Interview de Mme Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'économie et des finances, avec Sud radio le 22 novembre 2018, sur les ennuis judiciaires de l'ancien patron de Renault et sur la politique industrielle.
Agnès Pannier-Runacher (auteur), Patrick Roger (intervenant)
CECILE DE MENIBUSMerci de votre fidélité au Grand matin Sud Radio. Pour le « Petit déjeuner politique », nous recevons Agnès PANNIER-RUNACHER, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Economie et des Finances.PATRICK ROGERBonjour Agnès PANNIER-RUNACHER.AGNES PANNIER-RUNACHERBonjour.PATRICK ROGERVous êtes la nouvelle madame Industrie du gouvernement, et au coeur de l'actualité cette semaine, puisque vous rentrez du Japon, vous avez rencontré le nouveau patron de NISSAN, l'homme mis en place par Carlos GHOSN et qui l'a ensuite vraiment chargé, on l'a vu à la télé, lundi sur la fraude fiscale. Est-ce qu'il vous en avait parlé ce week-end quand vous l'avez rencontré ?AGNES PANNIER-RUNACHERJe l'ai rencontré lundi matin, évidemment il ne m'en a pas parlé, parce que la situation était à ce stade confidentielle. Vous savez que monsieur Carlos GHOSN était interrogé ou a été interrogé par le procureur de Tokyo, donc c'est toute la difficulté, c'est que c'est un processus confidentiel, c'est une démarche confidentielle, une procédure confidentielle, et du coup nous n'avons pas, nous, les éléments d'informations nous permettant de juger des faits qui sont reprochés à monsieur Carlos GHOSN.PATRICK ROGERIl était dans quel état d'esprit ce patron de NISSAN ?AGNES PANNIER-RUNACHERLe patron de NISSAN a réaffirmé de manière très nette son attachement à l'alliance, et je pense que c'était un message par rapport à la suite de la journée. Donc il était plutôt dans une posture d'ouverture et dans une posture d'écoute. J'étais moi-même avec Louis SCHWEITZER qui connaît très bien l'entreprise et qui le connaît très bien, et je crois que l'essentiel de l'échange, au-delà des aspects développement de la voiture connectée, développement de la voiture autonome qui étaient évidemment des sujets importants, était pour nous réaffirmer le fait que l'alliance entre NISSAN, RENAULT et MITSUBISHI était très importante à leurs yeux, et je lui ai confirmé que du point de vue des Français, c'était également notre vision, c'était une alliance gagnante et qui avait permis de faire de cet ensemble, le premier constructeur.PATRICK ROGERL'alliance n'est pas en danger, ce matin Bruno LE MAIRE doit rencontrer son homologue japonais, je crois, sur l'alliance.AGNES PANNIER-RUNACHERTout à fait, moi j'ai moi-même rencontré monsieur Seko qui est donc ministre du MITI et qui m'a demandé de confirmer au gouvernement français qu'ils étaient très attachés, je cite, au maintien de l'alliance, à la stabilité de l'alliance, donc les termes sont très clairs.PATRICK ROGERMais, est-ce que ce n'est pas un discours de façade ça ? Parce que certains disent que c'est un coup monté du côté de NISSAN, parce qu'on ne voulait pas que NISSAN soit complètement intégré à RENAULT, à terme.AGNES PANNIER-RUNACHERJe crois qu'il faut reprendre sereinement ce dossier. C'est une histoire industrielle avant tout, et que le gouvernement français n'avait pas de vision particulière sur un mouvement vers une fusion. Ce que nous, nous voulons, c'est que le groupe RENAULT poursuive dans sa trajectoire de remontée, et donc l'histoire industrielle avec NISSAN, et avec MITSUBISHI, parce que je vous signale que MITSUBISHI à également une position qui est à peu près la même que celle de RENAULT, c'est de dire : « Je n'ai pas les éléments sur Carlos GHOSN, je constate qu'il y a une difficulté opérationnelle, et je réaffirme mon attachement à l'Alliance ».PATRICK ROGEROui. Quelle est la position justement de l'Etat actionnaire, de l'Etat français aux ce matin vis-à-vis de Carlos GHOSN ? Est-ce qu'il a toujours votre confiance ?AGNES PANNIER-RUNACHERPrésomption d'innocence. Aujourd'hui Carlos GHOSN n'est pas en situation de diriger le groupe, compte tenu du fait qu'il est en détention, en revanche il est évident que nous ne pouvons pas prendre une décision si nous avons pas d'éléments factuels qui permettent de savoir ce qu'il en est des