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4 décembre 2025 · Gouvernement · discours Discours

Déclaration de M. Laurent Nuñez, ministre de l'intérieur, sur le renseignement français face au désordre mondial, à l'Assemblée nationale le 4 décembre 2025.

Laurent Nunez (auteur)

En m'invitant à clôturer le colloque de la délégation parlementaire au renseignement, vous m'offrez l'occasion de renouer avec de vieilles amours puisque, avant d'avoir sous mon autorité, en ma qualité de ministre de l'intérieur, quatre des dix services que compte la communauté du renseignement, j'ai été directeur général de la sécurité intérieure, puis Coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme et préfet de police, ce qui me conférait une autorité directe sur la direction du renseignement de la préfecture de police. Quelques jours avant mon entrée au gouvernement, j'ai eu l'honneur d'être invité par Vincent Mazauric à un colloque organisé à l'occasion des dix ans de la loi de 2015 relative au renseignement, au cours duquel nous avons débattu du contrôle des services de renseignement – vaste sujet ! J'avais alors souligné le rôle majeur de la délégation parlementaire au renseignement. Bien entendu, elle n'est pas une instance de contrôle de légalité des services de renseignement mais de contrôle de leur utilisation par le pouvoir exécutif. Encore que : je me souviens d'avoir été auditionné en tant que DGSI et CNRLT sur des questions un peu sensibles par les membres de la DPR – qui sont, eux aussi, astreints au secret de la défense nationale –, notamment pour rendre compte, parfois avec le chef d'état-major des armées, de certaines actions des services. Cette instance, disais-je, contrôle, non pas les services, mais la politique de renseignement menée par le pouvoir exécutif, qui est une politique publique. Je serai donc, en tant que ministre de l'intérieur, très attentif au fonctionnement de la délégation parlementaire au renseignement, qui est, pour les services de renseignement, une passerelle importante vers les parlementaires. Si tout ne peut pas être dit, y compris à certains parlementaires, tout peut et doit être dit à la DPR. Quelques réflexions, pour commencer, sur la façon dont le renseignement français s'adapte aux désordres du monde. La menace terroriste reste à un niveau très élevé. Elle a changé de nature, les patrons de la DGSI et de la DGSE le disent régulièrement, le CNRLT aussi : le risque que des équipes soient projetées a diminué de façon significative, mais la menace endogène est très présente – peut-être plus encore qu'il y a quelques années. Je salue d'ailleurs Mme la directrice générale de la sécurité intérieure, dont les services ont mené à bien trois affaires, à quelques jours d'intervalle. Ces trois cas sont emblématiques de cette nouvelle menace endogène : des individus pas toujours connus des services, détectés sur les réseaux sociaux, présents sur le territoire national et même français, mineurs ou jeunes majeurs, qui se mettent à fomenter des projets, à penser à passer à l'action, qui vont parfois jusqu'à faire des repérages et à identifier des cibles. La DGSI les détecte, procède à leur interpellation. C'est une mission qui n'est pas simple, je le souligne – il y a souvent des polémiques au sujet des services de renseignement, certains aiment à lancer des " y a qu'à, faut qu'on ". Mais non ! Il est très difficile de détecter ces individus porteurs de menaces endogènes. Ils se radicalisent souvent en un trait de temps, et on ne peut les détecter que par les contacts qu'ils entretiennent sur les réseaux sociaux. Les menaces de cette nature sont très nombreuses et mobilisent aussi le renseignement territorial, la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris – la DRPP – et au fond l'ensemble des services de renseignement. Je salue leur travail sur ces signaux faibles, qu'il s'agit de bien lire pour éviter des actions qui peuvent être extrêmement violentes. Au gré des désordres mondiaux, les théâtres du djihadisme se sont réorganisés, se sont déplacés. C'est ce qui se passe avec l'Afghanistan. L'État islamique au Khorassan est bien présent, et les services documentent ses relations avec des points de contact en Europe ; il y a un risque d'attaques. Il faut aussi surveiller l'évolution de la Syrie, de l'Irak, du Sahel… Ces évolutions imposent une réorganisation et une articulation permanente des services de renseignement. En matière de lutte antiterroriste, notre