Interview de M. Jean-Pierre Farandou, ministre du travail et des solidarités, à France Info le 21 janvier 2026, sur les déclarations de Donald Trump à Davos, la création d'un département Défense au sein de France Travail, le recours au 49.3 pour le budge
Jean-Pierre Farandou (auteur), Agathe Lambret (intervenant), Paul Larrouturou (intervenant)
AGATHE LAMBRETBonjour Jean-Pierre FARANDOU.
JEAN-PIERRE FARANDOUBonjour.
AGATHE LAMBRETMerci d'être avec nous sur France Info. Bonjour Paul.
PAUL LARROUTUROUBonjour à tous.
AGATHE LAMBRETAvant de parler salaire et pouvoir d'achat, un sujet qui concerne aussi le travail : Donald TRUMP menace de taxer à 200 % nos vins et champagnes. Emmanuel MACRON lui a répondu hier au Forum économique de Davos.
EMMANUEL MACRON, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUEDe nouveaux droits de douane fondamentalement inacceptables, d'autant plus lorsqu'ils sont utilisés comme moyen de pression contre la souveraineté territoriale. Nous préférons le respect à l'intimidation et nous préférons l'État de droit à la brutalité.
AGATHE LAMBRETLe vin mais aussi d'autres secteurs sont menacés. Vous, le ministre du Travail, êtes-vous inquiet pour l'emploi en France ?
JEAN-PIERRE FARANDOUMoi, je pense qu'il faut d'abord exprimer quelle est la situation. La situation est sérieuse, elle est grave, vous avez raison. Il y a une tension très forte entre les États-Unis et l'Europe en général, et la France en particulier. On en connaît le contexte : cette espèce de rapport de force au Groenland avec une menace territoriale sur un bout de l'Europe, une menace économique maintenant avec des droits de douane. Donc il y a un rapport de force qui s'installe. Ce rapport de force, il faut le jouer. Plus la France sera forte dans une Europe puissance, plus ce rapport de force jouera et peut-être que ces fameux droits de douane n'arriveront pas. La messe n'est pas dite. Il faut se lancer dans la bagarre pour opposer une résistance forte. C'est le choix du président de la République pour la France et pour l'Europe. Je pense que plus nous sommes déterminés, moins les conséquences économiques seront fortes pour nos entreprises.
PAUL LARROUTUROUJustement, je vais vous lire une citation à Davos du Premier ministre canadien, qui a été très applaudi Mark CARNEY, il dit : "Les puissances moyennes doivent agir ensemble car si nous ne sommes pas à la table des discussions, nous sommes au menu". Est-ce qu'avec ces nouvelles taxes sur le vin, nous, la France, sommes au menu de Donald TRUMP pour vous ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOn voit les enjeux et là encore, et c'est une conviction très profonde de notre président de la République et du Gouvernement : le salut de la France, c'est dans l'Europe. La France toute seule est un pays à 1 %. Dans un match contre les États-Unis, on ne pèse pas assez. Si on est ensemble, les 27 pays ensemble... Sur le militaire d'abord, et ça, pour le coup, pour le militaire, on revient au travail. Le militaire, ce sont des commandes. Des commandes d'armement, des commandes d'équipements et l'industrie française est très forte en matière de tout ce qui est défense et armement.
PAUL LARROUTUROUC'est pour ça que vous partez à Sartrouville après, dans une usine d'aéronautique ?
JEAN-PIERRE FARANDOUExactement, je pars à Sartrouville parce que je veux engager tout le soutien du ministère du Travail à travers France Travail. Par exemple, on va créer une force spéciale "Défense" au sein de France Travail pour nous mobiliser complètement, pour amener tous les travailleurs nécessaires pour que notre industrie de défense puisse se développer. J'étais dans le Var la semaine dernière : 10 000 emplois créés dans le secteur de la défense d'ici 2030. Vous voyez que c'est une menace d'un côté, mais c'est une opportunité formidable de l'autre de réarmer à la fois notre défense, mais aussi réarmer notre industrie et toute notre économie.
AGATHE LAMBRETPour peser notamment face à Donald TRUMP, est-ce que les Européens aussi doivent activer l'outil anti-coercition, ce qu'on appelle le "bazooka économique", au risque d'entrer dans une guerre commerciale avec les États-Unis, au risque aussi de menacer encore plus l'emploi ?
