Interview de M. Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale à Europe 1 le 8 janvier 2014, sur l'échec scolaire et le décrochage au collège et au lycée.
Vincent Peillon (auteur), Jean-Pierre Elkabbach (intervenant)
THOMAS SOTTOL'interview politique d'EUROPE 1, Jean-Pierre ELKABBACH vous recevez ce matin le ministre de l'Education nationale, Vincent PEILLON. Messieurs, c'est à vous.JEAN-PIERRE ELKABBACHPour vous aussi, c'est la rentrée. Vous avez revêtu votre tenue de combat pour réduire le décrochage au collège et au lycée. Bienvenu, Vincent PEILLON, bonjour.VINCENT PEILLONBonjour Jean-Pierre ELKABBACH.JEAN-PIERRE ELKABBACHEn 2013, vous avez donc raccroché, avec vos équipes, assez de jeunes exclus, pour promettre un objectif plus ambitieux pour 2014. Des chiffres ?VINCENT PEILLONOh, les chiffres, ils sont... il y a à peu près 140 000 jeunes qui sortent chaque année du système scolaire, on le sait, sans qualification, sans diplôme. C'est un désastre, c'est 25 % d'une génération, et on sait qu'ils seront, vous me parliez du chômage tout à l'heure, deux fois plus au chômage que les autres. Et ils ont des destins qui sont des destins brisés. Je considère, mais toute la communauté, éducative, nous avons la franchise, la loyauté de dire « nous sommes responsables de cette situation ». Ce n'est pas eux qui sont fautifs, c'est le système qui les produit. C'est un échec considérable. Vous avez vu PISA il y a quelques temps, et donc les chiffres, le président de la République nous avait demandé de diviser par deux, dans le quinquennat, j'avais fixé comme objectif la première année, 20 000, en raccrocher 20 000, nous avons pu raccrocher cette année 23 000 et peut-être un peu plus de 30 000 si on considère la totalité des actions que nous déployons. Donc, des jeunes, qui avaient quitté le système et que nous avons ramenés dans une formation, un apprentissage en lycée.JEAN-PIERRE ELKABBACHDonc, 30 000 en 2013 et comme objectif pour 2014 ?VINCENT PEILLON23 000, plus ceux qui sont pris en charge, et je veux monter, l'objectif était de 20 000, passer à 25 000 pour l'année qui vient.JEAN-PIERRE ELKABBACHPourquoi on les appelle des décrocheurs et pas des décrochés ?VINCENT PEILLONVous avez raison...JEAN-PIERRE ELKABBACHDes blessés du système.VINCENT PEILLONMais c'est vous qui avez raison, je n'aime pas ce terme de décrocheur, d'ailleurs, et c'est ce que je vous disais à l'instant, je considère que le premier acte était que les uns et les autres nous prenons conscience de notre responsabilité sur la nature de l'école. Mais permettez-moi de dire une chose, ça ça concerne, c'est comme si vous voulez une prise en charge de quelqu'un qui serait déjà malade, c'est donc de la réparation. Il est parti, il est absent, il n'est plus là...JEAN-PIERRE ELKABBACHEt on va le chercher...VINCENT PEILLONOn va le chercher.JEAN-PIERRE ELKABBACHOn va l'identifier, on va le chercher, on va l'appeler, on va le prendre, un par un.VINCENT PEILLONVoilà, il faut le faire.JEAN-PIERRE ELKABBACHÇa c'est magnifique.VINCENT PEILLONVoilà, mais la grande tâche, c'est de tarir la source, c'est la prévention...JEAN-PIERRE ELKABBACHOui.VINCENT PEILLONEt ça c'est la refondation de l'école.JEAN-PIERRE ELKABBACHDonc vous dites que les enseignants qui n'ont pas su les raccrocher ou les garder, ne sont pas forcément innocents, parce qu'ils sont généralement épargnés, et vous vous interrogez sur le système éducatif qui est défaillant. Vous dites, vous, qu'il est défaillant, puisqu'il fabrique chaque année 140 000. Vous, vous faites, je ne dis pas du bricolage, vous en sauvez, 25 000, 30 000, c'est formidable, mais les autres 110 000 ?VINCENT PEILLONBien entendu...JEAN-PIERRE ELKABBACHPourquoi on les