Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Les Echos" du 9 janvier 2006, sur le souhait du président de la République d'élargir l'assiette des cotisations patronales à la valeur ajoutée.
François Bayrou (auteur)
Q. - Quel jugement portez-vous sur les voeux du chef de l'Etat ? Jacques Chirac a voulu montrer qu'il était en forme. Et c'est tant mieux. Mais l'exercice atteint vite sa limite : c'est le onzième du genre, avec la même succession de discours rituels, un peu anachroniques, et la même cascade de « priorités » nouvelles : l'énergie, le numérique, la mobilité des fonctionnaires, les charges, la mémoire, encore des commissions supplémentaires sur des problèmes archiconnus comme la dépense publique. Et, en arrière-plan, il y a le bilan, avec son immobilisme, et le sort réservé aux dizaines de « priorités » précédentes vite tombées dans l'oubli. Alors le pays écoute tout cela distraitement, avec un grand scepticisme, et n'arrive pas à discerner une vision. Au lieu de toucher à tout, il faudrait faire le contraire : définir une vision, dégager les sujets cruciaux, prendre le temps, s'y accrocher, les approfondir, les faire mûrir pour donner un cap à la volonté nationale.Q. - Que feriez-vous à sa place ? Changer nos institutions pour sortir de l'impuissance où nous sommes, un plan décennal de réduction de la dette, la réforme de l'Etat, la simplification de la fiscalité, un vrai changement d'assiette des charges sociales.Q. - Jacques Chirac a-t-il raison de vouloir élargir l'assiette des cotisations patronales à la valeur ajoutée ? La concentration de toutes les charges sociales sur le seul travail faisant fuir le travail, il faut chercher d'autres règles de répartition. Mais cette oeuvre immense, de longue haleine, ne peut pas donner lieu à des conclusions hâtives, avant qu'on n'en ait pesé les conséquences. Il faut prendre la mesure de cette affaire : faire porter les charges sur un autre indice de l'activité que le travail, libérer la création d'emplois et le bulletin de salaire, c'est une révolution, et cela ne peut pas se faire en claquant des doigts. Pour limiter les risques, il faudra un mixte de plusieurs solutions novatrices.Q. - Lesquelles ? J'en ai recensé cinq qui ont toutes des avantages et des inconvénients : 1° la TVA sociale : elle réduit ce droit de douane à l'envers que nous imposons aux services et produits fabriqués en France - en faisant supporter à eux seuls la charge de la protection sociale -, mais elle apparaît comme une hausse du coût de la vie ; 2° la CSG : elle fait participer toutes les sources de revenus, mais augmente la charge sur les retraites ; 3° une contribution sociale assise sur les carburants fossiles : elle serait en phase avec la crise énergétique dans laquelle nous entrons, mais le prix de l'énergie a déjà beaucoup augmenté ces dernières années ; 4° une contribution sociale assise sur l'ensemble de la valeur ajoutée : elle est plus juste mais risque de faire fuir des entreprises à haute valeur ajoutée et à forts investissements, et recrée la taxe professionnelle ; 5° une contribution sociale extrêmement légère, de l'ordre de 1 pour 1.000, assise sur les échanges bancaires, l'inconvénient étant qu'elle n'a jamais été essayée. Q. - En adoptant une posture plus au centre que Nicolas Sarkozy et en puisant dans les idées du PS, Jacques Chirac ne complique-t-il pas le positionnement de l'UDF ? Au bout de onze ans de pouvoir, on n'en est plus à se « positionner ». Pour nous, le bilan historique des années Mitterrand et des années Chirac appelle un changement profond : il faut tourner la page de ces vingt-cinq années de marasme qui ont fait perdre à la France son crédit, son équilibre, sa joie de vivre. Il faut retrouver des principes sains : ne pas craindre d'affronter la vérité, imposer une vraie démocratie qui permet de savoir, de décider et d'agir. Q. - N'est-il pas trop tard pour l'UDF, tant Nicolas Sarkozy multiplie les annonces... Nicolas Sarkozy est au gouvernement depuis quatre ans. S'il avait voulu une vraie rupture, il n'aurait pas pu y rester, encore moins y revenir.Q. - Vous voulez plus de social et contenir la dépense publique. Est-ce conciliable ? Non seulement c'est conciliable mais c'est le centre de notre projet. Le problème n'est pas que nous avons trop de social, mais que notre conception du social conduit à l'exclusion. Et cette exclusion coûte de plus en plus cher. S'attaquer à l'un, c'est s'attaquer à l'autre. Q. - Gilles de Robien ne présentera pas de motion au prochain congrès de l'UDF. Regrettez-vous ce choix ? Pourquoi a-t-il renoncé, après l'avoir demandé, à affronter le suffrage universel des adhérents ? Pour moi, c'est un mystère. Mais c'est révélateur...
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vie_publique · nº 160010
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