Interview de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail à France-Inter le 11 décembre 2018, sur l'intervention du Président de la République face au conflit des gilets jaunes et les mesures présentées dans le cadre de l'urgence économique et sociale.
Muriel Pénicaud (auteur), Nicolas Demorand (intervenant)
NICOLAS DEMORANDEt avec Léa SALAME nous recevons, au lendemain de l'allocution du Président de la République, la ministre du Travail, intervenez au standard 01.45.24.7000, sur les réseaux sociaux et l'application France Inter. Bonjour Muriel PENICAUD.MURIEL PENICAUDBonjour.NICOLAS DEMORANDCette allocution était attendue, très attendue, le président avait fait le choix de rester silencieux depuis le G20 et le chaos du samedi 1er décembre à Paris, l'Arc de Triomphe, on s'en souvient. Cette intervention avait pour but d'annoncer des mesures sur le fond, mais aussi sur la forme, sur la manière de gouverner, de parler aux Français, alors on va y venir en détail ce matin, mais pour commencer, comment qualifier ce discours, a-t-on vu, hier soir, à 20h00, le tournant social du quinquennat, le coup de barre à gauche ?MURIEL PENICAUDAlors, moi je crois que ce qui est très clair c'est que le Président de la République il a montré, il a démontré, qu'il avait entendu, qu'on avait entendu que, oui, il y a une urgence économique et sociale, et que donc il fallait, non pas à changer de logique pour la croissance, pour l'emploi, pour la valorisation du travail, mais accompagner de mesures sociales beaucoup plus fortes, plus rapides, pour permettre à ceux de nos concitoyens, qui sont nombreux, et ce n'est pas d'hier, ce n'est pas d'avant-hier, ça vient de loin, mais qui sont en difficulté. Les fins de mois sont difficiles pour un nombre important de concitoyens, il fallait accélérer l'accompagnement social, c'est ce qui est fait.NICOLAS DEMORANDMais tournant social, l'expression vous gêne, ou vous pourriez la reprendre ce matin ?MURIEL PENICAUDTournant, ça a l'air qu'on
LEA SALAMEChange de cap.MURIEL PENICAUDQu'on change complètement de cap, non, le cap c'est toujours la croissance, l'emploi, le travail, qu'on puisse vivre dignement de son travail, c'est ce qu'ont dit les Gilets jaunes pendant des semaines, mais par contre, là, forcément, on ne peut pas réparer 40 ans en 18 mois. Et donc, en attendant, il faut accompagner plus sur le plan social, et je crois que c'est ça qui a été démontré hier soir.LEA SALAMEOn va rentrer dans le détail mesure par mesure, et surtout sur le SMIC, puisqu'il y a beaucoup de questions ce matin sur le SMIC, mais un mot sur le style, sur le ton du président, sur le mea culpa du président, est-ce que vous avez vu, entendu, un nouvel Emmanuel MACRON ?MURIEL PENICAUDMoi j'ai trouvé que le président était courageux, parce que ce n'est pas facile, et ce n'est pas classique, dans les institutions de la Ve République, où le président est un peu au-dessus de tout, dans nos institutions, ce n'est pas une question de choix de personne, c'est une question d'institutions, eh bien il a reconnu, à la fois il a expliqué ce qu'il voulait faire, mais il a aussi reconnu qu'il y avait des choses qu'on n'avait peut-être pas bien faites, ou pas assez
LEA SALAMEEt qu'il avait blessé.MURIEL PENICAUDEt que, sans le vouloir, ce n'était pas son intention, il avait pu blesser des gens. Moi je trouve que c'était courageux sur le plan humain, c'est un président qui montre aussi, d'une certaine façon, son émotion, il a compris l'émotion des concitoyens, eh bien je crois que c'est bien.NICOLAS DEMORANDAllez, on y va Muriel PENICAUD. sur le SMIC Emmanuel MACRON a annoncé que les salariés au SMIC recevront 100 euros nets par mois à partir de janvier prochain, vous disiez hier, je vous cite, « le coup de pouce au SMIC on sait que ça détruit des emplois, donc ce n'est pas la bonne méthode. » Est-ce que vous le dites toujours ce matin ?MURIEL PENICAUDAlors, deux choses. Le SMIC lui-même concerne 1,6 million personnes en France, et là il y a une revalorisation chaque année, on a aussi baissé les charges, donc il va toujours augmenter comme prévu, mais en plus de ça, ce que le Président de la République a annoncé, c'est qu'on allait beaucoup accélérer et augmenter, très fortement, la prime d'activité. Alors je crois qu'il faut expliquer peut-être, tout le monde ne sait pas ce que c'est.LEA SALAMEOn va arriver à la prime d'activité, mais pour être bien clairs, tous ceux qui ont dit « le SMIC est revalorisé de 100 euros par mois », c'est faux, vous nous dites clairement « le SMIC ne sera pas revalorisé. »MURIEL PENICAUDNon, les personnes qui sont au SMIC
