Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à France 2 le 26 janvier 2006, sur le congrès extraordinaire de l'UDF, sur le contrat première embauche et sur sa proposition de créer des internats pour les élèves déstructurés.
François Bayrou (auteur)
Q- Un congrès extraordinaire se tient à Lyon ce week-end-, samedi et dimanche. Un congrès pour présenter déjà un projet et des centaines de contributions qui remontent de toute la France, et, au bout du compte, le vote d'une motion. C'est un peu comme cela que cela se dessine ?R- Oui, la question qui se pose, c'est : est-ce que l'UDF affirme son indépendance ? Par le passé, pendant une longue période, l'UDF a été dépendante : sous la coupe de ce que l'UMP est devenue aujourd'hui, du RPR hier. Et j'ai toujours défendu l'idée que l'UDF n'avait de sens que si elle était indépendante.Q- Mais ce n'est pas le ni-ni - ni à gauche ni à droite - pour autant ?R- C'est exactement le contraire, si j'ose dire : ce n'est pas une définition par le négatif, c'est une définition par le positif, ce que l'on a envie de faire. Il y a des millions de Français, réellement, des millions, et, je crois, majoritaires, qui n'en peuvent plus d'être obligés de se retrouver dans les bras de l'UMP quand ils sont en désaccord avec le PS et dans les bras du PS quand ils sont en désaccord avec l'UMP, et qui sentent bien qu'il y a dans ces deux partis dominants depuis 25 ans, quelque chose qui ne va pas.Q- Parce qu'il ne peut jamais y avoir de synthèse, même sur des questions de bon sens ?R- Parce que les Français ont besoin d'un équilibre et d'une synthèse sur les grands sujets nationaux. Les deux partis passent leur temps à antagoniser sur tout sujet et à se renvoyer la balle en disant ? regardez les Questions d'actualité [au Gouvernement] - "c'est de votre faute", "non, c'est de votre faute !". Tout ceci bloque le pays. Et quand on regarde ce qui se passe dans des pays qui ont les mêmes problèmes que les nôtres, l'Allemagne, par exemple, alors, vous découvrirez que les électeurs allemands ont obligé la gauche et la droite à sortir de leur isolement, et à chercher une voie nouvelle dans laquelle ils puissent travailler ensemble. Ceci est un chemin différent, que l'UDF, quand elle aura choisi son indépendance - enfin, je l'espère, puisqu'il y a un vote -, défendra.Q- Concrètement, par quoi pourrait se traduire l'indépendance ? Pourrait-on dire, comme l'UDF dit, par exemple, et comme on pourrait dire à droite, que l'ISF peut avoir des effets pervers, mais en même temps, "non aux contrats pour les jeunes" comme dit la gauche, parce que cela crée de la précarité ?R- Voilà un bon exemple de la synthèse nécessaire. La fiscalité, en France, telle qu'elle est organisée aujourd'hui, ça ne va pas. Non pas la fiscalité sur le revenu, qui peut être améliorée, mais la fiscalité sur le capital fait fuir des centaines de milliers de personnes à l'étranger, en Belgique.Franchement, l'idée qu'un pays va alimenter l'économie d'un autre pays, est absurde ! Il faudra donc un jour proposer de remplacer cet impôt qui ne marche pas par autre chose, qui soit à la fois juste et non dissuasif.Q- Ca, c'est du courage politique.R- C'est du courage politique, parce que tout le monde dit le contraire. Deuxièmement, en effet, l'idée selon laquelle on va bâtir l'avenir du pays sur la précarité maximale imposée en particulier aux plus fragiles, c'est-à-dire aux plus jeunes, c'est-à-dire aux plus âgés, au plus de 50 ans, et aux toutes petites entreprises, c'est une idée qui ne ressemble pas au projet national que nous voulons. Vous voyez qu'il y a là une synthèse ou un équilibre complètement différent de ce que l'on a fait jusqu'à ce jour.Q Ici même, J.