Interview de M. Nicolas Forissier, ministre délégué, chargé du commerce extérieur et de l'attractivité, à France Info le 8 janvier 2026, sur la contestation des agriculteurs contre l'accord avec le Mercosur et le budget pour 2026.
Nicolas Forissier (auteur), Alix Bouilhaguet (intervenant)
JEAN-BAPTISTE MARTEAUEt pour l'heure, 07 h 40, Alix BOUILHAGUET que je vais rejoindre avec son invité politique, bonjour Nicolas FORISSIER.
NICOLAS FORISSIERBonjour.
JEAN-BAPTISTE MARTEAUSoyez le bienvenu. Vous êtes ministre délégué chargé du Commerce extérieur et vous répondez donc aux questions d'Alix BOUILHAGUET.
ALIX BOUILHAGUETBonjour Nicolas FORISSIER.
NICOLAS FORISSIERBonjour.
ALIX BOUILHAGUETLa colère gronde chez les agriculteurs qui tentent de bloquer Paris ce matin. Parmi leurs inquiétudes, la possible signature du projet d'accord du Mercosur lundi, le feu vert des 27, pourrait avoir lieu demain. Que va faire Emmanuel MACRON ? Est-ce qu'il va voter pour ce traité de libre-échange entre l'Union européenne et certains pays d'Amérique du Sud ? Est-ce qu'il va voter contre ? Est-ce qu'il va s'abstenir ?
NICOLAS FORISSIERAlors, deux choses. D'abord, ce n'est pas la fin de l'histoire vendredi. Vendredi, vous avez les représentants permanents des pays de l'Union européenne qui vont décider s'ils acceptent la mise en route de la signature.
ALIX BOUILHAGUETMais quelle sera la position de la France demain ?
NICOLAS FORISSIERCe que je veux dire simplement, c'est que nous avons ensuite un long processus qui passera, et j'y reviendrai peut-être, par le vote au Parlement européen qui a un certain nombre de possibilités, y compris de suspendre, par la saisine de la Cour de justice de l'union européenne, la mise en oeuvre de cet accord. Donc, nous ne sommes pas au bout du chemin, ça n'est pas la fin de l'histoire, c'est une étape, et je veux insister là-dessus, parce qu'il ne faut pas qu'on croit que vendredi, l'accord du Mercosur est définitivement signé.
ALIX BOUILHAGUETMais néanmoins, quelle sera la position de la France ?
NICOLAS FORISSIERJe vais vous répondre.
ALIX BOUILHAGUETQue dira Emmanuel MACRON ?
NICOLAS FORISSIERNous avons toujours dit que la France est un grand pays agricole, que notre identité, c'est l'agriculture, et le monde rural plus globalement, notre modèle gastronomique, alimentaire, et donc c'est pour nous un problème d'identité essentiel, et il est hors de question, même s'il y a des avantages à cet accord pour beaucoup de filières en France, y compris d'ailleurs dans le domaine agronomique, il est hors de question de sacrifier, ou de mettre en danger, en risque un certain nombre de filières agricoles, je pense notamment à l'élevage bovin, à la volaille, etc.
ALIX BOUILHAGUETDonc la France ne votera pas pour. Est-ce qu'elle votera contre ?
NICOLAS FORISSIERDonc, nous avons toujours eu, pour l'instant, il est hors de question de voter pour, nous l'avons dit et redit, c'est la position constante de la France, parce que nous avons posé des conditions, des exigences, qui sont une clause de sauvegarde, c'est-à-dire un frein d'urgence, si jamais il y a une déstabilisation d'une filière, parce qu'il y a trop de baisse de prix ou trop d'augmentation de volume par rapport à ce qui est prévu et normal, là on peut arrêter. Ça, c'était une exigence absolue, on l'a obtenue, et d'ailleurs sans doute le Parlement européen va-t-il, après l'avoir lui-même renforcé, voter cette mesure. Deuxièmement, on a exigé ce qu'on appelle des mesures miroirs, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de raison que les importations…
ALIX BOUILHAGUETDe réciprocité.