il y a 2 millions
LEA SALAMEHors l'inflation.MURIEL PENICAUDIl y a 2,6 millions personnes en France qui bénéficient de la prime d'activité et qui sont donc au SMIC, ou autour de SMIC, c'est-à-dire que pour en bénéficier, il faut deux conditions, la première c'est gagner entre 500.000 et 600.000 (sic), et 1500 euros, et donc autour du SMIC, en-dessous et au-dessus, et la deuxième condition c'est les conditions de ressources familiales. Si je donne un exemple, quelqu'un, par exemple un célibataire, en décembre 2017, il va gagner en tout 1307 euros, y compris la prime d'activité, et là, en janvier, il va gagner les 1210 euros du salaire net payé par les entreprises, le SMIC payé par les entreprises, et en plus payé par l'Etat, 220 euros de prime d'activité, donc il aura 1430 euros, il va gagner plus de 100 euros par rapport à l'année dernière.LEA SALAMEJe voudrais juste qu'on soit clair, parce que malheureusement les chiffres sont têtus.MURIEL PENICAUDOui, les chiffres sont têtus.LEA SALAMELe SMIC, aujourd'hui en France, est de 1185 euros nets environ
MURIEL PENICAUDIl était de 1174 au 1er janvier et il passera à 1210
LEA SALAMEOn ne comprend pas. Le SMIC au 1er janvier va augmenter de 1,8 % pour être clair
MURIEL PENICAUDJe vous explique
le président de la République a parlé des personnes qui sont au SMIC et autour du SMIC, eh bien il y a une partie qui est payée par les entreprises, qui est le SMIC classique
LEA SALAMEQui n'augmentera pas.MURIEL PENICAUDMais si, il augmente
LEA SALAMEDe 1,8 %.MURIEL PENICAUDMais c'est énorme
LEA SALAMEOui, mais c'est l'inflation, il n'y a pas de coup de pouce
MURIEL PENICAUDC'est la plus grosse augmentation depuis 13 ans, alors ne dites pas que c'est rien.LEA SALAMEJ'entends bien, Madame la ministre, est-ce qu'il y a un coup de pouce au SMIC ?MURIEL PENICAUDMais non, on va beaucoup plus que un coup de pouce, c'est beaucoup plus ce qu'on fait.LEA SALAMEOui, c'est la prime d'activité.MURIEL PENICAUDLa prime d'activité concerne beaucoup plus de gens que ceux qui sont juste au SMIC, parce que sinon on nous dirait, « ah oui, mais moi je suis au SMIC + 30 euros, je ne fais pas mes fins de mois non plus », et ça c'est vrai, c'est difficile, si on a le logement, le transport, les enfants, les parents, qu'on habite loin de la ville, enfin tout ça est vrai, et donc là on va plus loin que ce qu'aurait fait un coup de pouce traditionnel, c'est beaucoup plus massif ce qu'on fait, puisqu'on dit pas simplement pour les personnes au SMIC, mais pour 2,6 millions personnes qui sont autour du SMIC, et en plus ont des conditions familiales difficiles, là on va augmenter, alors pour le coup de 100 euros, et donc qu'ils auront en plus de la revalorisation du SMIC. Donc en fait on va beaucoup plus loin qu'un coup de pouce. Je vais prendre un autre exemple, puisque je crois qu'il y a beaucoup de cas comme ça, quand vous avez deux personnes au SMIC dans le couple, que deux conjoints sont au SMIC, et il y a deux enfants, eh bien ils vont avoir 2785 euros à eux deux, mais dont 365 de prime d'activité. La prime d'activité c'est l'Etat qui paye, c'est donc la solidarité, c'est l'impôt, et le SMIC lui-même c'est les entreprises.NICOLAS DEMORANDEt ça vous avez accéléré.MURIEL PENICAUDEh bien on rajoute
pourquoi on ne fait pas pour le SMIC ? Parce que si on pénalise les entreprises, la moitié des emplois ils sont dans les petites et moyennes entreprises, donc l'artisan, le coiffeur, qu'est-ce qu'ils vont faire si on augmente brutalement le SMIC, ils vont faire quoi, ils vont augmenter les prix, il n'y aura plus de clients, ils vont licencier, ou bien déjà il y en a qui n'arrivent pas à se payer. En revanche on a entendu que, il y a beaucoup de salariés qui ont du mal à faire les fins de mois et on veut encourager ceux qui travaillent, et du coup, au lieu de dire aux entreprises faites quelque chose qui va détruire l'emploi, on leur dit, on fait la revalorisation du SMIC et en plus l'Etat il ajoute cette prime d'activité et la baisse des charges, en tout ça fait 100 euros par mois