accusations graves qui sont portées contre lui. Si ces accusations sont confirmées, on en tirera les conséquences, si ces accusations sont infirmées, on en tirera également les conséquences. D'où la suspension de son mandat, mais pas le fait qu'il est sorti de son mandat.PATRICK ROGERLe groupe est à l'abri d'une crise, là, avec l'intérim qui est assuré par Thierry BOLLORE ?AGNES PANNIER-RUNACHERThierry BOLLORE a toute la confiance des pouvoirs publics, c'est très clair. Le sujet maintenant c'est aussi de calmer le jeu et d'arriver à assurer cette pérennité de l'alliance.PATRICK ROGEROui, cette pérennité de l'alliance. Il y a un dialogue encore avec Carlos GHOSN ou pas ? Non ? Puisqu'il est en prison, dans des conditions dont on dit, dures, en fait. L'Etat français a quand même
AGNES PANNIER-RUNACHERDeux personnes ont accès à lui, dans le cadre du soutien consulaire, l'ambassadeur le visite évidemment, et puis son avocat à un accès à lui, donc oui il peut communiquer avec l'extérieur.PATRICK ROGERA travers l'ambassadeur il est dans quel état d'esprit, Carlos GHOSN.AGNES PANNIER-RUNACHERJe ne vais pas préciser ça parce, que ça relève un petit peu de son intimité et de sa vie privée, et donc, je pense que ça n'est pas nécessaire.PATRICK ROGEROn imagine quand même qu'il doit être un peu abattu, quoi. Non ?AGNES PANNIER-RUNACHERJe ne commenterai pas.PATRICK ROGERLa raison de votre déplacement au Japon, c'était de vendre la France auprès des investisseurs. Est-ce que ça va être compliqué de promouvoir de nouveau la France, et même du côté d'ailleurs des investisseurs français, est-ce qu'ils ne vont pas être un peu réticents à aller là-bas ? Il peut y avoir peut-être aussi, certains le disent, des pièges.AGNES PANNIER-RUNACHERMoi, ce que j'ai constaté au Japon, c'est qu'il y a eu une très grande attention aux arguments que nous avons développés. Sur la place française, Paris en tant que place financière, les banques, les Asset Managers, les sociétés d'assurance, nous regardent avec beaucoup plus de sérieux qu'ils nous regardaient il y a 18 mois. Ils sont impressionnés
PATRICK ROGERÇa c'est du côté japonais pour venir éventuellement investir en France. Voilà.AGNES PANNIER-RUNACHERTout à fait. Et du côté français, pour investir au Japon
PATRICK ROGERIl doit y avoir une inquiétude quand même un parmi, non, les patrons français ?AGNES PANNIER-RUNACHERPas du tout.PATRICK ROGERPas du tout ? Ah bon ?AGNES PANNIER-RUNACHERMoi j'ai rencontré le patron de VEOLIA
PATRICK ROGERCe n'est pas ce que tous disent.AGNES PANNIER-RUNACHERLe patron de VEOLIA localement, le patron d'AIR LIQUIDE, le patron d'AIRBUS. Vous avez également beaucoup de start-up, vous avez un tissu de PME qui investissent. TEPCO est aux côtés d'une PME de Chambéry, ça fonctionne du tonnerre, donc non je crois qu'il ne faut pas caricaturer. Le Japon est au contraire un marché... est absolument intéressant pour les entreprises françaises.PATRICK ROGERAlors on va parler de l'industrie. Un mot quand même du mouvement des Gilets jaunes. Est-ce que il a des effets sur notre économie aujourd'hui, notamment le ras le ralentissement des activités ?AGNES PANNIER-RUNACHERLe mouvement des Gilets jaunes, c'est un mouvement de grogne. Aujourd'hui, dans le cours des affaires, nous ne constatons pas d'impact immédiat et particulier, tout dépendra
PATRICK ROGERSi ça se poursuit, là il risque d'y avoir un impact ?AGNES PANNIER-RUNACHERÇa se poursuit quand même le week-end essentiellement, donc
PATRICK ROGERNon mais il y a eu beaucoup d'activités qui ont été un peu perturbées quand même, avec des routiers qui sont bloqués, moins de ravitaillement etc. Pour l'instant vous ne sentez pas de véritables effets.AGNES PANNIER-RUNACHERMoi je pense que le sujet sur les Gilets jaunes, c'est effectivement de dresser la question de la grogne des Français, et d'être à l'écoute de ce qu'ils disent, et au-delà du prix du carburant, parce que le prix du carburant c'est un prétexte à important mais c'est ce qu'il y a derrière, et l'important c'est de bien montrer qu'il n'y a pas deux France, et qu'au contraire, toute l'action du gouvernement elle est en direction des classes moyennes et en direction des plus modestes.PATRICK