense que les Français connaissent mon sens de l'État et ma façon de travailler.
AGATHE LAMBRETEt vous êtes le chouchou du Gouvernement…
GERALD DARMANINNon, il n'y a pas de chouchou.
AGATHE LAMBRETVous n'êtes vraiment pas le chouchou du Gouvernement…
GERALD DARMANINNon, je suis réélu chez moi à chaque élection et donc je pense que j'ai une légitimité politique propre.
PAUL LARROUTUROUJustement…
GERALD DARMANINEt je pense être une incarnation, en tout cas le porte-parole du gaullisme social, c'est-à-dire de la droite qui pense qu'il faut être attentif aux plus petits d'entre nous. Mais, je le dis avec sincérité, on ne peut pas se désintéresser de la façon dont on risque d'être éliminé de la vie politique en 2027.
PAUL LAROUTUROUJustement, vous le dites, réélu chez vous à chaque fois. Vous arrivez ce matin sur France Info avec une annonce. Le suspense était insoutenable. Néanmoins, vous venez nous dire que vous serez candidat à Tourcoing.
GERALD DARMANINOui, je suis candidat aux élections municipales à Tourcoing en numéro deux. La liste menée par Doriane BÉCU, qui est une excellente maire, qui était mon adjointe, qui m'a remplacé. Et je serai premier adjoint si les Tourquennois me font confiance au mois de mars prochain. Parce que je n'imagine pas d'être un homme politique qui ne va pas voir les électeurs. Et ça, c'est être démocrate. On peut imaginer un homme politique qui ne fasse pas d'activité partisane... Je ne suis plus adhérent d'aucun parti politique. Je ne fais plus de réunion partisane. En revanche, évidemment, je continue à faire de la politique. Et il faut en faire pour notre pays. C'est très important.
AGATHE LAMBRETGérald DARMANIN, Jean-Marc MORANDINI, définitivement condamné pour corruption de mineurs, a annoncé hier son retrait de l'antenne de CNEWS. Qu'en pense le garde des Sceaux ? Est-ce une bonne chose ?
GERALD DARMANINJe pense que la justice a fait son travail et que Monsieur MORANDINI est définitivement condamné. Ensuite, c'est à son employeur de prendre ses responsabilités. Monsieur MORANDINI est parti. Moi, j'ai trouvé que Sonia MABROUK avait été particulièrement courageuse.
PAUL LARROUTUROUEst-ce que ce retrait doit être définitif ? Parce qu'on ne comprend pas très bien si c'est le cas.
GERALD DARMANINMoi, je ne suis pas l'employeur de Monsieur MORANDINI. Chacun a ses responsabilités. Ce que je vous dis…
AGATHE LAMBRETPourquoi elle est courageuse, Sonia MABROUK ?
GERALD DARMANINJe pense qu'elle a eu raison de dire en direct à l'antenne ce qui semblait être un de ses combats. Et je sais, pour en avoir discuté avec elle en dehors des micros, très important : des violences faites notamment aux enfants. Et je crois qu'il est à peu près certain que si ce serait arrivé à un homme ou à une femme politique, évidemment, ces personnes ne seraient plus dans nos cabinets ministériels ou élus. Donc, c'est normal que ça arrive également à ceux qui représentent quelque chose comme les Français, que sont les journalistes, qui ont un poids considérable dans l'opinion publique. Et je trouve que Madame MABROUK a eu raison de le dire. Elle a quitté son travail pour ça. Je pense que c'est assez courageux de sa part.
PAUL LAROUTUROUIl va être 8 h 58 sur France Info, l'heure de " la question qui ", et aujourd'hui : la question qui menace la démocratie. L'enquête annuelle de confiance dans la vie politique qui quantifie la défiance envers la classe politique donne une donnée extrêmement intéressante ce matin. Que dites-vous aux 43% des sondés qui estiment qu'en démocratie, rien n'avance et qu'il vaudrait mieux moins de démocratie ?
GERALD DARMANINQue c'est de notre faute. Que c'est de la faute de ceux qui sont aujourd'hui les responsables politiques. Et qu'en effet, on peut partager une partie de l'opinion de ceux qui pensent que ça n'avance pas. Que les hommes politiques disent des choses et on ne voit pas la transformation dans la vie réelle. Quand on est maire, on sait que quand on fait quelque chose, quand on dit quelque chose, les choses se confondent. Il y a beaucoup de gens qui parlent et peu qui font. J'essaie de faire l'inverse. J'essaie de convaincre les 43 % de nos concitoyens qui veulent aller vers la dictature, en tout cas vers un régime autoritaire, parce qu'ils pensent que les normes, parce qu'il pensent que l'État de droit, c'est compliqué, on ne sait rien faire. J'ai fait les prisons de haute sécurité en six mois.
AGATHE LAMBRETEt vous êtes au pouvoir depuis sept ans. Vous dites vraiment, solennellement, c'est notre échec, c'est aussi mon échec ?
GERALD DARMANINMon échec, bien sûr, je me mets dedans.
AGATHE LAMBRETVotre échec au Gouvernement.
GERALD DARMANINPrenons des exemples très concrets. L'impôt à la source, ça fait soixante ans que tout le monde pensait qu'on devait le faire. Tout le monde était contre, on l'a fait, ça marche très bien, c'est la réforme préférée des Français. Les Jeux olympiques, tout le monde m'a dit que ce serait impossible de faire les Jeux olympiques, la cérémonie d'ouverture à Paris, sur la Seine, ça allait être catastrophique. On l'a fait. Et je pense que c'était une magnifique image de la France. Les prisons de haute sécurité, une prison qui ressemble à une prison, on ne trouve pas de téléphone portable, pas de clé USB, on l'a fait en six mois. Donc c'est très dur, mais on peut le faire. Donc je n'ai pas l'impression d'être totalement dans cet échec.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 11 février 2026
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vie_publique · nº 302027
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