fabrique, chaque année ?VINCENT PEILLONOui, bien entendu.JEAN-PIERRE ELKABBACHLa faute à qui ?VINCENT PEILLONLa faute à des décennies de laisser aller sur l'école, et en particulier les dix dernières années. La priorité fixée par le président de la République, c'est-à-dire la refondation de l'école de la République, qui va nous mettre à faire des choses quand même élémentaires, une formation des enseignants, c'était peut-être quand même utile, une formation...JEAN-PIERRE ELKABBACHCe que vous avez du mal à faire, parce que l'école, ou les écoles de profs que vous essayez d'ouvrir pour apprendre à enseigner, on voit bien que cette bonne volonté de votre part n'est pas récompensée, elle n'attire pas, elle ne marche pas.VINCENT PEILLONElles attirent 50 % en plus de candidats aux postes de professeurs, en deux ans, c'est un très grand succès pour le pays. Est-ce que ce pays va être à un moment capable de travailler ses dossiers, de s'intéresser aux choses fondamentales et de reconnaitre, comme vous le matin...JEAN-PIERRE ELKABBACHMais est-ce que vous dites ça aussi aux enseignants ?VINCENT PEILLONMais bien entendu, je leur dis bravo, et je dis bravo à la jeunesse française, qui est venue s'inscrire pour devenir professeur, le plus beau métier du monde, alors que tous les adultes étaient là à dire : c'est épouvantable, ils ne veulent pas, les jeunes ne veulent pas travailler, le métier de prof ceci. Eux, ils sont présents, au rendez-vous de la refondation de l'école.JEAN-PIERRE ELKABBACHVincent PEILLON le raccommodeur ou le raccrocheur en chef de l'école, comment vous allez passer à 25, 30 000 l'année prochaine ?VINCENT PEILLONComment ?JEAN-PIERRE ELKABBACHComment vous préviendrez, vous ferez de la prévention pour ces décrochages ?VINCENT PEILLONAlors, sur le décrochage, les systèmes « Focal », c'est comme ça que ça s'appelle, marchent bien, on va les amplifier, on mobilise tout le monde, les entreprises, les centres d'apprentissage, les lycées expérimentaux, je rends hommage à Martin HIRSCH, l'Agence du service civique et je serai tout à l'heure avec son successeur, François CHEREQUE, et en même temps, notre souci c'est évidemment de tarir la source, ça c'est la refondation complète de l'école, c'est les programmes, c'est la formation des enseignants, c'est le temps scolaire, c'est la lutte contre le harcèlement...JEAN-PIERRE ELKABBACHVous ne parlez pas du rythme scolaire.VINCENT PEILLONC'est le temps scolaire, on ne pouvait pas être le seul pays du monde à avoir le plus mauvais temps scolaire, qui comme toujours s'analyse...JEAN-PIERRE ELKABBACHÇa continu en 2014, même s'il y a des réticences, des résistances.VINCENT PEILLONÇa continue, mais ça s'accomplit définitivement, c'est-à-dire que tous les enfants, à la rentrée 2014, auront classe le mercredi matin, du meilleur temps pour apprendre.JEAN-PIERRE ELKABBACHL'essentiel, vous dites, votre budget, Monsieur le Ministre de l'Education nationale, c'est 64 milliards environ, 1 million de fonctionnaires. Le président de la République promet la réduction et demande la réduction des dépenses publiques, quelle sera votre contribution à cet effort ?VINCENT PEILLONC'est une contribution qui joue sur tous les éléments qui sont les nôtres, alors c'est un peu technique, ça s'appelle le « hors titre 2 », et tous les grands opérateurs...JEAN-PIERRE ELKABBACHCombien ? Quoi ?VINCENT PEILLONPar exemple l'ONISEP, le CNDP, c'est 6 à 7 %, c'est les subventions que j'accorde à beaucoup d'associations, donc l'Education nationale, contrairement à ce que j'entends, participe, sauf pour le recrutement des fonctionnaires, puisque nous avons cette priorité, pour encadrer les élèves, participe de l'effort de la Nation.JEAN-PIERRE ELKABBACHQuand