Interview de M. Sébastien Lecornu, ministre chargé des collectivités territoriales, avec Europe 1 le 19 novembre 2018, sur la contestation concernant le prix des carburants et sur les relations entre le gouvernement et les maires.
Sébastien Lecornu (auteur), Audrey Crespo-Mara (intervenant)
AUDREY CRESPO-MARABonjour Sébastien LECORNU.SEBASTIEN LECORNUBonjour.AUDREY CRESPO-MARAMéthode JUPPE, Edouard PHILIPPE l'a encore dit hier soir, il maintient le cap, malgré la mobilisation du week-end, malgré les blocages de ce matin. Vous dites entendre, en fait, vous misez surtout sur l'essoufflement du mouvement, non ?SEBASTIEN LECORNUNon, non, pas vraiment, non. Moi, je fais plus qu'entendre, j'ai présidé le département de l'Eure, j'en suis originaire, il y a eu beaucoup de mobilisations ce week-end, ce n'est pas que, entendre la colère, je la comprends même, et je vois bien
AUDREY CRESPO-MARAMais qu'est-ce que vous faites concrètement, vous entendez, vous comprenez, mais vous maintenez le cap ?SEBASTIEN LECORNUMais c'est important de s'arrêter trente secondes là-dessus, la vraie considération, ce n'est pas que d'entendre, c'est aussi de comprendre. Et il y a beaucoup de gens qui ont du mal à joindre les deux bouts dans notre pays, classe moyenne, travailleurs pauvres, retraites modestes
AUDREY CRESPO-MARAEt qui ont l'impression que vous ne les entendez pas
SEBASTIEN LECORNUEt qui ont une exaspération fiscale ancienne, et donc quand le Premier ministre dit : on tient le cap, tenir le cap, c'est déjà de ne pas, évidemment, en changer, comme parfois, on a pu le connaître dans les quinquennats passés où dès la première brise, effectivement, on change complètement de ligne politique, et ça, malheureusement, ça a tué la transformation du pays. Alors, qu'est-ce qu'il faut faire aujourd'hui ?AUDREY CRESPO-MARAMais le ras-le-bol fiscal, on vous demande effectivement moins d'impôts, moins de taxes
SEBASTIEN LECORNUJ'y viens, j'y viens, qu'est-ce qu'il faut faire aujourd'hui ? Je pense qu'il y a trois choses à faire pour répondre à ce mouvement, mais au-delà du mouvement, y répondre durablement. La première des choses, c'est continuer notre politique de baisse de la fiscalité, et d'augmentation du pouvoir d'achat par ailleurs. On n'en parle plus, mais l'augmentation de l'allocation adulte handicapé, du minimum vieillesse, de la prime d'activité sont autant d'instruments qui concernent parfois les gens qui ont manifesté ce week-end, baisse sur les cotisations
AUDREY CRESPO-MARAMais là, les gens vous disent : on n'a pas les moyens de rouler, d'aller travailler, c'est ça qu'on vous dit
SEBASTIEN LECORNUJ'y viens, j'y viens. Baisse sur les cotisations salariales, il faut le redire, nous le faisons, c'est un effort financier important
AUDREY CRESPO-MARAMais ça, les gens le savent, ils l'ont entendu
SEBASTIEN LECORNUOui, ils l'ont entendu, mais il faut le redire
AUDREY CRESPO-MARAIls ont besoin d'argent plus que d'explications
SEBASTIEN LECORNUCe que je veux dire par-là, c'est que ces exaspérations fiscales, elles ne datent pas d'hier, et si précisément, Emmanuel MACRON a mis dans son programme électoral la baisse des impôts, c'est bel et bien parce qu'il faut y répondre, ça fait 40 ans que les impôts augmentent, gauche droite confondues, et donc aujourd'hui, ce mouvement-là
AUDREY CRESPO-MARAEt vous augmentez la CSG des retraités
SEBASTIEN LECORNUEn seulement 18 mois, évidemment, il est compliqué à faire, mais pourquoi on augmente la CSG ? Puisque de l'autre côté, précisément, on baisse les cotisations salariales, parce que de l'autre côté, on organise le dégrèvement à la taxe d'habitation
AUDREY CRESPO-MARAAlors, vous me dites que vous entendez, Sébastien LECORNU
