Interview de M. Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA, à Europe 1 le 20 décembre 2005, sur les négociations agricoles dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce et la politique agricole commune.
Jean-Michel Lemetayer (auteur)
Q- Nous sommes plus de 6 milliards sur Terre depuis hier. Un tel chiffre appelle forcément un commentaire de la part d'un responsable de fédération agricole.R.- Oui, on a appelé le cycle de Doha "le cycle du développement", et je crois qu'on devrait avoir comme ambition, vraiment, de développer l'agriculture dans l'ensemble des régions du monde, parce qu'il faudra nourrir cette population de 6 milliards d'habitants qui va encore croître. Il y aura des besoins alimentaires énormes et je pense que l'enjeu est effectivement de permettre à toutes les agricultures, et particulièrement en Afrique, en Inde et ailleurs, de se développer.Q- Vous avez assisté aux discussions du sommet de l'organisation mondiale du commerce ; l'agriculture européenne était au coeur des débats, tant à Hong Kong qu'à Bruxelles :est-ce que vous vous êtes senti accusé ? Dans quel état d'esprit terminez-vous cette année ? Colère, amertume, découragement ou autre ?R- C'était en tous cas une fin de semaine de tous les dangers. On est arrivés à Hong Kong totalement mis au banc des accusés, ce qui peut paraître assez choquant dans la mesure où l'Union européenne avait fait des propositions, mis un certain nombre de choses sur la table. Et choquant aussi parce que l'ensemble des soutiens à l'agriculture européenne est transparent, alors que ce n'est pas le cas dans d'autres grands pays du monde - je pense aux Etats-Unis en particulier. Et il est vrai aussi que dans le débat à Bruxelles, on voyait bien qu'en arrière pensée, chez T. Blair, il y avait également la politique agricole. Donc, on était inquiets de cette fin de semaine ; cela c'est plutôt bien passé à Bruxelles ; à Hong Kong c'est loin d'être équilibré.Q- Vous avez parlé d' "accord déséquilibré" ; en quoi est-ce qu'il est déséquilibré ? Vous pensez qu'on a trop parlé des exportations ?R- C'est à dire qu'en fait, nous voulions que l'on ne dissocie pas l'ensemble des sujets agricoles, que l'on lie les efforts que nous étions prêts à faire, que nous allons faire en matière d'abandon de subventions à l'exportation, avec tout le volet des importations sur notre marché. Or il y a eu des avancées à Hong Kong sur le volet exportation : nous allons éliminer nos subventions d'ici à 2013, alors absolument rien, rien, rien n'est réglé pour la partie importation. Et là, nous allons être mis une nouvelle fois en difficulté dans des négociations qui vont reprendre au cours du premier semestre 2006, inévitablement ! Je considère que la proposition faite par notre commissaire européen, monsieur Mandelson, chargé des négociations, finalement chargé de notre avenir, ces propositions ne peuvent plus tenir parce que nous avons fait des concessions à Hong Kong en fin de semaine. Il faut qu'il rebâtisse sa proposition en matière d'importation, parce que les autres n'ont pas fait d'efforts. Je crains le pire par rapport aux avancées de Hong Kong. Pour prendre les Américains : leurs subventions à l'exportation se présentent sous forme de crédits à l'export, sous forme d'aide alimentaire.Q- Ce n'est pas aussi transparent...R- Ce n'est pas du tout transparent. Or toute la semaine, monsieur Portman, représentant les Etats-Unis, n'a cessé de dire que l'aide alimentaire n'est pas une subvention à l'exportation. Je pourrais même ajouter que leur propre politique agricole, qui est une politique de prix garanti, est une forme de subvention à l'exportation. Donc je trouve que cette négociation, ces avancées à Hong Kong sont déséquilibrées, en totale défaveur pour l'Union européenne.Q- On a eu tort de laisser le volet agricole [inaud] une négociation séparée ? C'est L. Guyau qui parle, le président de l'Assemblée permanente des chambres d'agriculture. Il pose même la question :l'agriculture doit t-elle rester dans l'OMC ? Quel est votre avis ?R- Disons que l'agriculture doit être traitée de manière différente de l'ensemble des autres secteurs du commerce. Mais on ne peut pas non plus ignorer le fait qu'il y ait un commerce de produits agricoles et de produits alimentaires. Donc, ce que je souhaiterais, c'est