le racisme devient aussi courant, qu'il remplit les salles, Bruno LE MAIRE estime que la France a failli en matière d'éducation. C'est peut-être de sa part un mea culpa, mais c'est en même temps une sacrée critique du système. Est-ce que vous êtes d'accord au moins avec cela ?VINCENT PEILLONMa tâche c'est de faire comprendre que la refondation de l'école, qui sera la refondation de la République elle-même, c'est pas une tâche simplement technique, nous portons des valeurs. La république se construit autour de valeurs, c'est pour ça que dès le début j'ai souhaité l'enseignement de la morale laïque...JEAN-PIERRE ELKABBACHD'accord, d'accord, d'accord...VINCENT PEILLONQue j'ai mis en place la charte de la laïcité...JEAN-PIERRE ELKABBACHMais, que tant de jeunes, pardon, que tant de jeunes puissent rire des délires de Dieudonné M'BALA M'BALA, ils ne savent pas de quelle tragédie il s'agit.VINCENT PEILLONNon non non non non...JEAN-PIERRE ELKABBACHHier, on a appris qu'il y avait deux lycéens de Montgeron-Essonne...VINCENT PEILLONJean-Pierre ELKABBACH, c'est une facilité !JEAN-PIERRE ELKABBACHQui on été brièvement gardé à vue avant-hier...VINCENT PEILLONVous vous accordez des facilités !JEAN-PIERRE ELKABBACHPas du tout !VINCENT PEILLONCe n'est pas plus les jeunes que les vieux, et les vieux ont une responsabilité...JEAN-PIERRE ELKABBACHMais à l'école...VINCENT PEILLONJ'ai 12 millions d'élèves qui font cette rentrée, il y a deux élèves qui ont failli. Laissez-nous nous en occuper plutôt que d'en faire la Une de tous les journaux. C'est plus intéressant de parler des vrais sujets, quand on est un adulte...BrouhahaJEAN-PIERRE ELKABBACHMais est-ce qu'ils doivent être sanctionnés ?VINCENT PEILLONIls le sont, ils le sont déjà.JEAN-PIERRE ELKABBACHEt est-ce que tout ceux qui feront la même chose, seront l'objet d'une sévérité exemplaire ?VINCENT PEILLONMais vous êtes quelqu'un de cultivé, vous savez que l'on apprend par imitation, et plus on fera la Une des journaux sur deux élèves sur 12 millions qui ont fait une faute, plus on donnera aux autres, l'envie de faire la même chose pour qu'on parle d'eux.JEAN-PIERRE ELKABBACHLa faute à qui ?VINCENT PEILLONLa faute à vous !JEAN-PIERRE ELKABBACHNon.VINCENT PEILLONIl faut arrêter...JEAN-PIERRE ELKABBACHLa faute à qui ?VINCENT PEILLONIl faut arrêter chaque fois de prendre les mauvais exemples, il y a assez de gens qui font bien, et je vous le dis, que ce soit pour les mamans accompagnatrices, que ce soit pour ces signes, nous, nous voulons l'école de la République. Je suis intransigeant dans l'école, chacun le sait, sur les valeurs de la laïcité, mais je veux en même temps, que ce soit pour les adultes eux-mêmes, un comportement, une exigence, et donc...JEAN-PIERRE ELKABBACHOui...VINCENT PEILLONEt donc cessons les faits divers, cessons de montrer ce qui ne marche pas...JEAN-PIERRE ELKABBACHMais pourquoi ? Mais comment des faits divers, ce sont des faits de grave atteinte à la morale et à l'éthique républicaine, que dans certaines écoles de la République on ne puisse pas enseigner la Shoah, le racisme, il y a quelque chose qui ne va pas très bien dans les écoles de la République et dans la République elle-même.VINCENT PEILLONAlors, si c'est ça, vous avez raison, mais ça n'est pas ça. Et c'est bien ce qui est inscrit dans la charte de la laïcité. Je ne tolèrerai pas que dans aucune école, aucun professeur puisse être en difficultés, sur un apprentissage quel qu'il soit, l'évolution ou évidemment la Shoah. Et je vous le dis, ça ne se produira pas. Mais ce que je voudrais aussi, c'est que nous montrons que nous soyons capables de montrer, dans les exemples que nous avons donnés à la jeunesse, qu'il y a des tas de gens très