SEBASTIEN LECORNUC'est ça la première des choses à faire
AUDREY CRESPO-MARAAttendez, attendez, parce que si on fait trois, on a fini l'interview
SEBASTIEN LECORNU... Les deux autres
AUDREY CRESPO-MARASébastien LECORNU, on vous a beaucoup entendu ce week-end, l'expression d'une colère populaire, qui ne comprend pas par exemple que vous ayez supprimé l'ISF pour les plus riches, et que vous ayez ensuite augmenté la CSG pour les retraités, et que vous taxiez le diesel, qui touche parmi les Français les plus pauvres
SEBASTIEN LECORNUParce qu'il faut remettre, Audrey CRESPO-MARA, parce qu'il faut remettre tout ça dans son contexte, ce n'est pas des mouvements de bonneteau, cette affaire, c'est remettre le paquet sur le travail, la plus grande des injustices dans ce pays, fondamentalement, c'est de ne pas avoir de job, et donc redonner les moyens aux entreprises d'embaucher, c'est ça la plus belle des promesses républicaines, il faut le réexpliquer parce que, avant tout, la mère de toutes les batailles, y compris pour le pouvoir d'achat, c'est d'avoir un emploi, et d'ailleurs, si les personnes qui manifestent étaient mieux payées, si elles avaient une visibilité peut-être plus grande sur leur situation liée à leur emploi, fondamentalement, les choses iraient mieux, ça, c'est la première des choses à faire
AUDREY CRESPO-MARASébastien LECORNU, qui est votre interlocuteur principal dans ce conflit des gilets jaunes ?SEBASTIEN LECORNUNon, mais il faut parler directement aux Françaises et aux Français, c'est mon deuxième et mon troisième points
AUDREY CRESPO-MARAMais vous avez besoin d'un interlocuteur
SEBASTIEN LECORNUPardon, mais mon deuxième point, c'est fondamentalement de réexpliquer aussi ce que c'est que la transition écologique, parce que la réalité, on va se le dire, j'étais secrétaire d'Etat à la Transition écologique
AUDREY CRESPO-MARAMais l'interlocuteur à qui vous expliquez ça
SEBASTIEN LECORNUSi depuis 10 ou 15 ans, on avait commencé justement à expliquer que le diesel, ce n'était pas bon pour la santé, pas bon pour la planète, si on avait commencé justement à tourner la page des hydrocarbures, comme ça a été fait dans d'autres pays, comparons-nous
AUDREY CRESPO-MARADonc vous n'avez pas d'interlocuteur ?SEBASTIEN LECORNUMais par définition, ce mouvement est inédit, ça se voit
AUDREY CRESPO-MARADonc il n'y a pas d'interlocuteur
SEBASTIEN LECORNUC'est un mouvement
AUDREY CRESPO-MARAVous ne cherchez pas à avoir un interlocuteur ?SEBASTIEN LECORNUVous voyez bien que ce mouvement vient des réseaux sociaux, qu'il est justement assez spontané, il a des interlocuteurs, par ailleurs, quand Laurent BERGER, le patron de la CFDT tend la main, j'ai beaucoup travaillé avec lui
AUDREY CRESPO-MARAVous la refusez
SEBASTIEN LECORNUNon, ce n'est pas ce qu'a dit le Premier ministre hier au soir
AUDREY CRESPO-MARAVous la refusez, si, si, il a encore tendu la main ce week-end
SEBASTIEN LECORNUCe n'est pas ce qu'il a dit hier soir. Moi, j'ai bossé avec Laurent BERGER lorsque j'étais au ministère de l'Ecologie, il a plein de choses à apporter sur le sujet, et je pense qu'il faut travailler avec les corps intermédiaires
AUDREY CRESPO-MARAVous ne prenez pas la main qu'il vous tend
SEBASTIEN LECORNULa deuxième des choses
AUDREY CRESPO-MARAVoilà ce qu'il dit encore ce matin, Laurent BERGER, si l'exécutif fait sans les corps intermédiaires, il va dans le mur...SEBASTIEN LECORNUEh bien, moi, je lui réponds, j'ai travaillé avec Laurent BERGER sur la transition écologique, sur la fermeture des centrales à charbon, sur la fermeture de la centrale de Fessenheim, sur le projet d'enfouissement des déchets radioactifs de Bure
AUDREY CRESPO-MARAMais il vous tend la main, vous ne la prenez pas, il vous a tendu la main ce week-end
