Interview de Mme Juliette Méadel, secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes, à Radio Classique le 5 décembre 2016, sur le bilan de François Hollande, la préparation de l'élection présidentielle à gauche et l'accompagnement psychologique et psychiatrique des
Juliette Méadel (auteur), Guillaume Durand (intervenant)
GUILLAUME DURANDD'abord bienvenue. Tout à l'heure Guillaume TABARD avait une phrase un peu terrible du point de vue de ceux qui sont à la gauche de la gauche, « VALLS et HOLLANDE en pire. » Est-ce que vous avez ce sentiment qu'il aura des difficultés à se dégager d'un bilan pour cette candidature annoncée ?JULIETTE MEADELJe crois que c'est ce qui va s'annoncer là, dans les jours qui viennent, c'est comment la primaire va être portée, et justement, tout le sujet c'est ce bilan. Moi je crois que nous avons des raisons d'être fiers de ce bilan, et le Premier ministre, car Manuel VALLS est le Premier ministre, a vraiment été au coeur de ce bilan, sur une ligne qui est une ligne progressiste, européenne et sociale. Et quand j'entends en effet, vous l'avez rappelé, les déclarations d'Arnaud MONTEBOURG, qui est un peu souverainiste, par moments, je me dis que nous aurions tout à gagner à avoir enfin un vrai débat, à gauche
GUILLAUME DURANDDonc ce matin vous soutenez Manuel VALLS.JULIETTE MEADELMoi je soutiendrai toujours la ligne progressiste, européenne et sociale, qui a été portée par ce gouvernement, que je porte aujourd'hui, et que j'ai toujours porté.GUILLAUME DURANDTout à l'heure vous disiez le bilan de François HOLLANDE, mais enfin, vous êtes aussi une réaliste, vous êtes membre d'un gouvernement, 9/ 10 Français considèrent que ce bilan est nul et non-avenu. Alors, je sais bien que de votre point de vue c'est une injustice, mais enfin c'est quand même une indication qu'il faut prendre en compte. C'est même un handicap politique pour Manuel VALLS.JULIETTE MEADELMais nous avons un pays, et il y a un dernier rapport de FRANCE STRATEGIE qui le montre très très bien, nous avons un pays qui est traversé par le doute, ça fait des années que ça dure, par une moindre espérance. Prenez par exemple la question des inégalités sociales, en France, quand on regarde bien les statistiques, on a le sentiment qu'on est dans un monde de plus en plus inégal, inégalitaire, et quand vous regardez réellement quelle est l'évolution des écarts de revenus, en fait, depuis 5 ans, cette évolution-là ne s'est pas creusée dans le mauvais sens. Et on s'aperçoit que c'est très lié à ce que nous sommes. Nous avons, comme le disait ROSANVALLON, « la passion de l'égalité », et donc nous vivons, à juste titre
GUILLAUME DURANDVous l'avez la passion de l'égalité, il y a plein de gens qui
tous ceux qui ont voté pour François FILLON n'ont pas du tout l'impression que la passion de l'égalité les habite tous les matins.JULIETTE MEADELEh bien je pense qu'on est au coeur d'un paradoxe, et je crois que nous aurons des surprises lors de l'élection présidentielle, parce que, à l'heure où nous nous parlons, je ne pense pas que les Français veuillent moins de service public, moins d'infirmières, moins de policiers, moins de protection, moins de Sécurité sociale
GUILLAUME DURANDMais la France ce n'est pas les fonctionnaires, c'est une histoire, c'est un pays.JULIETTE MEADELGuillaume DURAND, Je ne suis pas en train de vous parler des fonctionnaires, je ne suis pas en train de vous parler
GUILLAUME DURANDVous parlez des policiers, des infirmières, qui sont des professions extraordinairement respectables, j'ai été prof moi-même, je sais ce que c'est que la Fonction publique, mais enfin ce n'est pas que la France.JULIETTE MEADELGuillaume DURAND, le service public, quand vous allez à l'hôpital, vous pensez d'abord aux soins qu'on vous apporte, vous ne pensez pas aux fonctionnaires.GUILLAUME DURANDMais le matin, quand je me lève, je ne pense pas à aller à l'hôpital.JULIETTE MEADELVous avez de la chance parce qu'il y a des gens qui sont malades.GUILLAUME DURANDD'accord, mais la France ce n'est pas simplement ça.JULIETTE MEADELSi, parce que la France c'est aussi de la protection, la France c'est l'Etat providence, c'est la Sécurité sociale que le Général de GAULLE a mis en place, et quand on pense à notre identité on pense à ce besoin d'être sous la protection des collectivités, de l'État, et de la Sécurité sociale. Je crois vraiment que vous faites une erreur d'analyse sur les attentes actuelles. Moi qui m'occupe quotidiennement des victimes de drame, de catastrophe et d'attentat
GUILLAUME DURANDNon, mais ça c'est vrai, c'est tout à fait louable, mais
JULIETTE MEADELElles ont besoin de protection, mais chacun se projette.GUILLAUME DURANDMais enfin, il y a des chefs d'entreprise, il y a des commerçants, il y a des gens qui partent à l'étranger, il y a les entreprises du CAC40, enfin je veux dire il n'y a pas simplement les infirmières