JEAN-PIERRE FARANDOUIl y a une forme de rapport de force qui nous est imposée par le Président TRUMP. Il ne faut pas avoir peur, il faut jouer ce rapport de force en utilisant tous les instruments qui sont les nôtres. Plus l'Europe sera unie, plus elle sera forte en montrant, d'ailleurs, qu'elle a des atouts, et sur la défense et sur l'industrie – et la France est très bien placée dans ces deux secteurs – plus je pense que ce rapport de force sera rééquilibré et que peut-être les menaces faites par le Président TRUMP n'arriveront pas.
PAUL LARROUTUROUAu-delà de cet instrument anti-coercition surnommé le bazooka à l'Union européenne, vous nous annoncez ce matin la création d'un département Défense dans ce qu'on appelait avant Pôle Emploi et qui s'appelle France Travail, c'est ça ? Concrètement ça va être quoi ? Des offres d'emploi liées au monde de la défense ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOn se rend compte qu'effectivement, dans le cadre du budget – le fameux budget... Vous savez qu'il y a 6,7 milliards d'euros supplémentaires dans le budget.
PAUL LARROUTUROUSi on finit par avoir un budget à un moment.
JEAN-PIERRE FARANDOUOn va finir par l'avoir, on s'en rapproche, le fait de donner enfin un budget aux Français. 6,7 milliards d'euros supplémentaires, c'est des commandes pour notre industrie. Ces commandes pour notre industrie, c'est de la production. Alors ça va du chaudronnier qui va souder du métal pour fabriquer un nouveau sous-marin jusqu'à des ingénieurs cyber qui vont travailler sur les systèmes de commande de nos armements. Donc on voit un emploi très important, très technique d'ailleurs, très ingénieur, très technicien, des métiers nobles, des métiers de l'industrie. Il faut aider à fournir énormément de travailleurs qualifiés à cette industrie. Pour y arriver, il faut rassembler nos forces.
AGATHE LAMBRETIl manque combien d'emplois supplémentaires ?
JEAN-PIERRE FARANDOUJe vous le dis, rien que dans le Var, c'est un exemple, 10 000 emplois créés, donc il va falloir trouver 10 000 personnes. On ne les trouvera peut-être pas que dans le Var d'ailleurs, il faudra faire venir des gens d'autres régions françaises. Pour y arriver, l'enjeu est considérable, il est décisif, il faut s'organiser. Donc on va dédier une équipe au sein de France Travail qui sera au contact de la Défense, qui sera au contact de toutes les industries pour bien qualifier les besoins et ensuite regardera tous les viviers de demandeurs d'emploi. Il faudra élargir d'ailleurs ces sources, aux hommes, aux femmes, aux jeunes, aux moins jeunes, aux travailleurs en situation de handicap, aux gens dans l'insertion. Il faudra mobiliser toutes les forces de travail de ce pays pour donner à nos industries les moyens d'être à la hauteur des enjeux.
AGATHE LAMBRETJean-Pierre FARANDOU, en 24 heures, Donald TRUMP a publié un SMS privé du président Emmanuel MACRON et il a aussi rappelé deux fois qu'il ne serait bientôt plus au pouvoir. Écoutez le président américain.
DONALD TRUMP, PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNISVous savez Emmanuel, il ne va pas rester bien longtemps. C'est un ami, c'est un chic type, je l'aime bien, mais il ne va pas rester encore très longtemps. Et moi, je préfère retrouver des gens qui sont directement impliqués dans les affaires, pas qui sont sur le déclin.
AGATHE LAMBRETEst-ce que c'est une humiliation ? Et est-ce qu'on peut peser quand on est humilié comme ça et quand le Président est renvoyé à la fin de son mandat ?
JEAN-PIERRE FARANDOUJe pense que d'abord, le Président TRUMP passe sous silence un fait très important, c'est qu'il va présider le G20 dans les mois qui viennent et notre Président MACRON, il va présider le G7. Donc si on est responsable, je pense que le président du G20 d'un côté et le président du G7 de l'autre devraient plutôt travailler ensemble à calibrer la croissance de l'économie mondiale.
AGATHE LAMBRETAlors que Donald TRUMP a refusé de se rendre à la réunion de…
PAUL LARROUTUROUExactement, de Paris demain.