bien, qu'il faut honorer...JEAN-PIERRE ELKABBACHTrès bien.VINCENT PEILLON... mais pas chaque fois, quand il y a un problème sur un ensemble de choses, le monter...JEAN-PIERRE ELKABBACHDonc il ne fallait pas faire de la publicité à monsieur Dieudonné M'BALA M'BALA, pas... peut-être appliquer la loi, sans faire tout un cinéma sur les circulaires qui ne seront probablement pas tout-à-fait appliquées.VINCENT PEILLONIl y a une nécessité d'intervenir. Pour ce qui est l'école, vous savez, je l'ai demandé souvent, vous le savez, je veux qu'elle soit un sanctuaire dans lequel les principes de la République s'appliquent...JEAN-PIERRE ELKABBACHCe n'est pas encore le cas.VINCENT PEILLONAbsolument, et que pour cela, je demande aussi que l'on fasse attention à ne pas chaque fois mettre en exergue...JEAN-PIERRE ELKABBACHDernière question.VINCENT PEILLONJe vous en prie.JEAN-PIERRE ELKABBACHParce que vous êtes un politique. Lors de vos voeux, vous avez dit aux enseignants : nous avons encore beaucoup de choses à faire ensemble. Est-ce que ce n'est pas un mensonge, puisque vous serez tête de liste aux européennes dans quatre mois, et à ce moment-là, si vous êtes élu et que vous êtes sommé de choisir, est-ce que vous restez à l'Education, ou est-ce que vous partez ?VINCENT PEILLONJe ne serai pas sommé de choisir, j'ai un choix à faire, mais l'école c'est ma vie, ça n'a pas commencé simplement comme ministre, et je voudrais le dire, le « nous » que j'emploie en permanence, c'est un nous pour tout le monde, vous êtes tous des enfants de l'école de la République...JEAN-PIERRE ELKABBACHOui, d'accord, ça...VINCENT PEILLONElle n'est pas ma propriété...JEAN-PIERRE ELKABBACHD'accord.VINCENT PEILLONDonc je continuerai. Ma tâche, elle est exaltante !JEAN-PIERRE ELKABBACHVous continuerez quoi, comme ministre ?VINCENT PEILLONMais bien entendu, comme ministre.JEAN-PIERRE ELKABBACHOui député européen ?VINCENT PEILLONNon, comme ministre, je l'ai dit à de nombreuses reprises...JEAN-PIERRE ELKABBACHEt le cumul des mandats ?VINCENT PEILLONIl n'y a pas de cumul des mandats. Vous voyez, il y a un problème d'instruction civique, c'est pour ça que je la remets en place. Il n'y a pas de cumul des mandats, d'ailleurs depuis 97 je n'ai jamais cumulé un mandat, on était deux ou trois dans le...JEAN-PIERRE ELKABBACHÇa sera l'occasion à partir de la fin de l'année.VINCENT PEILLONMais il n'y a pas de mandat, puisque vous démissionnez immédiatement, comme le font tous les ministres dans les postes de député. C'est la même chose. Ce que vous acceptez pour les députés français, vous ne le comprenez pas pour les députés européens. C'est assez compliqué...JEAN-PIERRE ELKABBACHDonc vous pouvez mener les deux combats en même temps.VINCENT PEILLONNon, l'action sur la campagne, oui, mais après vous n'avez pas les deux fonctions en même temps.JEAN-PIERRE ELKABBACHAh...VINCENT PEILLONMais si vous voulez qu'on fasse...THOMAS SOTTOOn a compris.JEAN-PIERRE ELKABBACHOn en reparlera
VINCENT PEILLON... cette explication, on la fera avec plaisir.JEAN-PIERRE ELKABBACH... et assez longuement. Merci d'être venu, Vincent PEILLON.THOMAS SOTTOUne fois élu au Parlement, il démissionne pour reprendre sa place de ministre, et puis...JEAN-PIERRE ELKABBACHMais il va faire campagne, et il y a beaucoup de choses dans le Sud-est.THOMAS SOTTOEt il va faire campagne. Merci beaucoup, Vincent PEILLON, d'être venu ce matin, sur EUROPE 1.VINCENT PEILLONMerci à vous.JEAN-PIERRE ELKABBACHMerci Jean-Pierre ELKABBACH, on vous retrouve demain matin, à 08h20.Source : Service d'information du Gouvernement, le 9 janvier 2014
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vie_publique · nº 190100
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