qu'au sein de l'organisation mondiale du commerce, on puisse traiter l'agriculture de manière différenciée. Et que l'on veuille bien aborder ce grand marché mondial par grandes régions du monde. Parce qu'on a besoin de règles, c'est l'objectif de l'organisation mondiale du commerce, on a besoin de regarder s'il n'y a pas des distorsions de concurrence. Mais cela devrait pouvoir se faire de manière un peu différenciée. J'ajoute que nous avons le souci d'aider les pays en développement...Q- Oui, c'est ce que j'allais vous dire : comment est-ce qu'on rend compatible cette nécessaire solidarité, parce que c'est presque une question de morale, avec la mission qui est aussi de ne pas désespérer l'agriculture française ?R- Il faut à la fois continuer d'avoir une véritable ambition pour notre agriculture française, notre agriculture européenne, et en même temps se dire que les agricultures - je pense notamment à l'agriculture de l'Afrique de l'Ouest, je pense à l'Inde, à d'autres pays en développement comme ceux-là -, de ces pays ont besoin d'une protection de leur agriculture. Ils ne connaîtront pas le développement de leur agriculture sans protectionnisme. Et donc, j'ai presque envie de souhaiter pour eux ce que nous avons connu, nous, il y a une quarantaine d'années, une politique agricole commune, de façon à ce qu'ils soient protégés dans leur développement. C'est la raison pour laquelle il était normal qu'il y ait aussi des avancées en matière de subventions à l'exportation.Q- Vous disiez, "accord déséquilibré" coté OMC, plutôt équilibré en Europe : la France a gagné à Bruxelles, puisqu'on on ne touchera pas la Politique agricole commune avant 2014 - c'est P. Douste- Blazy qui le disait. Quelle est la France qui a gagné au fait ?R- Je ne sais pas si quelqu'un a gagné à Bruxelles. Ce qui est certain c'est que le Premier ministre anglais voulait absolument mettre à mal la politique agricole européenne. Il n'a pas d'ambition pour l'agriculture, c'est son droit. Mais je ne souhaite pas et je n'espère pas que l'Europe s'appuiera sur le modèle anglais en matière agricole parce que sinon, nous deviendrions totalement dépendants en matière alimentaire, en matière d'alimentation. Je ne pense pas que les consommateurs européens souhaitent cela quand, dans le même temps, ils nous demandent beaucoup d'efforts en matière de qualité, d'environnement, de bien-être animal.Q- ...Et de sécurité alimentaire.R- Oui et de sécurité alimentaire, sur le plan sanitaire notamment. Donc, de ce point de vue, je pense que les décisions à Bruxelles préservent les choix qui ont été faits, fin 2002, en matière de politique agricole jusqu'en 2013. Mais il va falloir très vite se dire, "ce sera quoi après 2013 ?". Et c'est la raison pour laquelle, après les avancées de Hong Kong, après ce débat européen, ces décisions au niveau du budget de l'Union européenne, et constatant aussi la très mauvaise année que nous venons de vivre en 2005, en France, au niveau agricole, avec une baisse de revenus de l'ordre de 10 %, je demande pour le début de l'année 2006, un rendez-vous chez le Premier ministre. Parce qu'il est grand temps de faire le point avec le Gouvernement pour savoir là où nous allons et de quelle manière on va pouvoir accompagner notre agriculture dans des mutations indispensables, dans des adaptations indispensables. Les décisions qui ont été prises à Hong Kong vont toucher un certain nombre de secteurs : je pense aux secteurs des produits laitiers, je pense aux secteurs de la volaille, je pense même aux secteurs des grandes cultures et on voit aussi la concurrence en matière de fruits et légumes ; donc, cela est lié à d'autres aspects, aux aspects, notamment, de coûts de la main d'oeuvre. Je crois qu'il est grand temps que nous fassions le point avec le Premier ministre pour dire de quelle manière on va garder une véritable ambition pour notre agriculture.Q- Mais "faire le point", vous avez l'impression qu'il y a eu une carence de réflexion sur ce thème ces derniers mois, ces dernières années ?R- Je dirais ces dernières années. Il est grand temps de donner de la lisibilité. On constate une baisse importante des installations des jeunes, le monde paysan doute alors qu'il est grand temps de lui dire, "voilà la direction où nous allons", et à partir de là, que l'agriculteur retrouve