JEAN-PIERRE FARANDOUIl verra, mais le G7, il sera au G6 dans ce cas-là, on verra bien. Et deuxièmement, le Président TRUMP, lui aussi, il a une échéance électorale qui s'appelle les midterms, qui ne se présente pas si bien que ça d'ailleurs parce que les chiffres économiques aux États-Unis sont moyens, notamment sur l'emploi, sur l'inflation... l'inflation qu'il a créée lui-même en mettant des droits de douane. Forcément, ces douanes renchérissent le coût des marchandises importées et on le voit dans l'inflation aux États-Unis.
PAUL LARROUTUROUCensure, nous partons maintenant. Alors que le Gouvernement avait promis de ne pas avoir recours au 49.3 sur le budget, vous l'avez dégainé lundi. On écoute l'Insoumise Mathilde PANOT sur France Info.
MATHILDE PANOT, PRÉSIDENTE DU GROUPE LFI À L'ASSEMBLÉE NATIONALEMais en plus d'être un Gouvernement minoritaire, c'est un Gouvernement de menteurs puisqu'ils avaient promis de renoncer au 49.3. Ils se rendent bien compte qu'ils n'ont aucune majorité.
PAUL LARROUTUROUVous êtes un Gouvernement de menteurs ?
JEAN-PIERRE FARANDOUNon, mais ça renvoie à ce qu'on appelait la "Méthode LECORNU", que j'ai d'ailleurs participé à déployer. J'ai rejoint ce Gouvernement, vous savez, ce qu'on appelait LECORNU 2, au mois d'octobre 2025. Ça a quand même pas mal marché, la méthode LECORNU, qui est une méthode de dialogue, de recherche de compromis et de convergence. Sur la Sécurité Sociale, ça a marché. Et Dieu sait que tout le monde nous disait qu'on n'allait pas y arriver. Nous y sommes arrivés. Et d'ailleurs, il y a un acteur très direct de la recherche des convergences et des compromis.
AGATHE LAMBRETÇa c'est vrai, mais on a quand même passé un mois sous loi spéciale, on n'a pas eu de budget en décembre. Mais vous dites quoi, comme Sébastien LECORNU, c'est un semi-échec ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, alors sur la partie budget de l'État, effectivement, semi-échec, semi-succès... C'est un succès sur le contenu. Parce que le compromis a fonctionné sur le contenu. Je suis convaincu que les discussions qui sont intervenues, du Parti Socialiste aux Républicains, en passant par les partis du Bloc central, vont produire un contenu, et c'est celui-là qui est proposé. Il faut bien se rendre compte, ce 49.3, c'est pas du tout un 49.3 de brutalité parlementaire. On n'a jamais autant discuté au Parlement. 350 heures, des débats importants, il y a eu débat, il y a eu respect du Parlement. Mais si on avait laissé faire le vote, le texte qui allait arriver était invotable. Parce que les extrêmes l'ont tiré à hue et à dia. Donc, le moyen de maîtriser le contenu, c'était que le Gouvernement s'empare du 49.3 pour proposer au Parlement le contenu de ce compromis.
AGATHE LAMBRETAlors vous, vous êtes très satisfait du contenu de ce budget, le Parti Socialiste aussi, mais ça pose un problème aux patrons qui parlent d'un choc de défiance. En fait, ce sont les entreprises qui vont payer le contenu de ce budget. Vous comprenez qu'ils se sentent trahis, les patrons ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOn peut avoir discussion, moi j'écoute ce qui se dit, je n'ai pas tout à fait le même avis quand même. Vous savez, on parle en termes d'imposition, on a beaucoup dit d'imposition, il y a 99,9 % des entreprises qui ne verront pas leur fiscalité changer. Alors restent les grandes entreprises, c'est vrai qu'il y a eu débat, mais on parlait de patriotisme économique... Je trouve qu'en ce moment, qu'on fasse appel aux bons résultats des grands groupes français pour mobiliser de l'argent pour financer l'effort de défense – qui va revenir aux entreprises, comme je l'ai dit – ça ne me paraît pas déraisonnable.
AGATHE LAMBRETMême quand c'était censé être une taxe exceptionnelle, même quand vous avez dit que vous baisseriez certains impôts de production et que finalement ces impôts ne sont pas baissés, et qu'en parallèle une taxe qui devait durer un an est reconduite ? Vous comprenez qu'ils s'interrogent sur le poids de la parole politique, de la confiance qu'ils peuvent avoir en vous ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, je comprends, mais vous avez parlé d'impôt exceptionnel, vous croyez que la période n'est pas exceptionnelle ? Vous voyez quoi ? En ce moment, la France ne doit pas plutôt se resserrer, plutôt que se diviser ? La période du moment, il faut en prendre la mesure, quand même, c'est un moment grave, c'est un moment important, et plutôt que d'être dans les chicailleries franco-françaises, moi je pense qu'il faut qu'on se regroupe et qu'on fasse face ensemble à la gravité du moment.