LEA SALAMEQuestion concrète
MURIEL PENICAUD100 euros par mois, je rappelle juste, ça fait 1200 euros par an, nets
LEA SALAMEC'est notable.MURIEL PENICAUDAprès les impôts, les charges, etc.LEA SALAMEMais pour bien comprendre. Si moi je suis au SMIC et mon mari gagne 200 euros de plus que moi, est-ce que je reçois les 100 euros ?MURIEL PENICAUDVous recevez la prime d'activité, absolument. Alors, comme on tient compte de la situation familiale, par exemple si vous avez des enfants, la prime d'activité sera plus importante, parce que la prime d'activité c'est fait pour les personnes qui ont des revenus très modestes, du travail, et qui en même temps peuvent avoir une situation familiale, par contre si votre mari ou votre femme
un homme, ou je ne sais pas quoi, enfin bref, vous m'avez compris, s'il gagne 4000 euros, là vous n'aurez pas la prime d'activité, parce qu'il n'y a pas de raison que la solidarité aide un couple qui n'a pas
LEA SALAMEDonc ce n'est pas individuel, c'est le couple qui est pris en
c'est le ménage.MURIEL PENICAUDC'est le couple, c'est la famille.NICOLAS DEMORANDEt pour les petits salaires, Muriel PENICAUD, qui sont au-dessus du SMIC, la personne qui gagne 5, 10 % de plus, qu'est-ce qui va se passer ?MURIEL PENICAUDNon, la même chose, la prime d'activité vous l'avez jusqu'à, si vous êtes célibataire, jusqu'à 1600 euros, et si vous êtes dans un couple c'est 2800 euros, donc, en fait, c'est ça, la prime d'activité elle ne vise pas juste les personnes au SMIC, parce qu'on l'a bien vu toutes ces semaines-là, même si on expliquait un petit peu quelque chose, c'est quand même
ça peut être très difficile, donc la prime d'activité elle va plus loin, c'est vraiment les travailleurs à revenu modeste, c'est les classes populaires, et les premières classes moyennes, et je crois que c'est tous ceux qui travaillent, qui veulent la dignité du travail, qui veulent, voilà, ils ne veulent pas de l'assistance, ils veulent la dignité du travail, c'est ceux-là qu'on encourage à travers la prime d'activité.LEA SALAMED'accord, donc on le dit clairement pour qu'on comprenne bien, ce n'est pas un coup de pouce au SMIC
MURIEL PENICAUDC'est beaucoup plus.LEA SALAMEC'est beaucoup plus, c'est la prime d'activité qui est jouée. Ensuite, deuxième mesure, prime défiscalisée de Noël, Emmanuel MACRON appelle toutes les entreprises à verser à leurs salariés cette prime de Noël, mais est-ce que vous nous confirmez bien ce matin qu'elle n'est pas obligatoire, mais juste recommandée, si moi je suis chef d'entreprise et que je ne peux pas verser la prime, je ne serai pas sanctionné ?MURIEL PENICAUDJe vais vous donner un exemple. Là on a une catastrophe dans les petits commerces, comme vous le savez, 4 samedi
le ministère du Travail nous finançons le chômage technique, comme on disait, chômage partiel, aujourd'hui c'est 20.000 salariés qui sont concernés, c'est 9 millions d'euros, et ça augmente chaque jour. Ces petits commerces, d'habitude ils font 20, 30 % de leur chiffre d'affaires annuel au moment des fêtes, là aujourd'hui tous les gens sont en train d'aller - au passage c'est un peu un appel - retournez dans les petits commerces, faites vos courses de fin d'année dans les petits commerces, on est en train d'enrichir les plateformes américaines, type AMAZON, parce qu'alors là c'est formidable pour eux, et pendant ce temps-là on tue notre petit commerce. Eh bien le petit commerce qui déjà est en mode survie depuis quelques semaines, je suis désolée, il ne va pas pouvoir payer la prime, il voudrait déjà garder ses salariés.LEA SALAMEDonc ce n'est pas obligatoire.MURIEL PENICAUDPas obligatoire, par contre certains avaient demandé que puisse y avoir un geste, immédiat, il y a pas mal d'entreprises qui ont dit, qui étaient prêtes à le faire, eh bien au moins que ces salariés-là puissent l'avoir tout de suite.NICOLAS DEMORANDLe grand geste pour les retraités maintenant, c'est l'annulation de la CSG pour ceux qui gagnent moins de 2000 euros par mois, en 2019. Vous augmentez donc le seuil, avant c'était 1200 euros, combien de personnes vont bénéficier de cette mesure-là ?MURIEL PENICAUDAlors, je ne sais pas vous dire, je pourrai vous dire tout à l'heure dans la journée, il faut que je