dispositif n'a cessé de se renforcer. Entre 2015 et aujourd'hui, tout a changé, il faut avoir le courage de le dire. J'ai été patron des services de renseignement, je suis ministre de l'intérieur et je le dis sous un angle politique : j'en ai marre de subir le discours de ceux qui disent que rien n'a été fait, que rien n'est fait… C'est insupportable. Les mots ont un sens ! Depuis dix ans, nous avons resserré les mailles du filet comme cela n'avait jamais été fait. Avant 2015, il y avait déjà des détenus radicalisés en prison, il y avait des gars qui préparaient des attentats terroristes, il y avait des gars qui étaient partis en Syrie ou en Irak alors qu'ils étaient suivis par les services de renseignement ; à partir de 2015, le président Hollande a mené une politique ferme et volontaire, et celle-ci a été prolongée par le président Macron. La loi de 2021 a fait passer l'état d'urgence dans le droit commun. Nous avons créé la coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, qui n'avait pas l'amplitude qu'elle a aujourd'hui – je salue ici le travail remarquable du Coordonnateur. Je voulais souligner devant vous l'importance de ces outils, qui permettent de mieux juguler la menace. Je voudrais aborder devant vous certains des sujets qui nous préoccupent. Je pense d'abord à l'islamisme politique, non pas à la radicalisation violente, mais à ce qu'on appelle le séparatisme et l'entrisme. Depuis quelques années, nous menons un combat pour mieux caractériser la menace que représentent certaines entités qui appartiennent à la mouvance de l'islamisme politique et qui essaient d'imposer le fait qu'une loi religieuse pourrait être supérieure à la loi de la République. Il faut évidemment se battre contre cette idée insupportable. La loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République a prévu un large dispositif pour lutter contre une forme de radicalisation, le séparatisme, qui n'est pas violente, mais qui appelle à la haine et à la discrimination. Nous combattons le séparatisme, et c'est à ce titre que nous fermons des lieux de culte, que nous dissolvons des associations, que les services de renseignement suivent des individus. Cette forme de radicalisation ne débouche pas toujours sur la violence, je le redis, mais elle vise à nuire aux fondements de notre société, à la cohésion nationale, au vivre-ensemble. En 2019, quand nous lançons cette politique, je suis secrétaire d'État auprès de Christophe Castaner. À l'époque, sur ce sujet, nous rencontrons une grande incompréhension : pourquoi lutter contre le communautarisme ? Il a fallu « vendre » cette politique – j'emploie ce terme à dessein. Que l'islamisme politique non violent suscite tant d'attention n'était pas compris, tant dans des démocraties occidentales comme les Pays-Bas, le Danemark, la Suède ou les États-Unis que dans le monde musulman, où nous passions pour un État islamophobe. Par parenthèse, le risque de passer pour un État islamophobe existe toujours : il faut faire très attention. Si nous allons trop loin, si nous perdons une partie de nos compatriotes de confession musulmane, alors nous aurons perdu la bataille. À l'époque, nous n'étions pas compris ; aujourd'hui, le président Trump envisage de classer les Frères musulmans parmi les organisations terroristes. Je ne dis pas qu'il faut aller jusque-là. Mais quelle évolution, et elle est salutaire ! Il n'aura échappé à personne que nous souhaitons réinstaurer un dialogue sécuritaire avec l'Algérie, sur tous ces sujets. Je ne sais pas qui peut croire qu'on peut n'avoir aucun échange avec l'Algérie en matière de lutte contre le terrorisme. Ceux qui disent cela ont peu de considération pour la sécurité de nos concitoyens. Le dialogue est essentiel, c'est une partie d'un puzzle global. Dans ce désordre mondial, nous voyons aussi se développer les ingérences étrangères, notamment sous la forme de manipulations de l'information. Quand on voit les polémiques qu'ont suscitées les propos du président de la République, qui ne faisait que rappeler le b.a.