PAUL LARROUTUROUMais vous qui avez dirigé la SNCF, vous savez comment fonctionne une entreprise, est-ce que vous comprenez que les grands patrons, au-delà du compte que vous rappelez, n'y comprennent plus rien, et en ont ras-le-bol de ce budget qui n'en finit plus ?
JEAN-PIERRE FARANDOUAh mais moi je suis comme eux, moi ça fait un moment que je souhaiterais que le budget soit derrière nous. Ne croyez pas que ça nous fasse plaisir, au Gouvernement, de passer des heures au carré, à l'Assemblée, au Sénat, à revenir, à revenir, à réexpliquer les mêmes choses. C'est dysfonctionnel. On aura fait presque cinq mois de budget. C'est presque la moitié de l'année. Ce n'est pas possible ça. Mais ce n'est pas de notre faute, je veux dire à nous le Gouvernement, on aurait aimé que ça aille plus vite, bien évidemment. Il y a une situation politique qui est ce qu'elle est, Madame PANOT de ce côté-là a raison, nous n'avons pas la majorité absolue dans ce Parlement, les choses seraient plus simples, bien évidemment, ce n'est pas le cas. Nous avons fait le choix d'ailleurs de ne pas discuter avec les extrêmes, ce qui dérange Madame PANOT, parce que les extrêmes nous tirent vers des mauvaises solutions. Donc nous devons débattre avec ce qu'on appelle les partis de Gouvernement qui ont le sens des responsabilités, qui veulent apporter des solutions à notre pays. Il faut prendre ce temps de la discussion et de la recherche de la convergence. Nous l'avons pris, nous avons réussi sur la Sécurité Sociale, et je pense que nous sommes aussi en train de réussir sur le budget de l'État.
AGATHE LAMBRETJustement, l'une des principales concessions que vous avez faites aux socialistes, c'est la hausse de la prime d'activité pour les travailleurs modestes. C'est votre domaine : qui sera concerné, et pour quel montant exactement ? On parle de cinquante euros par mois en plus, mais pour qui ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, d'abord, c'est une bonne nouvelle, c'est quand même trois millions de foyers, de travailleurs modestes, le SMIC ou légèrement au-dessus du SMIC, qui vont recevoir en moyenne cinquante euros de plus par mois, ce qui fait 600 euros par an. Donc déjà, il faut se réjouir, c'est une mesure de pouvoir d'achat sur les travailleurs. Ils se lèvent tous les matins pour aller travailler, modestes dans leurs revenus, et on vient doper... c'est une aide en fait, la prime d'activité, ce n'est pas une prime au sens salarial, c'est une prime au sens de solidarité. Je suis aussi ministre du Travail et des Solidarités. C'est un élément de solidarité par rapport aux travailleurs modestes. Deuxièmement, ce qui me plaît beaucoup aussi cette mesure, c'est l'esprit, c'est la valeur travail, c'est l'incitation au travail, c'est-à-dire qu'on donne un petit plus à des gens qui font le choix du travail et je trouve que c'est très intéressant parce qu'on parlait de l'effort de défense, on parlait de trouver des travailleurs et des salariés, c'est le moment d'inciter les gens à aller travailler pour produire, et à la hauteur des enjeux industriels de notre pays.
AGATHE LAMBRETCinquante euros pour tout le monde, il n'y aura pas des nuances ?
JEAN-PIERRE FARANDOUC'est en gros cinquante euros pour tout le monde, jusqu'à 85 euros même, en fonction des calculs. On est en train de caler un peu tous ces calculs.
AGATHE LAMBRETPar exemple, pour les mères, pour les pères seuls ? Ce serait différent ?
JEAN-PIERRE FARANDOUCe sont des choses qui sont regardées, parce que le barème est regardé. La prime d'activité pour une personne seule est autour de 630 euros. Cinquante euros de plus, ce n'est pas négligeable. Par mois, je le redis, et elle sera en place à partir du mois d'avril. On est en train d'ajuster les calculs et de rentrer tout ça dans les bases pour pouvoir verser ce complément de prime de travail aux salariés concernés.