JULIETTE MEADELVous savez ce que me disent les commerçants quand je vais les voir sur le terrain, notamment après les inondations que nous avons connues au mois de juin, de quoi me parlent-ils et à juste titre ?GUILLAUME DURANDÉvidemment, si vous allez les voir dans des conditions dramatiques, ils vont vous parler de drame !JULIETTE MEADELMais oui, mais Guillaume DURAND, qui dit que, demain, nous ne serons pas, ou vous, ou moi, ou n'importe qui, qui nous écoute, victimes d'un drame, et donc on a besoin, pour se sentir appartenir à la République française, de savoir que l'Etat sera là, et que personne ne sera abandonné, et que personne ne sera laissé au bord du chemin. Et donc c'est pour ça que je pense que le programme de François FILLON fait peur et fera peur.GUILLAUME DURANDDu point de vue de la gauche justement, Arnaud MONTEBOURG, Christiane TAUBIRA et beaucoup d'autres, ont toujours eu on pourrait y ajouter Cécile DUFLOT Manuel VALLS, ou ont toujours considéré Manuel VALLS comme une sorte d'ennemi, presque pire que la droite parfois. On a même dit que les démissions, ou les départs, étaient presque des questions de personne. Est-ce que c'est quelque chose que vous comprenez ce matin, est-ce que ça va poser un problème politique à la primaire, qu'il y ait un tel antagonisme personnel ?JULIETTE MEADELMoi j'aimerais bien que dans les semaines qui viennent on oublie les querelles de personnes, j'aimerais bien qu'on oublie les querelles de personnes, parce qu'il y a un péril qui est bien plus grand que ces espèces de petites bisbilles, et ce péril bien plus grand c'est le risque, au second tour, d'avoir un affrontement Marine LE PEN/ François FILLON, et donc d'avoir le choix
GUILLAUME DURANDC'est déjà dans les chiffres des sondages, même si les sondages se sont trompés surtout ces derniers temps, 64/36.JULIETTE MEADELEt donc, si vous pouvez juste me donner 2 minutes pour que j'aille au bout du raisonnement
GUILLAUME DURANDJe vous en prie.JULIETTE MEADELEt donc je voudrais qu'on évite de mettre les Français en situation d'avoir le choix entre un FILLON et une LE PEN qui, au moins du point de vue de la politique internationale, au moins du point de vue de la paix dans le monde, ont une position, aujourd'hui, qui m'inquiète. Pourquoi ? L'un et l'autre ont choisi la Russie, donc ça veut dire que l'un et l'autre soutiennent, aujourd'hui, un pays qui encourage notamment les bombardements en Syrie, un pays qui aujourd'hui cherche aussi à infiltrer, on le sait, les élections. Ça s'est passé aux États-Unis, et vous avez vu les derniers développements à ce sujet. Pourquoi je vous dis ça ? parce que je voudrais que nous puissions avoir le choix, aujourd'hui, de notre politique étrangère, je voudrais que nous puissions aussi rappeler notre engagement européen, et quand je vois, ne serait-ce que de ce point de vue-là, qu'on risque d'avoir un affrontement entre ces deux lignes, je suis très inquiète. Et enfin, et pour finir, si nous avons aussi une Marine LE PEN au second tour, avec un François FILLON, nous risquons d'avoir un projet qui est un projet très libéral, qui est celui d'un François FILLON avec un État réduit, et une Marine LE PEN qui elle va jouer sur la carte de la protection, donc il y a un risque, à la fin, qu'elle gagne.GUILLAUME DURANDJuliette MEADEL, comment la gauche peut-elle espérer gagner une élection alors qu'elle est si divisée, qu'il n'y a aucun rapport entre, finalement, des gens comme MELENCHON, ou comme madame TAUBIRA, comme, on l'a vu, Emmanuel MACRON, Manuel VALLS, MONTEBOURG, les écologistes, enfin il n'y a rien de commun entre beaucoup de ces gens.JULIETTE MEADELVous avez raison, il y a une vraie division et donc il y a un vrai risque
GUILLAUME DURANDDonc c'est à l'intérieur de la gauche qu'il y a le problème.JULIETTE MEADELIl y a un vrai risque, en effet, que la gauche ne soit pas présente au second tour, à cause de ces divisions, ce qui est un paradoxe, parce que dans l'opinion publique on a besoin de service public, on a un besoin de protection, on le voit tous les jours, tous les rapports le disent, et donc il y a un paradoxe. Et donc, vous avez raison. Et moi c'est aussi le sens de mon intervention ce matin, je souhaite que nous réussissions à nous réunir, y compris, évidemment, avec MELENCHON, avec Jean-Luc MELENCHON et Emmanuel MACRON.GUILLAUME DURANDDonc vous demandez à MACRON et MELENCHON de venir dans la primaire, ils n'iront jamais, ils n'ont aucune envie d'y aller, aucun intérêt.JULIETTE MEADELMoi je ne demande plus rien, j'en appelle simplement au sens des responsabilités et au sens de l'histoire de chacun. Le sujet est