-ba – oui, nous faisons l'objet d'attaques informationnelles ; oui, elles sont parfois reprises par certains médias, peut-être de bonne foi –, on se dit d'ailleurs que nous ne sommes pas bien préparés à affronter ce phénomène. Oui, il y a des pays qui, souvent par le biais des réseaux sociaux, diffusent des informations qui peuvent être reprises par des médias sérieux ; il est normal qu'une alerte existe, et il n'a évidemment jamais été question que celle-ci soit organisée par l'État ! Ces manipulations peuvent prendre des formes diverses, depuis les attaques informatiques jusqu'à des événements réels mais qui sont amplifiés et auxquels on donne une autre interprétation. Ainsi, une manifestation qui dégénère – je vous rassure, avec la préfecture de police, ça n'arrive jamais… – peut-être relayée abondamment pour faire croire à une situation chaotique. Nous avons aussi vu une dizaine d'équipes envoyées par des pays étrangers – sur lesquelles la DGSI et la préfecture de police ont beaucoup travaillé – et qui, pour quelques centaines d'euros, ont tagué des mains rouges dans Paris, par exemple ; ces actions sont ensuite relayées sur les réseaux sociaux. Les sujets choisis étaient parmi ceux de nature à nous diviser : l'Ukraine, l'antisémitisme, les actes antimusulmans, les Jeux olympiques… On pourrait aborder bien d'autres désordres mondiaux, depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie jusqu'au rôle croissant de la Chine. Je voudrais aussi insister sur l'inquiétude du président de la République et du gouvernement vis-à-vis du narcotrafic. Malgré les résultats très positifs obtenus par nos services, qui démantèlent des réseaux, qui interpellent, le risque est de plus en plus fort que des mafias se créent et étendent leur emprise sur l'ensemble du territoire national. Nous sommes aussi très inquiets de la corruption qui accompagne ce phénomène. Les services de renseignement, notamment dans le cadre de la nouvelle loi « narcotrafic », prennent maintenant toute leur part à la lutte contre la criminalité organisée, en ce qu'elle est aussi porteuse d'une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. Je voudrais revenir enfin sur les menaces qui préoccupent en ce moment le ministère de l'intérieur et la communauté du renseignement. L'entrisme est actuellement au coeur de nos réflexions : comment lutter mieux que nous ne le faisons comme une forme d'islamisme politique qui n'est pas violente, qui n'est pas séparatiste, mais qui vise quand même – sans être jamais très visible, sans tenir de discours de haine ou de violence – à imposer la loi religieuse dans la République ? À droit constant, ce combat est très difficile à mener, car tout notre dispositif est fondé sur la radicalisation violente et sur le séparatisme, donc sur l'appel à la violence, à la haine ou à la discrimination. Nous réfléchissons donc, de façon très équilibrée, car c'est un sujet compliqué. Le terrorisme, c'est la violence ; le séparatisme, ce sont des discours de haine et de discrimination ; l'entrisme, c'est plus difficile à appréhender. Nous associerons à ce chantier, le moment venu, je l'espère, le Parlement – je signale d'ailleurs que le groupe Les Républicains du Sénat a rendu public la semaine dernière un rapport intitulé « L'islamisme : obstacle à notre cohésion nationale ? ». C'est bien là le sujet : l'atteinte à la cohésion nationale. Nous devons aussi associer à nos réflexions les services de renseignement. Sommes-nous juridiquement armés pour lutter contre l'entrisme ? J'en doute. Nous ne pouvons pas utiliser nos techniques de renseignement contre ces mouvances. Il n'y a pas, avec l'entrisme, d'appel à la violence par exemple. Il en va de même pour les mesures de police administrative : elles sont difficiles à appliquer ici – je suis le premier à me réjouir du fait que nos lois soient protectrices. Ces réflexions doivent être menées dans les semaines à venir. Il faut aller vite, et le sentiment que l'entrisme est une menace est maintenant partagé par toutes les démocraties – on ne retrouve pas les réticences et les incompréhensions que j'évoquais tout à l'heure. Le ministère est attentif à d'autres formes de menaces, de subversions violentes, venues de l'ultragauche et de l'ultradroite. Du côté de l'ultragauche, on voit une évolution : alors que les actions relevaient souvent de la désobéissance civile, nous voyons des structures s'orienter vers des opérations plus violentes ; les dégradations, par exemple, sont plus nombreuses. Cela nous oblige à être très attentifs : dans d'autres pays européens, cette mouvance pratique des actions plus dures, qui peuvent aller jusqu'à l'atteinte contre des personnes physiques. Je pense notamment aux anarchistes, mais pas seulement. Je me félicite des discussions que nous avons eues sur ce point avec la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement