Interview de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec France Inter le 9 décembre 2013, sur l'intervention militaire française en Centrafrique, la situation en Ukraine et sur les funérailles de Nelson Mandela.
Laurent Fabius (auteur), Patrick Cohen (intervenant)
PATRICK COHENC'est aujourd'hui que doit débuter le désarmement des milices en Centrafrique, les troupes françaises sont-elles déjà au contact de ces combattants ?LAURENT FABIUSOui, bien sûr, c'est ce matin que va commencer le désarmement pour l'ensemble des milices, puisque nous allons là-bas avec les Africains, les autres pays africains pour établir la sécurité pour permettre de faire face au défi humanitaire, pour engager la transition démocratique. Ça demande évidemment que les milices soient désarmées, ce n'est pas un travail facile mais nos militaires sont très, très professionnels et préparés.PATRICK COHENY a-t-il déjà eu contact, votre collègue Jean-Yves Le DRIAN disait hier soir : on va d'abord leur demander gentiment de désarmer et puis après, on emploiera force si ça ne marche pas
LAURENT FABIUSOui, on a expliqué aux uns et aux autres, ça a été dit à la radio et par différents médias disponibles qu'il fallait ramener les armes, le président DJOTODIA a dit la même chose. On va donc aller au contact et puis si ça n'est pas suffisamment efficace, la force sera employée. La difficulté, il faut bien le voir, c'est que pour une partie de ces milices qu'on appelle l'ex-Seleka on m'a dit que beaucoup d'entre eux ont enlevé leur treillis et se sont mis en civil. Donc il va falloir demander les armes, mais c'est difficile évidemment à reconnaître les individus.PATRICK COHENBien sûr. L'opinion est partagée, d'après les premiers sondages, sur cette intervention. Quels sont les intérêts que la France défend en Centrafrique Laurent FABIUS ?LAURENT FABIUSAlors d'abord les sondages, j'ai été un peu frappé peut-être comme vous parce que j'entends
je crois hier à la radio, à la télévision
PATRICK COHENIl y en a 2 deux contradictoires mais
LAURENT FABIUSOui, le problème c'est qu'ils ne sont pas faits au même moment et donc, il faut être honnête. Le premier a été fait avant l'intervention et donne une majorité contre et on le comprend, il n'y a aucune image, les gens ne connaissent pas la Centrafrique. Le deuxième a été fait après l'intervention et celui-là donne une légère majorité pour
PATRICK COHENTrès légère, 51 %...LAURENT FABIUSNon, non mais
PATRICK COHENC'est pour ça que j'ai parlé d'opinion partagée, sans rentrer dans le détail des chiffres.LAURENT FABIUSOui mais on peut y rentrer un moment parce qu'on peut aussi manipuler l'opinion. Cela dit l'opinion, quel est son sentiment ? Elle se dit : il est normal qu'on soit solidaire, qu'on soit généreux, il y a des gens qui se font massacrer, il faut être présent. En même temps, l'opinion se dit « c'est loin », l'opinion ne connaît pas vraiment la réalité, l'opinion se dit « après le Mali, ça fait une deuxième opération ». Maintenant, les intérêts que nous défendons c'est quoi concrètement ? Premièrement, il y a des gens qui sont en train de se faire assassiner dans un pays
dans une zone qui est proche de la France par son histoire, par sa solidarité, on ne peut pas les laisser se faire assassiner, donc ça c'est le premier point. Deuxième point, non seulement les Africains mais la communauté internationale, l'ONU à l'unanimité nous le demande. Il y a une résolution 21.27 votée par 15 pays sur 15 qui dit : « nous demandons aux Africains et aux Français d'être au soutien ». Et troisièmement, si on veut être présent en Afrique qui est le continent du futur, y compris pour nous, il faut bien sûr quand c'est difficile qu'on soit aussi présents.PATRICK COHENDonc ce ne sont pas des intérêts que nous défendons mais des valeurs, vous diriez cela Laurent FABIUS ?LAURENT FABIUSOui, je dirai ça, mais aussi nos intérêts pas au sens intérêts matériels mais regardez une carte de géographie, vous avez à l'Ouest l'Amérique, à l'Est l'Asie et puis vous avez un continent euro-africain qui est le continent dans lequel nous devons être très présent et qui est un continent d'avenir.PATRICK COHENVous avez dit euro-africain et pas franco-africain, or on ne sait pas où est l'Europe
LAURENT FABIUSOui, bien sûr.PATRICK COHENDans cette histoire.LAURENT FABIUSAlors l'Europe, elle va être essentiellement sur le plan financier présente. Il y aura aussi un aspect logistique, par exemple nous avons un C17, c'est-à-dire un avion de transport des Anglais, les Allemands vont nous aider, les Belges aussi
PATRICK COHENAvec un AIRBUS oui.LAURENT FABIUSLes Espagnols aussi. Et puis l'Europe a déjà décidé de donner le président de l'Union européenne était là 50 millions d'euros, 2 fois 50 millions d'euros. Mais c'est vrai, on constate quelque chose, c'est que l'Europe de la défense n'existe pas, on le regrette mais elle n'existe pas. J'embraye sur un point
PATRICK COHENCe n'est pas une question de logistique simplement aussi, c'est une question de volonté politique