AGATHE LAMBRETPourquoi vous n'augmentez pas tout simplement les salaires comme le réclament les syndicats ?
JEAN-PIERRE FARANDOULes salaires, ce n'est pas le Gouvernement qui fait les salaires, ça s'appelle les négociations…
AGATHE LAMBRETPourquoi vous ne poussez pas les entreprises à augmenter les salaires en baissant notamment les charges sur le travail ?
JEAN-PIERRE FARANDOUÉcoutez, c'est les entreprises qui décident leur politique salariale. Moi, les négociations annuelles, j'en ai fait plein quand j'étais à la SNCF, et c'est bien moi, en tant que président de la SNCF, qui négociais avec les syndicats comment les salaires devaient évoluer. Mais je le redis, plus on fait industrie, plus les salaires sont élevés. Parce que l'industrie, c'est des bons salaires. Vous savez combien ça gagne un soudeur ? Un soudeur, ça peut gagner jusqu'à 3 000 euros par mois. Donc je dis aux jeunes qui nous écoutent là, vous qui cherchez un métier, qui cherchez des bons revenus, allez vers les formations qui vous amènent sur les emplois industriels. C'est un métier d'avenir qui paye bien, parce que la valeur ajoutée du travail est élevée. Évidemment, comme on travaille sur un sous-marin ou sur un porte-avions qui valent des centaines de millions, on voit bien qu'un salarié qualifié peut avoir la juste récompense du travail qu'il apporte.
AGATHE LAMBRETVoilà pour ce message envoyé à la jeunesse, dont on va parler dans un instant, parce qu'on va parler d'apprentissage, et ce n'est pas forcément une bonne nouvelle pour les apprentis. Mais tout de suite, il est 8 h 47 et c'est l'info en une minute avec Maureen SUIGNARD.
(…)
Avec Jean-Pierre FARANDOU, ministre du Travail et des Solidarités. On parle, Paul, maintenant d'une directive européenne qui va faire beaucoup parler aujourd'hui ?
PAUL LARROUTUROUOh oui. La transparence salariale. Vous voulez inscrire, Monsieur le Ministre, dans la loi, avant l'été, deux choses : un, obliger les entreprises à préciser le salaire dans les offres d'emploi, deux, créer pour tous les salariés un droit à connaître le salaire de leurs collègues à poste équivalent. Quand on connaît le tabou de l'argent en France, est-ce que vous êtes certain que notre pays est prêt pour ça ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOn parle d'abord d'une cause fondamentale qui est l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Il y a du boulot. En France et en Europe, on n'est pas les seuls, mais il y a du boulot. L'histoire a fait que les conditions de travail ont fait que la manière dont le travail s'organise fait que les femmes sont désavantagées par rapport aux hommes. C'est inadmissible. Il faut s'attaquer au sujet.
PAUL LARROUTUROUD'accord. Donc c'est une façon de réparer ça ?
JEAN-PIERRE FARANDOUIl faut le réparer, bien évidemment. Deuxièmement, les salaires sont un élément. Là encore, on constate que les femmes gagnent moins d'argent que les hommes. Ce n'est pas normal et même parfois, à poste égal, il y a un écart de 3 à 4 %, même à poste égal. On sait que les femmes en plus font davantage de temps partiel, donc gagnent moins, etc. Donc il y a un sujet. Troisièmement, il y a une directive européenne. D'ailleurs, la France en est à l'initiative. C'est quand la France assurait la présidence de l'Union que cette idée a germé pour donner toute la transparence possible sur ces sujets-là. La transparence est la base du progrès. Quand on sait les choses, quand on connaît les choses, on peut donc les corriger. C'est l'esprit de cette directive, c'est obliger à la transparence, mais ça paraît normal.
AGATHE LAMBRETIl faut de la pédagogie. Dans ces entreprises, certaines ne sont même pas au courant du contenu du texte, ne savent pas ce qu'elles devront faire. Ça ne va peut-être pas être évident à mettre en place.