comme avec la délégation parlementaire au renseignement. Nous avons pu montrer la menace de subversion violente que représentaient ces groupuscules. Il en va de même pour l'ultradroite. Le nombre de dossiers ouverts au parquet national antiterroriste est d'ailleurs bien supérieur pour l'ultradroite que pour l'ultragauche. Ces groupuscules également susceptibles de passer à l'action violente doivent faire l'objet d'une attention soutenue. Je ne parle pas ici des mouvances classiques, présentes dans l'espace public, qui ne rêvent que d'en découdre avec des antifascistes, mais d'individus qui sont souvent dans des zones du territoire national un peu reculées, qui sont entre l'ultradroite et la mouvance complotiste, et qui un jour décident de fonder un groupuscule puis passent à l'organisation d'un projet terroriste. C'est arrivé et nous devons rester très attentifs. Je voudrais enfin revenir sur les dispositions législatives que nous souhaiterions voir examiner. Nous sommes très favorables à la proposition de loi visant à améliorer la sécurité et la prévention des risques d'attentat, déposée par M. Charles Rodwell, rejoint par de nombreux parlementaires du bloc central. Elle permettra notamment au préfet d'imposer des soins psychiatriques à un individu, ce qui n'est pas possible aujourd'hui alors qu'un cinquième au moins des objectifs suivis pour radicalisation souffre aussi de troubles psychologiques et psychiatriques. Nous approuvons aussi l'extension du délai de placement en centre de rétention administrative. Nous avons aussi des propositions à faire sur les Imsi-catchers, sur l'extension de la géolocalisation en temps réel à l'environnement de nos objectifs, sur l'utilisation des algorithmes en matière de criminalité organisée, ou sur l'élargissement de la surveillance aux URL – toujours dans le respect de l'équilibre entre deux principes d'ordre constitutionnel, le respect des libertés individuelles et la protection de nos concitoyens. Les services de renseignement, et le ministre de l'intérieur, ont enfin une volonté forte d'accéder aux communications chiffrées. Il faut le faire de manière équilibrée, mais il est inutile de se mentir : c'est indispensable. Évidemment, ça fait peur : on parle de backdoor, on parle de fragiliser un système, alors que l'ultrasécurisation de ces systèmes est la raison même pour laquelle les gens utilisent ces applications. La volonté des pouvoirs publics n'est évidemment pas de fragiliser ces systèmes, mais de voir les opérateurs jouer un peu plus le jeu, c'est-à-dire nous donner accès à certains contenus pour un cas précis, et toujours, comme pour toute technique de renseignement, sur autorisation du premier ministre et après avis de la CNCTR. Nous en avons besoin en matière de lutte antiterroriste, mais aussi de criminalité organisée. C'est un débat qu'il ne faudra pas éluder. Il reviendra le moment venu devant le Parlement. Nous n'avons pas été entendus au moment de la loi « narcotrafic », mais nous devons continuer à porter ce sujet. Il faut convaincre ; c'est ce que nous a demandé le président de la République. Pour cela, il faut bien comprendre de quoi on parle. Le mot backdoor, par exemple, laisse penser à un trou béant où tout le monde pourrait s'engouffrer ; il peut aussi laisser penser qu'on chalute, comme dit, c'est-à-dire qu'on va chercher l'information de façon large. Non, nous avons besoin d'une information sur un individu ou sur un groupe d'individu, rien d'autre. Mais ce qui se joue là, c'est vraiment la sécurité de nos concitoyens : nos adversaires – terroristes ou membres de la criminalité organisée – ont, eux, recours à ces systèmes. Comme technicien, j'ai toujours été favorable à cette possibilité ; comme ministre, c'est un sujet que je porterai. Nos concitoyens ne nous pardonneraient pas d'avoir laissé passer une chance d'enquêter. Mon expérience, c'est que les grandes avancées législatives ont toujours suivi les drames : on se rend alors compte que nos outils étaient inadéquats. Si nous pouvions disposer d'outils adaptés avant que de tels événements ne surviennent, ce serait bien mieux. Merci encore de m'avoir convié à clore ce colloque. Source https://www.assemblee-nationale.fr, le 28 avril 2026
La source — vie_publique · nº 303015
↗ https://www.vie-publique.fr/discours/303015-laurent-nunez-04122025-renseignement-francais?egn-publisher=dila_vp&egn-name=informer_opendata_discours
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