LAURENT FABIUSOui mais c'est tout à fait vrai
PATRICK COHENLe refus d'engager des troupes sur le terrain
LAURENT FABIUSC'est tout à fait vrai parce que nos voisins européens considèrent c'est un peu facile de leur part que les Français sont plus efficaces. Mais allons un petit peu plus loin. La France n'a pas vocation comme ça à intervenir une fois au Mali, une fois en Centrafrique, quelle est du coup la solution, puisqu'il n'y a pas d'armées africaines suffisantes ? La solution c'est celle que nous avons discutée tout le week-end avec les chefs d'Etat africains, ils étaient 40, c'est une force panafricaine de réaction aux crises. Si dans le futur, il y a des crises comme celle-là, il faut que l'ensemble des pays africains ait mis sur pied avec notre soutien et le soutien de l'Europe une force qui puisse intervenir, ce n'est pas à la France d'intervenir à chaque fois.PATRICK COHENMais les Français, ils réformaient sans doutes ces soldats africains parce qu'ils sont très présents en Centrafrique
LAURENT FABIUSOui, bien sûr, bien sûr
PATRICK COHENMais ils sont mal équipés et pas forcément formés pour ces opérations.LAURENT FABIUSMais c'est ça la solution, c'est ça la solution.PATRICK COHENL'Ukraine Laurent FABIUS, quel message la France et l'Europe peuvent-elles adresser à ces centaines de milliers d'Ukrainiens qui accusent le pouvoir d'avoir vendu leur pays à la Russie ?LAURENT FABIUSLa chronique de Bernard GUETTA était juste, dans la mesure où la situation est plus complexe que ce qui se présente. L'Ukraine, nous lui avons proposé un accord d'association, un accord d'association ça ne veut pas dire « vous adhérez directement à l'Europe », ça veut dire « nous passons un accord avec des avantages économiques, financiers et autres »
PATRICK COHENC'est jugé insupportable par la Russie ça.LAURENT FABIUSAlors bon ! Et puis le président IANOUKOVYTCH et le Premier ministre disent : « non, non, ce n'est pas suffisant » et il y a une pression exercée par les Russes. Notre position c'est quoi, c'est un, il faut absolument refuser l'emploi de la force et aller vers le dialogue, ça c'est une position de tous les Européens et c'est une position aussi de la France. Et eux
PATRICK COHENY compris les Allemands, monsieur WESTERWELLE qui est allé à Kiev il y a quelques jours
LAURENT FABIUSOui.PATRICK COHENPour encourager l'opposition à manifester.LAURENT FABIUSMais de la même façon que mercredi, c'est-à-dire après-demain, je recevrai au Quai d'Orsay Vitali KLITCHKO, qui est un des grands leaders de l'opposition, grand dans tous les sens du terme d'ailleurs
PATRICK COHENOui, c'est un ancien boxeur.LAURENT FABIUSOui, pas seulement, c'est le champion du monde actuel des poids lourds
PATRICK COHENBon ! Pardon.LAURENT FABIUSEt ce qui est important dit-on, c'est un des seuls milliardaires ukrainiens qui ait gagné son argent avec ses poings, donc il n'est pas corrompu, et c'est un homme intelligent et (je crois) de grand avenir
PATRICK COHENEt alors vous lui direz quoi, vous lui direz quoi
LAURENT FABIUSLa position de la France
PATRICK COHENQu'il faut continuer à manifester ?LAURENT FABIUSJe vais lui dire que d'une part nous avons il le sait proposé un accord d'association et que cet accord reste sur la table. Deuxièmement qu'il faut éviter disons l'affrontement militaire, belliciste. Et troisièmement, je lui confirmerai ce qu'il sait, qu'il y a des élections en 2015 où la population ukrainienne va pouvoir s'exprimer.PATRICK COHENUn mot sur Nelson MANDELA qui aura réussi après sa mort à réconcilier ou à rapprocher François HOLLANDE et Nicolas SARKOZY.LAURENT FABIUSOui, je trouve que c'est bien ce qui se passe là et si vous voulez, il y a une tradition pas en France mais aux Etats-Unis, dans d'autres pays où quand il y a un très grand événement de ce type, l'opposition et la majorité sont présentes, et donc moi je trouve que c'est bien. Alors ça suscite beaucoup de commentaires, il va y avoir énormément de
on pense au Chancelier. Mais la réalité c'est que c'est bien que la France dans sa diversité soit rassemblée pour les funérailles de cet homme, qui était à la fois un combattant magnifique et un rassembleur extraordinaire. Parce que c'est ça MANDELA, moi je l'ai bien connu, à la fois c'est en permanence un homme de combat, il disait lui-même « moi je suis un dur », mais dans son combat il songeait déjà à rassembler. Et là vous voyez, il rassemble même après sa mort.PATRICK COHENOui mais ça suscite des commentaires parce qu'on ne peut pas dire que François HOLLANDE ait multiplié les gestes de courtoisie à l'égard de son prédécesseur, ne serait-ce que
LAURENT FABIUSDe courtoisie je ne sais pas
PATRICK COHENDans les heures qui ont suivi son élection.LAURENT FABIUSMais j'ai cru comprendre qu'effectivement, je ne sais pas si c'est de quel côté, mais monsieur SARKOZY et François HOLLANDE ne sont pas en permanence sur la même longueur d'onde.Source : Service d'information du Gouvernement, le 9 décembre 2013
La source —
vie_publique · nº 189798
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