clair : est-ce qu'on a envie de donner une chance au projet progressiste, social et européen, de gagner, ou est-ce qu'on veut laisser la droite, ou l'extrême droite, avec une chance d'être élue en 2017.GUILLAUME DURANDDans le domaine de la politique il y a aussi une affaire générationnelle, est-ce que vous considérez que la génération que vous représentez, qui n'a pas beaucoup apprécié les propos de Ségolène ROYAL, est dégagée de la fascination castriste qui a peut-être marqué les générations précédentes, en tout cas jusqu'à l'âge de 60 ans ? Parce que vous avez fait entendre votre voix sur l'histoire de Ségolène ROYAL. Elle est discordante.JULIETTE MEADELMoi je considère qu'aujourd'hui le sujet n'est plus d'actualité, le sujet est clos, et je suis quand même
c'est intéressant ce que vous dites
GUILLAUME DURANDVous redevenez prudente.JULIETTE MEADELNon, quand vous dites génération, oui, bien sûr, ma génération politique a envie de renouveau, de renouvellement, mais ce n'est pas une question d'âge en fait. Vous pouvez très bien avoir des profils politiques qui sont assez âgés et qui sont pour autant extrêmement innovants, dynamiques, donc attention à cette
GUILLAUME DURANDNon, mais je n'ai pas dit ça, je parle de CASTRO là. Dans la génération, disons des post-soixante-huitards, beaucoup de gens considéraient que CASTRO était beaucoup plus Fidel que CASTRO en gros, beaucoup plus romantique que révolutionnaire ou stalinien, or dans votre génération, visiblement, le mythe ne fonctionne pas, et Ségolène ROYAL a fait une gaffe terrible.JULIETTE MEADELLe sujet est clos aujourd'hui, Guillaume DURAND le sujet est clos. Vous ne croyez pas qu'on a d'autres sujets importants ce matin-là ?GUILLAUME DURANDC'est important pour le monde entier, quand même, les obsèques de CASTRO.JULIETTE MEADELOn vient de vivre, en Italie, la démission du président du Conseil, il y a donc aujourd'hui
GUILLAUME DURAND41 ans.JULIETTE MEADELOui, donc il y a aujourd'hui une vraie incertitude sur la capacité de l'Europe à avancer d'un pas uni, et moi je crois qu'il faut se préoccuper, et nous avons des sujets très importants, se préoccuper aussi de notre projet européen, et j'aimerais bien qu'on en parle un peu plus.GUILLAUME DURANDDernier point, puisqu'il va y avoir un changement de gouvernement, évidemment tout le monde se demande qui peut prendre l'Intérieur si c'est CAZENEUVE qui devient Premier ministre, ou est-ce qu'il va cumuler les deux. Vous, vous occupez des victimes. Il y a beaucoup de travail encore à faire, notamment un accompagnement psychologique, ce sera ma dernière question.JULIETTE MEADELC'est un sujet clef, c'est un sujet clef parce que, aujourd'hui, on reconnaît assez facilement les victimes qui sont blessées physiquement, mais les victimes psychologiques, c'est un sujet beaucoup plus complexe, et elles ne disposent pas d'un accompagnement psychologique de long terme, qui est satisfaisant. Et c'est le gros enjeu, donc j'installe aujourd'hui un cycle de trois conférences qui seront consacrées à l'accompagnement psychologique et psychiatrique des victimes d'attentats et de drames. C'est essentiel parce que quand on est victime de ce type de drame, si on n'est pas pris en charge, accompagné, ça peut se résoudre ensuite par des graves difficultés physiques, et ça peut également avoir un impact considérable sur votre entourage. Parce que quand vous avez été choqué par un attentat ou par un drame, dans votre vie quotidienne, ça influence vos enfants, ça influence vos proches, et ça peut conduire à une véritable angoisse, et à une véritable souffrance
GUILLAUME DURANDEt avec des indemnisations ? Et est-ce qu'on incorpore les indemnisations aux gens qui sont victimes de traumatismes psychologiques ?JULIETTE MEADELPsychologiques, oui, il y a des indemnisations qui sont prévues, mais vous savez, le vrai sujet, c'est l'accompagnement, le vrai sujet, c'est d'avoir des psychiatres qui sont formés au choc post-traumatique, c'est-à-dire, au fond, des psychiatres spécialisés, quelquefois, et c'est aussi ça le rôle de l'État providence, il vaut mieux investir sur quelques bons spécialistes pour éviter des souffrances plutôt que de se voiler la face et de laisser les gens se débrouiller tout seuls.GUILLAUME DURANDMerci Juliette MEADEL d'être venue ce matin donc sur l'antenne de Radio Classique.JULIETTE MEADELMerci à vous.GUILLAUME DURANDLe gouvernement donc devrait démissionner aux alentours de l'heure du déjeuner. Manuel VALLS présentera à 18h30 donc sa candidature ce soir pour la primaire de la gauche. Merci beaucoup, et bonne journée à vous.Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 décembre 2016
La source —
vie_publique · nº 201469
Fichier d'origine conservé
Ce texte n'a été ni résumé ni corrigé