ROGERC'est ça. Alors ça passe aussi par de l'emploi, pour avoir du pouvoir d'achat localement, par l'industrie française, on sait qu'il y a eu un grand déclin ces dernières années. Vous dites qu'il y a aujourd'hui des signes positifs de réindustrialisation de la France, même si c'est un grand mot ?AGNES PANNIER-RUNACHERTout à fait. Non ce n'est pas un grand mot, parce que quand vous avez MERCEDES qui installe la production de sa première voiture électrique à Hambach, avec 500 millions d'euros d'investissements à la clé, c'est un très grand signal pour l'industrie française. MERCEDES c'est quand même un constructeur très fière de ses sites allemands.PATRICK ROGERVous voyez, c'est la voiture, comme quoi il ne faut pas taper forcément que sur sa voiture.AGNES PANNIER-RUNACHERExactement. Et lorsqu'on regarde avec un peu en vue hélicoptère, on s'aperçoit qu'en 2017 pour la première fois on crée de l'emploi manufacturier, depuis 15 ans, on s'aperçoit que les investissements
PATRICK ROGEROù ça ? Il y a des secteurs
AGNES PANNIER-RUNACHERSur l'ensemble du territoire, et c'est assez balancé sur l'ensemble des secteurs. Donc vous n'avez pas quelqu'un, vous n'êtes pas un secteur particulier qui tire son épingle du jeu. Vous vous apercevez que les investissements étrangers progressent de 30 %, donc c'est juste des chiffres gigantesques, donc oui, on a raison d'être confiant sur l'avenir de l'industrie.PATRICK ROGERParce que l'image de la France est bonne de nouveau, c'est ça ? Ou alors elle était bonne, parce qu'avec ce qui se passe chez les Gilets jaunes, peut-être que ça peut ternir de nouveau, non ?AGNES PANNIER-RUNACHERPour deux raisons. La première c'est que la France elle a nativement des atouts en matière industrielle, ses infrastructures, la qualité de ses ingénieurs, son positionnement en Europe aussi en termes logistiques, et puis elle a également ses centres de recherche. Et deuxième chose, c'est que les mesures qui ont été prises pour baisser l'impôt sur les sociétés, pour faciliter et simplifier la réglementation, et pour donner plus de flexibilité au marché du travail, tout en donnant plus de protection aux employés, fait qu'aujourd'hui nous sommes revenus dans la compétition européenne et nous nous comparons favorablement à l'Allemagne.PATRICK ROGERMais demain, les emplois qu'ils peuvent se créer en France dans l'industrie, c'est plutôt, là il y a des auditeurs qui nous écoutent, qui recherchent un emploi ou qui pensent à leurs enfants, dans quels secteurs ? L l'intelligence artificielle, la robotisation, ou des secteurs peut-être plus classiques ?AGNES PANNIER-RUNACHERVous savez qu'aujourd'hui il y a 250 000 emplois qui ne sont pas pourvus dans l'industrie.PATRICK ROGERPourquoi ?AGNES PANNIER-RUNACHERAlors, c'est, tout de suite, aujourd'hui, maintenant, c'est des emplois qui sont mieux payés, c'est des emplois qui sont durables, plus que dans les services, contrairement aux apparences. Pourquoi ? Parce qu'il y a un défaut d'attractivité de l'industrie. Si vous demandez à
PATRICK ROGERUne mauvaise image, l'industrie, quoi.AGNES PANNIER-RUNACHEROui, si vous demandez à des parents : est-ce qu'il faut que tes enfants travaillent dans l'industrie ? Il y aura une réticence, parce que l'image qu'on en a, c'est les sites qui ferment. Or, il y a aujourd'hui plus de sites qui ouvrent. Et quelles sont les compétences qu'on cherche ? Des chaudronniers, donc des compétences qui sont, je veux dire qui existent, en France et qui ne sont pas toutes dans la numérisation, la robotisation. Bien sûr, la robotisation, la numérisation, va aussi tirer en termes d'effectifs, mais vous avez ici maintenant du bac pro jusqu'au bac + 5, 250 000 emplois alors qu'on a 2 millions, plus de 2,5 millions de chômeurs. C'est un pur scandale.PATRICK ROGEROui, mais il faut prendre sa voiture pour y aller. Il ne suffit pas de traverser la rue, non, Agnès PANNIER-RUNACHER ?AGNES PANNIER-RUNACHEREn tout cas vous avez industries sur tout le territoire
PATRICK ROGERNon mais sur ce message, c'est-à-dire qu'il faut se bouger en fait sur le territoire, et donc il faut être capable à une mobilité.AGNES PANNIER-RUNACHERC'est aussi une