JEAN-PIERRE FARANDOUDonc on va, bien sûr, transposer tout simplement cette directive. D'abord, c'est la loi européenne que chaque pays membre transpose la directive et on a une date qui est autour du 1er juin, 1er juillet. On va au moins engager la loi de transposition pour qu'elle soit votée le plus rapidement possible. D'ailleurs, le dialogue social a commencé. On commence à en discuter avec les partenaires sociaux. L'idéal, c'est de la méthode. D'ailleurs, vous savez que la méthode, c'est important. On a parlé de la "Méthode LECORNU". Il y a peut-être une "méthode FARANDOU". La méthode FARANDOU, c'est le dialogue. Et chaque fois que le dialogue social peut marcher et que les partenaires sociaux ont un accord, c'est facile de transformer cet accord en une loi. Donc on verra si on arrive à un accord. En tout cas, un compromis acceptable qui sera la base de la loi. Alors, bien sûr, il faudra accompagner les entreprises. Bien évidemment, surtout qu'on va changer le système. Elles s'étaient habituées au système dit PÉNICAUD. L'Indice PÉNICAUD. On va amener ce nouveau système européen basé sur la transparence, avec des indicateurs. On va faire en sorte, bien sûr, qu'ils soient automatisés. D'ailleurs, pour rendre la capacité de faire ces tableaux de bord le plus facile possible, oui, nous allons accompagner les entreprises pour qu'elles soient en capacité de faire marcher le nouveau système.
AGATHE LAMBRETJean-Pierre FARANDOU, il y a un flou dans ce budget, c'est l'apprentissage. Le Gouvernement veut réduire les financements. Est-ce que vous pouvez nous dire, aujourd'hui, combien cela représente en milliards et combien il y aura en moins ?
JEAN-PIERRE FARANDOUL'apprentissage, d'abord, c'est une politique qui marche. Donc, il faut rendre grâce, d'ailleurs, aux Gouvernements successifs qui, depuis 2017, sous l'impulsion du président de la République, en fait, ont rattrapé l'Allemagne. L'Allemagne, ils ont un système d'apprentissage qui marche bien, le nôtre ne marchait pas très bien.
AGATHE LAMBRETAlors, pourquoi rogner sur une politique qui marche ?
JEAN-PIERRE FARANDOUAlors, on ne la renie pas du tout. On la garde, on la conserve.
AGATHE LAMBRETRogner sur une politique.
PAUL LARROUTUROURogner.
JEAN-PIERRE FARANDOUOn ne rogne pas sur une politique qui marche. Et dont on va dépenser, vous le verrez, les chiffres ne sont pas encore complètement finalisés...
AGATHE LAMBRETUn ordre d'idées, un ordre de grandeur ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOn va mettre beaucoup d'argent, on mettra beaucoup de milliards encore dans l'apprentissage.
AGATHE LAMBRETCombien, à peu près, par an ?
JEAN-PIERRE FARANDOUÇa sera le résultat, mais ça sera très important.
AGATHE LAMBRETAujourd'hui, c'est quoi ? C'est quinze milliards ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOn ne sera pas si loin que ça. Alors, on va ajuster parce que le cadre d'économie, il est là. Vous savez, quand vous voulez à la fois maîtriser le déficit public – et nous voulons le faire, le 5 % est impératif, c'est très important – et que vous voulez mettre plus d'argent sur la défense et la sécurité intérieure, parce qu'il y a aussi la lutte contre le narcotrafic, vous devez accepter d'ajuster les budgets sur les autres postes. Et par l'efficience, moi, je crois beaucoup à l'efficience. On peut avoir des marges d'efficience et d'ailleurs... Oui, on va procéder à quelques recadrages, mais moi, ce que je regarderai, c'est le fond d'insertion. Parce que moi, quand le ministère du Travail finance des formations, je veux que ça serve à insérer les jeunes dans le travail. Et là, je pense qu'il y a des marges de progrès, donc c'est ce critère-là que nous utiliserons pour recibler les choses.
AGATHE LAMBRETIl y a quand même eu plusieurs baisses sur l'apprentissage et ça a fait reculer le nombre aussi de contrats signés. Vous pouvez nous dire, aujourd'hui, combien de postes ont disparu à cause de ces baisses successives ?
JEAN-PIERRE FARANDOUPas énormément. On est toujours à plus de 800 000 jeunes qui rentrent dans l'apprentissage à la rentrée 25.
PAUL LARROUTUROU878 900.