SEBASTIEN LECORNUEt j'ai eu plaisir à le faire, je suis en train de vous répondre, moi, je travaille avec les corps intermédiaires, et c'est ce que le Premier ministre a dit hier au soir. Et la troisième des choses, pardon, Audrey CRESPO-MARA, il faut bien comprendre que la mobilisation, elle est peut-être encore plus forte dans les campagnes qu'en ville
AUDREY CRESPO-MARAEt justement, on y vient
SEBASTIEN LECORNUEt ça, je pense que c'est la grande nouveauté, et moi, ça, c'est ça qu'il faut entendre, et sur laquelle, les pouvoirs publics
AUDREY CRESPO-MARALes territoires justement
SEBASTIEN LECORNUOui, soyons précis, ruralité, parce que les territoires
AUDREY CRESPO-MARAAlors, venons-en
SEBASTIEN LECORNUParis est un territoire aussi
AUDREY CRESPO-MARAAlors, Sébastien LECORNU, vous êtes numéro deux du ministère des Territoires et des collectivités, vous dites par exemple que ceux qui ont été députés et ministres et qui soutiennent aujourd'hui les gilets jaunes ont un comportement abject, abject, définition qui inspire le dégoût, le mépris par sa bassesse, sa dégradation morale. C'est vraiment ce que vous pensez d'Hervé MORIN, de Dominique BUSSEREAU, de François BAROIN, qui sont les présidents respectifs des associations et des régions, des départements et des maires ?SEBASTIEN LECORNUJe suis désolé, ces trois... enfin, ces deux personnes sur trois ne sont pas allées sur un barrage, et Hervé MORIN y est allé sans gilet jaune
AUDREY CRESPO-MARAEt François BAROIN dit soutenir ce mouvement
SEBASTIEN LECORNUA la rencontre... oui, attendez
AUDREY CRESPO-MARAEt le comprendre
SEBASTIEN LECORNUJe suis désolé, moi, je pointe du doigt celles et ceux qui mettent un gilet et qui font du recel justement de la colère, et je fais bien la part des choses entre celles et ceux qui s'expriment de manière citoyenne et celles et ceux qui ont des responsabilités politiques qui, justement appartiennent au corps intermédiaires, tiens, justement, on y revient, et qui eux tentent de se greffer à ce mouvement, est d'ailleurs, de ce que j'en ai vu et entendu, celles et ceux qui ont tenté de le faire s'y sont frottés et piqués, puisque les personnes qui ont mis un gilet jaune et qui expriment cette colère ne veulent pas voir des hommes ou des femmes politiques récupérer cette colère-là. Donc, le vrai sujet, parce que je vous parle territoire, ruralité
AUDREY CRESPO-MARAEt vous non plus
SEBASTIEN LECORNUVous me répondez par la politique
AUDREY CRESPO-MARANon, non, je ne vous réponds pas par la politique, je vous parle par des représentants de ces régions, des départements et des maires
SEBASTIEN LECORNUIl y a eu des grandes politiques publiques, oui, mais on va travailler justement avec ces trois présidents d'associations, et les choses sont en cours, et elles avancent bien
AUDREY CRESPO-MARAAlors, justement, Sébastien LECORNU
SEBASTIEN LECORNUJuste sur la ruralité, un point important quand même, excusez-moi, mais il y a eu pendant des années des efforts importants en matière de politique de la ville, on doit d'ailleurs beaucoup à Jean-Louis BORLOO sur ce sujet. Ces efforts-là, désormais, il faut aussi qu'on arrive à les accomplir pour la campagne et pour la ruralité, en tout cas, moi, je vais m'y employer avec Jacqueline GOURAULT dans les semaines qui viendront, parce que c'est un enjeu majeur.AUDREY CRESPO-MARASébastien LECORNU, le gouvernement n'a pas d'interlocuteur chez les gilets jaunes, le Premier ministre refuse la main tendue de la CFDT, et le président de la République rompt sa promesse
SEBASTIEN LECORNUIl ne refuse pas
AUDREY CRESPO-MARADe se rendre chaque année au congrès des maires de France qui s'ouvre demain. C'est quoi le problème, vous savez mieux que tout le monde, du coup, on n'a pas besoin de négocier ?SEBASTIEN LECORNUComme vous y allez ! Vous êtes en forme ce matin. Non