NICOLAS FORISSIER…de produits agricoles, agroalimentaires, qui viennent d'autres pays du monde, ce n'est pas seulement d'ailleurs le Mercosur, soient trop faciles et ne respectent pas les normes que nous, on impose à nos agriculteurs. Là, on a une avancée qu'on n'aurait pas imaginée il y a encore quelques années. Dans le cadre de la négociation avec le Mercosur, c'est la France qui l'obtient.
ALIX BOUILHAGUETDonc vous revendiquez des victoires, est-ce que ça veut dire que vous pourriez demain, la France, Emmanuel MACRON, pourrait s'abstenir ?
NICOLAS FORISSIERJe suis en train de vous dire que pour l'instant, nous avons un certain nombre d'avancées, c'est le travail de la France, c'est grâce aux efforts et au bras de fer que nous avons engagés, y compris avec certains alliés, je pense à la Pologne, l'Italie qui nous a aidés, mais nous ne sommes pas, là aussi, au bout du chemin, le compte n'y est pas. Et donc pour l'instant, je vous réponds, je vous réponds, mais il faut être précis, pour l'instant, il est hors de question, la position de la France est constante de voter ou de donner un accord, à cet accord, excusez-moi de répéter les mots, mais c'est ça le sujet, et nous attendons que la Commission européenne, y compris avec l'appui de nos partenaires, aille jusqu'au bout de nos exigences. Pour l'instant, le compte n'y est pas, nous avons toujours été très clairs, et donc la position de la France, elle est extrêmement négative aujourd'hui.
ALIX BOUILHAGUETDonc plutôt une abstention si je vous entends demain.
NICOLAS FORISSIERIl ne me revient pas de vous donner moi-même la position, mais vous avez bien compris que nous ne sommes pas satisfaits aujourd'hui, parce que nous n'avons pas les réponses à toutes nos demandes.
ALIX BOUILHAGUETNéanmoins, la France milite, on le sait depuis des années, pour bloquer le processus, mais elle n'a pas réussi à dégager une minorité de blocage, je rappelle, c'est au moins quatre pays États membres, qui représentent 35% de la population, est-ce que ce n'est pas l'échec de la stratégie française ?
NICOLAS FORISSIERNon, d'abord, nous sommes le grand pays européen en matière agricole, ce n'est pas le cas de tous les autres pays, ils ont d'autres intérêts. Deuxièmement, je ne peux pas vous laisser dire qu'on n'a pas réussi à mobiliser, c'est d'ailleurs, pourquoi est-ce que les débats…
ALIX BOUILHAGUETVous êtes la France, la France est avec la Hongrie et la Pologne, point barre, l'Italie, à qui on y a un peu cru, s'est retirée.
NICOLAS FORISSIERMais l'Autriche, non mais je suis en train de vous expliquer justement que l'Italie nous a donné son accord et son soutien pour reporter…
ALIX BOUILHAGUETPour un report, mais là, elle s'apprête à voter.
NICOLAS FORISSIERPour reporter et pour obtenir à intervalle un certain nombre de choses de la Commission, d'ailleurs, je vous signale que nous avons nous-mêmes demandé, comme l'Italie l'a rappelé pour elle-même, l'augmentation du budget de la PAC, parce qu'il y a des négociations parallèles, il n'y a pas seulement le Mercosur, il y a la PAC, il y a le problème du coût des engrais pour les agriculteurs français, et sur le coût des engrais, hier, nous avons obtenu satisfaction, il n'y aura pas d'augmentation, de même que sur la PAC, nous avons obtenu 45 milliards supplémentaires, ce qui va nous permettre, et les Italiens disent la même chose, parce qu'on était de concert là-dessus, ce qui va nous permettre de donner les soutiens PAC à un niveau équivalent à ces dernières années, jusqu'en 2034. Donc il y a des victoires, il y a des coalitions, mais nous sommes finalement le pays agricole qui est le plus exigeant, ça n'est pas exactement ce qu'attendent d'autres partenaires, et donc pour l'instant, il n'y a plus de minorité de blocage sur le Mercosur, c'est très clair, mais nous, on se bat, on essaie d'obtenir un maximum, on tient bon, et pour l'instant, on n'est pas satisfait, et dans ces conditions, on ira jusqu'au bout.