PATRICK ROGERCe n'est pas le message qui passe en ce moment par le gouvernement. On a l'impression que l'emploi doit être juste en bas de chez vous, mais ce n'est pas vrai.AGNES PANNIER-RUNACHERAh l'emploi, il peut être aussi en bas de chez vous, il faut aussi avoir la formation qui va bien, c'est l'un des sujets majeurs. Aujourd'hui, avec la loi sur l'apprentissage, Muriel PENICAUD est en train de travailler pour justement rapprocher, faire en sorte que des lycéens passent en filière pro et aient un emploi garanti à la sortie. Et cet emploi et pourra être peut-être en bas de chez lui.PATRICK ROGEROui. Bon ou en tout cas à quelques kilomètres, quoi.AGNES PANNIER-RUNACHERMais, ayez en tête que 70 % de l'industrie elle sur tout le territoire, elle n'est pas dans les agglomérations, donc il ne s'agit pas de passer son temps à bouger d'un secteur à l'autre. Et puis aujourd'hui, les nouvelles générations elles sont mobiles.PATRICK ROGERIl y a une note d'espoir derrière ce que vous dites. Le mot de la fin avec Cécile de MENIBUS.CECILE DE MENIBUSOui. En France les dirigeants de sociétés cotées en Bourse gagnent en moyenne 104 fois plus que leurs employés. Après l'affaire Carlos GHOSN, est-ce qu'il faut relancer le plafonnement des rémunérations qui avait été... auquel le gouvernement avait renoncé ?AGNES PANNIER-RUNACHERAlors, moi je vous rappelle que le gouvernement, à deux reprises, a fait baisser le salaire de Carlos GHOSN. Une première fois lorsqu'Emmanuel MACRON était ministre de l'Economie, et une deuxième fois c'est Bruno LE MAIRE qui a fait baisser son salaire.CECILE DE MENIBUSDe combien à combien ?AGNES PANNIER-RUNACHER20 % la première fois, 30 % la deuxième fois, sur RENAULT, parce que ce n'est pas NISSAN que nous contrôlons.CECILE DE MENIBUSBien sûr.AGNES PANNIER-RUNACHERDonc, pour moi, aujourd'hui il y a eu quand même un travail de l'AFEP- MEDEF, qui a été fait. Le fait qu'il y a un « say on pay », c'est-à-dire que le salaire des dirigeants soit voté en assemblée générale par les actionnaires, est quelque chose d'assez important, parce que vous avez d'abord un élément de transparence, deux, un élément de, comment dire, vous pouvez donner votre avis et tous les actionnaires peuvent donner leur avis. Et c'est un signal très précieux et d'ailleurs ça a fait bouger des rémunérations ces dernières années, depuis que le vote existe. Donc je pense que cette régulation elle existe, elle est beaucoup plus forte en France que dans les autres pays. Il faut aussi avoir en tête ça, c'est-à-dire que vous avez un marché, aussi, des dirigeants de grandes entreprises et qu'on se compare plutôt défavorablement avec l'étranger, donc il faut arriver, ce n'est pas un problème, mais il ne faut pas que d'écart soit trop gros voilà.CECILE DE MENIBUSEt un invité surprise pour vous.DANY MAURO, IMITANT BRUNO LE MAIREOui, bonjour, c'est Bruno LE MAIRE. Alors Agnès, c'était bien ce petit week-end au Japon ? J'espère que tu as pu importer à Carlos GHOSN les oranges d'Emmanuel dans sa cellule, le fameux panier repas. Alors voici ma question Agnès : toi qui as été directrice générale adjointe de la Compagnie des Alpes, l'affaire Carlos GHOSN, ça ressemble plus à du hors-piste accidentel ou une avalanche déclenchée par un adversaire qui voulait sa peau ?AGNES PANNIER-RUNACHEREh bien là, aujourd'hui, je suis
DANY MAURO, IMITANT BRUNO LE MAIREIncapable de répondre.AGNES PANNIER-RUNACHERNon, je ne suis pas en situation de répondre, et je pense qu'on est plutôt dans le roller coaster, avec des hauts et des bas.CECILE DE MENIBUSAh, pas mal !PATRICK ROGERBonne réponse.DANY MAURO, IMITANT BRUNO LE MAIREEt sans tire-fesses.PATRICK ROGERMerci Agnès PANNIER-RUNACHER, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Economie et des Finances. On vous libère parce que vous allez avec le Premier ministre pour ce lancement d'une grande opération autour de l'industrie.CECILE DE MENIBUSIl vous reste 4 minutes.AGNES PANNIER-RUNACHERUsine extraordinaire, venez, c'est le moment de vous réconcilier avec l'industrie. C'est magique.PATRICK ROGERÇa c'est au Grand Palais à Paris.Source : Service d'information du Gouvernement, le 23 novembre 2018
La source —
vie_publique · nº 207347
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