JEAN-PIERRE FARANDOUDonc, c'est considérable. Je crois qu'il y a une baisse de 3 ou 4 %, mais la situation économique joue aussi quand même, vous voyez. Donc, tout ça joue quand même. Et le cœur de l'apprentissage, vous savez, moi, j'aime beaucoup l'apprentissage. Le cœur de l'apprentissage, c'est prendre des jeunes autour de 18, 19 ans, qui ont encore besoin d'être formés, formés à tous les sens du terme, formés en termes de métier, mais en tant que jeunes adultes. Et moi, je sais très bien, notamment, que dans les petites entreprises, c'est presque aussi une formation de citoyenneté qu'on fait. C'est très, très important, parce que moi, je le vois en tant que ministre du Travail : travail et citoyenneté, ça marche ensemble. Donc, je peux dire à votre micro aujourd'hui que nous préserverons l'essentiel de l'apprentissage, bien évidemment, dans sa faculté à former des jeunes d'un côté et à les insérer dans le monde du travail.
PAUL LARROUTUROUEn quelques mots, parce qu'on a encore plein de questions très importantes à vous poser. Vous voulez également mettre en place une Allocation Sociale Unique. Est-ce que vous pouvez garantir qu'elle ne diminuera pas le montant des aides pour ceux qui en bénéficient ?
JEAN-PIERRE FARANDOUL'Allocation de Solidarité Unifiée, parce que c'est ça que veut dire le sigle. Donc, on est dans le domaine des aides sociales. On est dans la politique de lutte contre la pauvreté parce que ces aides sociales, elles servent à ça. Le RSA, la prime d'activité pour les travailleurs modestes, les aides au logement, servent à sortir les Français de la pauvreté. On a un problème de pauvreté dans ce pays, mais les autres pays européens aussi, d'ailleurs. Et parfois, même, notre taux de pauvreté, il est un peu inférieur à la moyenne européenne. Donc, il faut se le dire. Mais parce qu'on lutte contre la pauvreté de manière efficace. Cette allocation, elle a plusieurs objectifs. D'abord, elle a l'objectif d'aider au recours aux droits, parce qu'on va créer un compte social unique qui sera accessible par digital, cette espèce de social.gouv.fr, qui permettra à chaque Français de connaître l'état de ses droits, et donc ses droits. Et donc, les choses seront plus simples pour que les Français bénéficient légitimement de leurs droits. Deuxièmement, ça sera plus équitable. Aujourd'hui, les choses ne sont potentiellement pas très équitables, notamment dans le retour au travail. Comment les choses se distribuent. Il y a aussi un problème de barème. Par exemple, il y a pas mal d'aides qui sont liées au statut. Parce que vous êtes chômeur, vous avez le droit à quelque chose. Vous avez des chômeurs qui gagnent parfois plus d'argent que des gens qui travaillent. Donc le statut n'est pas très important.
AGATHE LAMBRETC'est pour ça que Bruno RETAILLEAU dit que votre système, c'est une usine à gaz et que ce n'est pas ça qu'il faut faire pour remettre à plat notre système qui n'incite pas assez à la reprise au travail justement.
JEAN-PIERRE FARANDOUJe m'inscrirais en faux, justement, puisque le troisième objectif de la loi, c'est l'incitation au travail. Et parce que, sur la prime d'activité, il est important que les Français soient incités à reprendre du travail. On a besoin de Français qui travaillent. Voilà les trois principes de cette loi. Les principes de cette réforme passeront dans une loi. Et ensuite, on aura trois ans pour mettre au point tout le système. Parce que ça passe aussi par un grand projet chantier informatique. Il faut fusionner toutes les bases. Donc, on a trois ans de travail devant nous. Et je propose la mise en place d'un groupe de travail avec tous les partis politiques qui le souhaiteront, tous les syndicats qui voudront venir, toutes les associations, les départements, les municipalités pour travailler ensemble sur la précision dans le barème de cette nouvelle allocation.
PAUL LARROUTUROUUn nouveau train a déraillé en Espagne. Un nouveau mort deux jours après la collision qui a fait 42 morts en Andalousie. Vous qui connaissez si bien le monde du rail, qu'est-ce qui se passe là-bas ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, vous avez raison. Vous savez que j'ai passé 45 ans de ma vie dans les trains. J'ai appris les règlements de sécurité par cœur. J'ai conduit des trains. Donc, je vois très bien ce que ça peut faire. Quand on est dans une cabine de train... j'ai tenu des postes d'aiguillages. Alors, je sais ce que c'est que d'orienter les trains sur les voies ferrées. D'abord, je suis sidéré, atterré, peiné. Le nombre de morts est considérable. C'est une énorme catastrophe ferroviaire. On fait partie, malheureusement, des grandes catastrophes ferroviaires. Je suis sidéré aussi parce que techniquement, je ne comprends pas. Je ne suis pas le seul. Le train était neuf. La voie était neuve. On est en ligne droite. Il n'y a pas d'événement climatique particulier, de glissement de terrain ou quoi que ce soit.