ALIX BOUILHAGUETJe vous entends, vous dites qu'au bout, vous êtes issu des Républicains, hier, Bruno RETAILLEAU a brandi la menace d'une motion de censure si Emmanuel MACRON votait pour, donc ce matin, vous êtes tranquille, vous vous dites : " Il n'y aura pas de motion de censure déclenchée par le traité du Mercosur ".
NICOLAS FORISSIERMais moi, je ne regarde pas la motion de censure, et ce n'est pas le sujet du Gouvernement, j'ai participé, aux côtés du Premier ministre, d'Annie GENEVARD, ministre de l'Agriculture, à toutes les réunions à Matignon, avant Noël, et ce début de semaine, avec les différentes organisations agricoles, parce que ce qui nous importe dans ce Gouvernement, c'est la demande, c'est la volonté de Sébastien LECORNU, le Premier ministre, c'est d'apporter des réponses concrètes, et de se battre pour ce qui est constitutif de l'identité française, c'est-à-dire l'agriculture, le modèle alimentaire français, l'exigence française, y compris sur le plan sanitaire, pas seulement sur le plan gastronomique, ça c'est la réalité, et on ne peut pas continuer à avoir des situations où vous avez au fond des concurrences pas normales, pas équitables, alors qu'on demande beaucoup d'efforts à nos agriculteurs qui nous nourrissent, et qui sont aujourd'hui, et c'est bien naturel, dans l'expression de leur inquiétude et de leur colère.
ALIX BOUILHAGUETUn petit mot très rapide aussi sur le budget qui fait son retour.
NICOLAS FORISSIERVous savez, je suis fils d'agriculteur, je suis élu depuis quarante ans dans une zone d'élevage, charolaise, limousine, dans le Berry, dans l'Indre, et je connais ça par coeur, j'ai moi-même été vraiment sur ces sujets, donc c'est un vrai, je vous le dis ça avec conviction, on se bat, et sur le Mercosur, nous n'avons pas de satisfaction aujourd'hui, donc la position, elle sera officiellement donnée par le Président et par le Premier ministre, mais clairement, vous voyez bien que nous ne sommes pas satisfaits, qu'on n'est pas au bout du chemin aussi.
ALIX BOUILHAGUETUn petit mot très rapide sur le budget qui fait ce retour à l'Assemblée nationale en Commission des finances ce matin, Roland LESCURE, qui est le ministre de l'Économie, espère que la France va vite se doter d'un budget, vous partagez son optimisme ?
NICOLAS FORISSIERJe pense que c'est très important, parce que tant qu'on n'a pas de budget, on perd de l'argent, il y a beaucoup de choses qu'on ne peut pas mettre en oeuvre, parler d'agriculture, il y a beaucoup de mesures en matière agricole qui répondent aux attentes des agriculteurs, qui ne peuvent pas être mises en oeuvre parce que le budget n'est pas voté, donc là, il faut régler le problème.
ALIX BOUILHAGUETRégler le problème, c'est quoi ? C'est avoir un accord de non-censure avec les socialistes ?
NICOLAS FORISSIERMais là aussi, ce n'est pas un accord de non-censure au sens…
ALIX BOUILHAGUETPour que Sébastien LECORNU puisse survivre à une motion de censure.
NICOLAS FORISSIEROui, mais ce n'est pas au sens politicien, moi j'en ai marre qu'on dise, c'est pour survivre, c'est pour que les ministres gardent leur poste, c'est pour que les députés…
ALIX BOUILHAGUETC'est pour avancer, vous dites.