AUDREY CRESPO-MARALe président a promis d'y aller chaque année au congrès des maires de France, donc il ne tient pas sa promesse
SEBASTIEN LECORNULe président a promis d'avoir un lien direct avec les maires de France et de rendre compte de ce qu'il fait, ça passe par quoi
AUDREY CRESPO-MARAMais il ne va pas au congrès des maires
SEBASTIEN LECORNUPar un courrier direct auprès de chaque maire de France, qui va partir cette semaine, qui rappelle ce qui a été fait pendant plus d'un an et demi, et qui donne la feuille de route pour les mois prochains.SEBASTIEN LECORNUAUDREY CRESPO-MARAMais il ne s'y rend pas comme il l'avait promis
SEBASTIEN LECORNUClarté, trace écrite. Le président de la République va recevoir tous les maires de France à l'Elysée pour tenir un discours
AUDREY CRESPO-MARAPas tous les maires
SEBASTIEN LECORNUClarté promesse tenue, le Premier ministre, pardon, excusons du peu, le Premier ministre de la France va aller au congrès des maires jeudi
AUDREY CRESPO-MARALe président avait prévu de s'y rendre
SEBASTIEN LECORNUJeudi pour porter la parole du gouvernement. Alors, je veux bien que là aussi, on cherche la petite bête pour montrer qu'il y a un problème
AUDREY CRESPO-MARAOn ne cherche pas, le président promet d'y aller, il n'y va pas
SEBASTIEN LECORNUEh bien, je suis désolé, le président de la République va consacrer du temps aux maires de France cette semaine, et j'oubliais, pardonnez-moi, il reçoit en plus le bureau de ladite association, l'AMF, mercredi après-midi pour travailler avec eux, il n'y a pas de problème.AUDREY CRESPO-MARAVous, et vous, Sébastien LECORNU, vous n'est toujours pas invité, vous avez appelé François BAROIN ?SEBASTIEN LECORNUJe n'ai rien dans mon courrier, mais j'ai écouté hier François BAROIN qui était invité d'une émission politique sur une chaîne info, et j'ai trouvé que ses propos étaient beaucoup plus ouverts, et que d'ailleurs, il avait formalisé
AUDREY CRESPO-MARAMais vous n'êtes pas invité, pour l'instant
SEBASTIEN LECORNUIl a formalisé une invitation, j'ai cru le comprendre au détour d'une phrase. Et en un mot, j'ai trouvé hier l'intervention de François BAROIN intéressante, parce que je crois bien que cette semaine, ce congrès des maires va pouvoir fermer cette parenthèse, et acter le dégel des relations entre l'AMF et le gouvernement, j'ai senti une opposition plus constructive
AUDREY CRESPO-MARAPour l'instant, vous n'êtes pas invité, vous pensez que François BAROIN prend sa revanche en refusant de vous inviter comme Emmanuel MACRON n'y va pas ?SEBASTIEN LECORNUNon, non, non, écoutez, franchement, j'ai écouté François BAROIN hier, j'ai retrouvé le François que j'aime bien, républicain, ouvert, ayant envie de travailler. Et d'ailleurs, moi, je lui fais une proposition, à travers votre micro, c'est d'avancer très vite sur quatre sujets, les ressources des collectivités locales, fiscalité, la Fonction publique territoriale, véritable outil de liberté pour les élus sur lequel on doit pouvoir travailler, et bien évidemment avancer sur les irritants de la loi NOTRe, et la différenciation dans la Constitution, je formalise
AUDREY CRESPO-MARAEh bien écoutez, François BAROIN sera là demain matin, on en parlera avec lui
SEBASTIEN LECORNUDans ce micro, justement, cette proposition à travailler sans tarder avec lui et l'ensemble des maires de France, parce qu'on a besoin de travailler avec l'AMF
AUDREY CRESPO-MARAMerci Sébastien LECORNU.SEBASTIEN LECORNUMerci à vous.Source : Service d'information du Gouvernement, le 20 novembre 2018
La source —
vie_publique · nº 207286
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