je ne donne jamais un chiffre dont je ne suis pas parfaitement sûre, donc je pourrai vous le donner tout à l'heure, mais ce qui est certain, on l'a vu tous ces mois-ci, je pense que
d'abord, la hausse de CSG ce n'était pas que pour les retraités, c'était pour tout le monde, mais c'est vraiment un appel à la
c'était, c'est, et c'est toujours, un appel à la solidarité, on a besoin d'aider, c'est important d'investir dans l'école pour que nos enfants réussissent. Il y a une inquiétude terrible des Français aujourd'hui, c'est que presque tout le monde pense que nos enfants vont bien moins vivre que nous, donc il faut une solidarité inter-générations, mais le plafond, enfin le déclenchement, qui se faisait à 1200 euros, a été considéré - et on l'a entendu, on l'a vu - par beaucoup de gens comme trop injuste, ou trop bas, ou trop difficile, et c'est pour ça que
LEA SALAMEDonc vous avez relevé le seuil.MURIEL PENICAUDOn relève le seuil à 2000 euros, nets, pour une personne, donc ça va redonner, je dirais
LEA SALAMEDu souffle.MURIEL PENICAUDDu souffle, et puis je crois que
par contre il ne faut pas perdre l'idée de la solidarité inter-générations, c'est la fraternité, c'est aussi ne pas laisser que des problèmes à nos successeurs, mais à nos enfants, à nos petits-enfants, de leur mettre le pied à l'étrier, c'est aussi ça la solidarité.LEA SALAMEMadame la ministre, beaucoup d'annonces sociales hier par le Président de la République, c'est très clair, tout cela a un coût, est-ce que vous pouvez nous donner ce matin votre chiffrage, combien tout ça va coûter ?MURIEL PENICAUDAlors, il y a le coût pour l'Etat, et puis il y a ce qu'on n'a pas encore vu, ce qui va se passer dans les entreprises.LEA SALAMELe coût pour l'Etat déjà, pour être très clair.MURIEL PENICAUDAlors, le coût pour l'Etat c'est une dizaine de milliards d'euros, donc c'est très important, c'est pour ça que je dis que c'est un énorme accompagnement social
LEA SALAMEOù vous trouvez l'argent ?MURIEL PENICAUDEh bien on va avoir des débats, donc il faut revoir la copie du budget 2019, qui était en cours de discussion au Parlement, ça c'est clair, il y a toute une série de pistes, donc ça je ne vais pas les dévoiler maintenant, parce qu'elles n'ont pas encore été annoncées, mais évidemment ça a été travaillé, mais c'est des choix
vous savez, il n'y a pas, comme on disait, de planche à billets, c'est-à-dire que l'Etat ne crée pas l'argent, l'argent il vient des richesses produites par les entreprises, par l'activité économique, il vient de la solidarité, donc, à un moment donné on va faire des choix, c'est-à-dire que les 10 milliards d'euros qu'on met en accompagnement social, oui
mais je crois que là
vous savez, c'est tout l'équilibre de l'économique et le social. Nous on est en train de favoriser la croissance, on a eu 0,4 % de croissance au troisième trimestre, là on a créé des emplois, vous savez que les emplois qu'on a créés depuis 1 an c'est l'équivalent de toute la population de la ville de Rennes, donc ça c'est en route, mais le temps que ça ait des effets il faut vraiment accompagner chacun, et donc ça va être des choix qu'on va faire dans le budget.NICOLAS DEMORANDEt donc on va s'asseoir officiellement sur la règle des 3 % de déficit, on va les dépasser ?MURIEL PENICAUDAlors, le budget était prévu en dessous des 3 %, donc maintenant il faut qu'on regarde exactement où ça fait
LEA SALAMEDominique SEUX nous disait que ce sera autour de 3,5 %, on va la passer la barre.MURIEL PENICAUDEh bien écoutez, chaque jour
voilà, on va en parler dans quelques jours, aujourd'hui je crois que ce qui est important c'est que tous les Français comprennent ce qu'on est en train de faire, et après on va parler du budget. Mais je voudrais dire aussi, pour les salariés, que ce n'est pas tout, c'est très important de comprendre que même dans les entreprises ce n'est pas tout. Il y a des négociations de branches professionnelles, et d'entreprises, qui démarrent, moi j'ai appelé depuis plusieurs jours les branches et les entreprises à accélérer leurs négociations de salaires, ils sont en plus de tout ce qu'on a dit, parce que je crois qu'il faut une dynamique sociale et économique très forte.Source : Service d'information du Gouvernement, le 12 décembre 2018
La source —
vie_publique · nº 207525
Fichier d'origine conservé
Ce texte n'a été ni résumé ni corrigé