confiance. Il aura confiance, évidemment, par les résultatsqu'il fera sur son exploitation, mais il aura surtout confiance parce qu'on ne changera pas de politique tous les matins. On ne peut pas réformer la politique agricole en 2003, avec une application au mois de janvier, et se demander si cette politique ne va pas être changée encore dans deux ans. On ne peut pas faire toutes ces réformes pour aller à d'organisation mondiale du commerce et laisser penser que les cartes pourraient être rebattues le lendemain matin. Nos agriculteurs ont besoin de lisibilité. Donc, il faut maintenant que le Gouvernement dise, "sur le plan européen, voilà la ligne jusqu'en 2013 ; sur le plan international, voilà la manière dont nous allons nous battre". Et à partir de là, conduisons une politique s'appuyant sur la loi d'orientation agricole qui vient d'être votée.Q- Mais est-ce que T. Blair n'a pas imposé une clause de révision dès 2008 ?R- Il a imposé une clause de révision je crois, si j'ai bien compris, sur le budget de l'Europe. Et il me semble qu'en même temps, il est lacté que pour la politique agricole, ce qui a été décidé fin 2002, ne serait pas revu si la période 2007-2013 est désormais clarifiée. Se pose la question d'un des éléments de la politique agricole, qui est la politique de développement rural. Et là, je regrette beaucoup, alors que tout le monde reconnaît que l'agriculture est un secteur économique très important en matière d'emplois, très important en matière d'aménagement du territoire, qu'on baisse la garde, qu'on n'ait pas plus d'ambition que cela en matière de politique de développement rural. Mais on peut en parler même avec le Gouvernement.Q- Cela fait beaucoup de boulot pour D. de Villepin... Il a promis une année utile, vous allez le voir à l'oeuvre.R- J'espère que ce sera une année meilleure pour le monde paysan parce qu'on ne peut pas vivre une autre année comme celle que nous venons de connaître, dans bon nombre de productions.Q- Qui, aujourd'hui, dans la classe politique défend le monde agricole : J.-M. Lemétayer, J. Bové ou D. de Villepin ?R- En tous cas, je ne fais pas partie de la classe politique, je suis au service de l'ensemble des paysans français. Mais j'aimerais que, sans différenciation au sein du monde politique, tout le monde ait une vraie ambition pour l'agriculture et le monde paysan français.Q- Et le monde agricole jouera un rôle de pression dans les campagnes politiques qui s'annoncent, et dieu sait s'il y en a dans les mois qui viennent...R- J'aimerais, effectivement, de ce point de vue-là, qu'on ait de l'ambition pour l'agriculture, pas seulement quand il y a la campagne électorale,parce que c'est vrai que quand on se met à sillonner les routes de France, ces belles routes de campagne, que tout le monde apprécie, qu'on n'ait pas une pensée pour l'agriculture qu'à ces moments là, qu'on en ait tout le temps. Et que le budget de l'agriculture soit un budget ambitieux pour faire en sorte que notre agriculture reste ce secteur économique et social qu'attendent les Français. Nous sommes capables de participer à la lutte contre le chômage ; les emplois de l'agriculture, en France, c'est 14 à 15 % des emplois. Donc je pense qu'on a notre rôle à jouer et le Gouvernement doit pouvoir s'en rendre compte.Q- La vigilance à laquelle J. Chirac appelle l'ensemble des interlocuteurs et des acteurs autour de la politique agricole, c'est le mot qu'il faudrait ressortir ? N'allez-vous pas perdre beaucoup le jour où il ne sera plus à l'Elysée ?R- Je pense qu'il faut qu'il y ait une unanimité de vue sur les enjeux que représente l'agriculture dans notre pays. Cela vaut pour les politiques, cela vaut pour l'ensemble du monde économique. J'ai eu l'occasion de m'expliquer récemment avec L. Parisot, la présidente du Medef, par rapport à ces négociations à l'organisation mondiale du commerce. Les industries agro-alimentaires dans certaines régions de France, c'est le tissu même de ces régions, tissu économique et social de ces régions. Et je crois que même avec l'ensemble des syndicats de salariés, tout le monde doit comprendre ce que représente notre grand secteur.(Source: premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 27 décembre 2005)
La source —
vie_publique · nº 160205
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