NICOLAS FORISSIERÇa ne veut rien dire, l'intérêt du pays prime, il est normal dans un pays où il n'y a pas de majorité politique à l'Assemblée qu'il y ait une discussion, des compromis dans l'intérêt du pays, c'est ça que demande le Premier ministre, je pense qu'on n'en est pas loin.
ALIX BOUILHAGUETEst-ce qu'il doit avoir recours au 49.3 justement pour faire avancer le dossier ?
NICOLAS FORISSIERÇa c'est encore une fois un outil technique, moi je ne peux pas vous répondre là-dessus aujourd'hui, s'il devait y avoir une procédure X ou Y au Parlement pour débloquer la situation, ça ne pourrait se faire, et c'est ce qu'a toujours dit le Premier ministre, que sur la base d'un compromis dans l'intérêt du pays, après chacun souhaite pouvoir respecter son positionnement politique, mais ce qui compte c'est qu'on puisse répondre avec un budget, donner de la visibilité aux entreprises et à nos concitoyens.
ALIX BOUILHAGUETOn entend, lundi vous vous rendez normalement au Danemark pour y aborder la souveraineté des approvisionnements, Donald TRUMP semble vouloir s'en prendre désormais au Groenland, qui est un territoire autonome danois, y compris par une action militaire, est-ce qu'il faut le prendre au sérieux ?
NICOLAS FORISSIERJe pense que les Américains ont toujours été évidemment très attentifs à leur influence sur l'ensemble du continent américain, sud et nord, il y a des déclarations, il y a des signes qui sont donnés, c'est une forme de pression, je rappelle simplement que l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord qui lie les États-Unis et la plupart des pays de l'Union européenne, mais aussi d'autres pays d'Europe, c'est destiné à assurer la sécurité de l'Atlantique Nord. Et qu'est-ce qui est au milieu de l'Atlantique Nord ? Le Groenland. Donc il y a quand même une contradiction à imaginer que les Américains viendraient d'une manière ou d'une autre s'emparer du Groenland, ça se ferait contre l'OTAN, ça se ferait donc contre leurs partenaires, alors même qu'ils en sont memebre, donc il y a, je crois, une part de, pas de dire de cinéma, mais de pression politique. Je rappelle aussi de toute façon que…
ALIX BOUILHAGUETMais imaginons, Monsieur le Ministre, si jamais le Groenland était annexé par Donald TRUMP, est-ce que la France devrait actionner l'article 5 de l'OTAN qui stipule que tout allié menacé entraîne une aide des autres membres de l'OTAN ?
NICOLAS FORISSIERLe Président MACRON a eu raison de dire que la situation, je ne sais plus quel est le terme, mais inimaginable, parce que ça veut dire que les Américains qui sont eux-mêmes membres et cofondateurs de l'OTAN, c'est-à-dire la protection de l'Atlantique Nord, donc du Groenland, feraient exploser les choses contre leurs propres alliés ? Non, je pense qu'il y a…
ALIX BOUILHAGUETMais c'est ce que dit Donald TRUMP en disant l'aide d'une action militaire, pourquoi pas ?
NICOLAS FORISSIERJe pense qu'il faut, évidemment ça choque, mais je pense qu'il faut voir qu'il y a là une forme de bras de fer, de négociation, on connaît Monsieur TRUMP, c'est sa façon de faire, il faut rester serein, solide, il faut trouver des solutions, mais je rappelle juste que le Groenland est déjà, aujourd'hui, en situation d'être protégé par les Américains qui ont tous les droits, dans le cadre d'un traité qui date de 1951 si je me rappelle bien, et qui permet aux Américains d'installer toutes les bases qu'ils veulent, et de faire de l'extraction minière.
ALIX BOUILHAGUETOn entend ce que vous dites ce matin, merci beaucoup Monsieur le Ministre, Nicolas FORISSIER bonne journée à vous.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 janvier 2026
La source —
vie_publique · nº 301627
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