AGATHE LAMBRETOn est à l'abri de ça en France ?
JEAN-PIERRE FARANDOUVous savez, moi, j'étais président de la SNCF pendant sept ans. Je n'y pensais pas tous les jours, mais presque. Il faut être humble. Malgré tous les efforts qu'on fait – Dieu sait qu'on en fait – au niveau des équipements modernes, au niveau de la formation des agents, au niveau des contrôles, au niveau de l'intensité du management de la sécurité…
AGATHE LAMBRETVous voulez dire qu'il n'y a rien à faire ? Parce que là, vous n'arrivez pas à expliquer ce qui s'est passé en Espagne.
JEAN-PIERRE FARANDOUIl faut laisser l'enquête faire.
AGATHE LAMBRETOn ne peut pas tout anticiper.
JEAN-PIERRE FARANDOUJe ne sais pas.
AGATHE LAMBRETÇa peut arriver.
JEAN-PIERRE FARANDOUVous savez, il faut être très, très humble. Je n'accepte pas l'idée que ça puisse arriver. Il n'y a aucune fatalité. Tout a une cause. Donc, il faut comprendre la cause et ensuite prévenir la cause. La sécurité consiste à éviter les accidents. Donc, identifier les risques, comprendre comment peuvent venir les risques et mettre en place les méthodes qui évitent le risque. Vous savez, l'attribut du chemin de fer, c'est la sécurité. Donc il est très très important et c'est le cas. C'est le cas en France, notamment, que le train reste un des modes de transport les plus sûrs.
AGATHE LAMBRETJean-Pierre FARANDOU, comme tous les jours, c'est le moment de la question qui, tout de suite, "La question qui sauve la démocratie sociale". Dans un livre qui paraît aujourd'hui, trois spécialistes, dressent un amer état des lieux du syndicalisme en France – pas au niveau de ses voisins – ils proposent notamment d'interdire la grève pendant les négociations, car "On ne peut pas bien négocier avec un pistolet sur la tempe", disent-ils. Vous, l'ancien patron de la SNCF, ça vous parle, non ? Est-ce que c'est une bonne idée ?
JEAN-PIERRE FARANDOUMoi, ce qui est une bonne idée, c'est le dialogue social et aucune réforme ne pourra se faire contre le dialogue social. Donc, moi, mon expérience longue, vous le savez, avec quelques échecs et quelques réussites, je pense qu'avec le recul, être parvenu à séréniser le dialogue social au sein de la SNCF et le dossier, quand je suis arrivé, il était chaud bouillant…
AGATHE LAMBRETMais interdire la grève, à ce moment-là ?
JEAN-PIERRE FARANDOULa grève, c'est un droit constitutionnel, il faut y faire attention.
AGATHE LAMBRETVous êtes contre.
JEAN-PIERRE FARANDOUJ'y suis attaché, comme tous les Français. Ce sont des sujets sensibles et, de toute manière, toute évolution devra passer par une concertation, une acceptation de l'évolution.
PAUL LARROUTUROUAutre sujet sensible dans ce livre intitulé Sauver la démocratie sociale, ils veulent aussi limiter le nombre de syndicats pour les rendre plus forts. Est-ce qu'il y a trop de syndicats en France ? Est-ce qu'ils sont trop faibles ?
JEAN-PIERRE FARANDOUC'est l'histoire de notre pays. Chaque pays a son histoire. Alors, c'est vrai, le fait d'avoir plusieurs syndicats fait que les réunions sont plus longues, puisque chacun veut prendre la parole.
PAUL LARROUTUROUIl en faut moins ?
JEAN-PIERRE FARANDOUCe n'est pas moi qui le dis, c'est à eux de voir.
PAUL LARROUTUROUVous aimeriez avoir moins d'interlocuteurs ?
JEAN-PIERRE FARANDOUÇa reflète aussi notre pays. Il y a une diversité dans ce pays, il y a des histoires différentes. Ça donne plusieurs organisations syndicales qui ont chacune leur positionnement et leur origine. Là encore, il faut... Les choses se feront, elles doivent se faire. Moi, ça ne me gêne pas, en tout cas, dans ma pratique, de devoir avoir affaire à plusieurs organisations syndicales. Ça reflète la diversité de notre pays.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 janvier 2026
La source —
vie_publique · nº 301750
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