-L. Borloo, ex-UDF, aujourd'hui au Gouvernement, a dit qu'il y en marre, qu'il faut bien, à un moment donné, que les gens entrent sur le marche du travail, que c'est mieux d'avoir un contrat "première embauche" avec, certes, une période d'essai de deux ans, mais qui est quand même un vrai contrat, que d'être en stage à l'infini.R- Sans aucun doute, si c'était celui auquel on arrivait. Mais évidemment, vous allez voir que ce n'est pas cela qui se produit. On a vu avec le contrat "nouvelles embauches", qui était pour les petites entreprises, que cela a pris la place du CDD et du CDI. Si c'était une réflexion que l'on faisait pour tous les âges, on comprendrait, je serais peut-être opposé pour des raisons de fond, économiques. Mais là, vous voyez bien que ce sont les plus jeunes qui se trouvent ciblés ! Ils ont déjà toutes les difficultés, et en plus, on leur impose la précarité. Donc l'idée que ce soit la précarité qui soit la clef de l'emploi, de l'avenir, c'est un projet de société qui ne me paraît pas un projet juste.Q- L'école - vous connaissez bien, vous qui avez été ministre de l'éducation nationale - se porte mal, elle se porte sans doute encore plus mal qu'on nous le dit parce qu'on parle beaucoup de la violence à l'égard des professeurs, mais il y a aussi beaucoup de violence entre les enfants. Il faut rappeler qu'il y a un taux de viols dans les écoles françaises qui est inquiétant, même si les chiffres ne sont pas toujours publiés. Que faut-il faire ? G. de Robien est-il encore à l'UDF ?R- Il s'est opposé à la ligne que je défends.Q- Il ne viendra pas au congrès...R- Oui, je ne comprends d'ailleurs pas pourquoi, mais c'est une autre affaire.Q- En tant que ministre de l'éducation nationale, comment le trouvez vous ?R- Il fait ce qu'il peut. Je n'ai pas de jugement sur les hommes. Il y a deux problèmes de l'éducation nationale, aujourd'hui : le premier, celui que vous indiquez, ce sont des élèves qui ont, à l'intérieur de l'école,une attitude tellement déstabilisée - parce qu'ils sont déstabilisés intérieurement dans leur vie personnelle, dans leur enfance ? qu'ils déstabilisent le reste de l'école. Pour ceux-là, il faut des établissements particuliers.Q- Des grands internats où ils seraient un peu "vissés" comme on disait autrefois ?R- De grands internats, une attitude de fermeté des éducateurs et des psychologues, parce que ce sont des enfants intérieurement détruits souvent. Et si l'on ne comprend pas cela... L'idée selon laquelle on répondrait à cela par des policiers est une idée qui ne ressemble pas à la réalité. La deuxième question, ce sont les fondamentaux mais nous en parlerons une autre fois.Q- J'aimerais avoir votre sentiment sur la fameuse loi sur l'intégration (sic). On vient d'apprendre qu'à la demande de J. Chirac, l'article 4 sur les aspects positifs de la colonisation, qui faisait polémique, va être retiré. C'est en effet ce qu'il fallait faire, vous l'aviez dit ici.R- Je l'avais dit sur votre antenne. J'avais dit sur votre antenne que c'était fatal, qu'on arriverait inéluctablement à cela. On le fait sans repasser devant le Parlement - ça, c'est une question... Mais de toute façon, ce n'est pas à la loi d'écrire l'histoire, surtout sur les sujets brûlants. Donc il était fatal, cela conduisait inéluctablement à cela, et ceux qui refusaient de le voir se sont trompés je crois.Q- Les derniers sondages vous créditent de 32 % d'intentions de vote des Français, au total...R- Non, tout de même pas...Q- ... Qui envisagent de voter pour vous.R- Voilà, qui envisagent.Q- ... Qui aimeraient voter pour vous, qui n'excluent pas de... 44 % à droite, 32 à gauche. Ce sont de très bons scores, les meilleurs que vous ayez eus. Cela veut-il dire que vous considérez maintenant, que vous êtes un peu sur la rampe qui monte ? R- On est très loin de l'élection présidentielle. Ce qui est nouveau, c'est que cette démarche politique, qui est une démarche politique nouvelle,novatrice, qui bouscule les frontières habituelles, vous voyez bien qu'elle a de l'écho d'un côté comme de l'autre. Et donc, pour la première fois, devient crédible l'idée que l'on puisse rassembler des gens différents pour essayer - pas pour essayer - pour changer la situation dans un pays qui en a bien besoin.Source, premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 27 janvier 2006
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vie_publique · nº 160485
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