Interview de M. Jean-Louis Debré, secrétaire général adjoint du RPR, dans "Valeurs actuelles" du 27 décembre 1993, sur l'élection présidentielle et l'éventuelle candidature d’Édouard Balladur.
Jean-Louis Debré (auteur), Eric Branca (intervenant)
Valeurs Actuelles : "Si le premier ministre entrait dans une campagne présidentielle anticipée, quelque chose se briserait dans le mouvement." Quarante-neuf ans, député de l'Eure, secrétaire général adjoint et porte-parole du RPR, M. Jean-Louis Debré réagit aux récentes déclarations de Mme Simone Veil et de M. François Léotard.
Jean-Louis Debré : Les ministres en question ont perdu une occasion unique de se taire. Relancer le débat politicien quand la France est confrontée aux difficultés économiques et sociales que l'on sait ne peut que donner une mauvaise image d'eux-mêmes et du gouvernement, dont ils contribuent, par là même, à affaiblir l'action.
Valeurs Actuelles : Alors, pourquoi l'ont-ils fait ?
Jean-Louis Debré : La vérité est que beaucoup de dirigeants de l'UDF ne veulent plus soutenir Valéry Giscard d'Estaing. De ce point de vue, une candidature Balladur leur permettrait d'atteindre un double objectif : abandonner Giscard, sans donner l'impression de le trahir, et faire voler en éclats l'unité du RPR, ce dont certains rêvent tout haut depuis des années. Notamment depuis que, ayant gagné les dernières législatives, le mouvement gaulliste s'est imposé comme la première force politique du pays. Pour l'UDF, se rallier à une candidature Balladur, c'est, en quelque sorte, se mettre en position d'espérer gagner la troisième mi-temps. Tout cela est vraiment pitoyable eu égard aux problèmes de fond qui assaillent le pays et mobilisent le gouvernement. Et cela prouve, accessoirement, que, faute de disposer d'un candidat qui fasse l'unanimité dans ses rangs, l'UDF n'existe plus…
Valeurs Actuelles : Charles Pasqua relance sa proposition de "primaires à la française". Cela ne réglerait-il pas le problème ?
Jean-Louis Debré : Les primaires ? Le RPR y est prêt depuis l'origine. Mais je crois me souvenir que, si nous avons perdu tant de temps, c'est que l'UDF, elle, ne voulait pas en entendre parler…
Valeurs Actuelles : Édouard Balladur vient de dire qu'il ne souhaitait pas rester cinq ans à Matignon. Comment ne pas y voir une déclaration implicite de candidature, surtout quand on rapproche ce propos de ceux de Mme Veil et de M. Léotard ?
Jean-Louis Debré : Ce n'est pas moi qui ai écrit, dit et répété que le premier ministre de la cohabitation ne pouvait pas être le candidat de la majorité à l'élection présidentielle : c'est Édouard Balladur lui-même, avant d'entrer à Matignon. Ce n'est pas moi qui ai écrit, dit et répété que si le gouvernement se divisait en écuries présidentielles rivales, comme ce fut le cas en 1986-1988, les mêmes causes produiraient les mêmes effets, et que ce serait l'échec : c'est toujours lui. Alors, par pitié, reportons-nous a ses engagements et ne le créditons pas d'arrière-pensées politiciennes ! J'ajoute que si le gouvernement réussit – et si la cote personnelle d'Édouard Balladur est si haute dans les sondages –, c'est que précisément le gouvernement et la majorité ont su donner l'image d'une équipe unie, cohérente, se consacrant exclusivement, et donc efficacement, au redressement de la France. Que cela change, et les conséquences ne seront pas longues à se dessiner dans l'opinion !
Valeurs Actuelles : Y compris au RPR ?
Jean-Louis Debré : Les consignes que j'ai reçues de Jacques Chirac sont on ne peut plus claires : le mouvement gaulliste doit être le plus ferme, le plus fidèle, le plus constant soutien du gouvernement. Mais il est évident que si le premier ministre, cédant aux "gaffes ou aux vacheries" de certains de ses ministres, décidait d'entrer dans une campagne présidentielle anticipée, quelque chose se briserait dans le mouvement.
Valeurs Actuelles : Il faudra bien, cependant, lever un jour l'ambiguïté. Comment souhaitez-vous que les choses se passent concrètement ?
Jean-Louis Debré : Au jour d'aujourd'hui, Jacques Chirac est le candidat naturel du mouvement. Point à la ligne. Alors, de deux choses l'une : ou il se présente, comme je le crois et le souhaite, et il aura derrière lui l'écrasante majorité des parlementaires et la quasi-totalité des militants du RPR ; ou il renonce, et il faudrait évidemment envisager une redistribution des cartes. Dans un cas comme dans l'autre, rien ne se fera sans l'aval de Jacques Chirac. C'est lui qui a fait gagner la majorité en mars dernier ; c'est lui qui a poussé Balladur à accepter Matignon. Et c'est d'un commun accord qu'ils se sont partagé les rôles. C'est donc entre eux que se réglera, en dernier recours, le scénario de l'élection présidentielle. Et je suis persuadé qu'il n'y aura pas de problème, et que, naturellement, Jacques Chirac sera le seul candidat de la majorité.
"Je suis persuadé que Jacques Chirac sera naturellement le seul candidat de la majorité."
Valeurs Actuelles : N'êtes-vous pas déçu qu'Édouard Balladur ne soit pas intervenu publiquement pour rappeler ses ministres à l'ordre ?
Jean-Louis Debré : Je souhaite en tout cas qu'il le fasse. Car, je le répète, c'est la crédibilité même de son gouvernement qui est en cause. Et la sienne propre, puisque, à peine entré en fonctions, il avait exigé du gouvernement la plus grande discipline. Si, au lieu de s'occuper de la Santé ou de la Défense, les ministres délaissent leurs responsabilités pour s'investir dans de faux débats, qui peut croire que les Français continueront à nous faire confiance ? Certains bavards intempestifs devraient se rappeler que s'ils ont été élus, c'est parce que les socialistes avaient fini par discréditer l'État en faisant du gouvernement de la France le champ clos de leurs querelles ! Ce type de dérive arrive plus vite qu'on ne croit, et quand la machine est lancée, il est très difficile de l'arrêter. Si Édouard Balladur veut éviter une cacophonie gouvernementale, il doit appeler ses ministres à la discrétion.
Valeurs Actuelles : Cet épisode aura-t-il des conséquences sur l'organisation des élections européennes ?
Jean-Louis Debré : Jusqu'à présent, personne n'a mis en cause le principe de la liste unique, défendu depuis l'origine par le RPR…
Valeurs Actuelles : Mais d'aucuns y pensent à l'UDF. Certains pour préserver les intérêts de Valéry Giscard d'Estaing. D'autres, au contraire, parce qu'ils ne conçoivent de liste unique que conduite par Édouard Balladur…
Jean-Louis Debré : Je n'ignore pas cette tentation de transformer les européennes en primaires présidentielles. Mais j'estime que c'est suicidaire. Suicidaire pour la majorité et suicidaire pour l'Europe. Suicidaire pour la majorité, parce que cela signifierait que les préoccupations politiciennes l'ont définitivement emporté sur les impératifs du redressement. Suicidaire pour l'Europe, parce que cela ruinerait tous les efforts du gouvernement, et spécialement d'Alain Juppé, qui dans l'affaire du Gatt a donné à tous nos partenaires l'image d'une France la fois fiable et exigeante. Que penseraient-ils, demain, si, unie au gouvernement et dans les négociations internationales, la majorité au pouvoir se divisait au Parlement européen ? Faire de l'Europe une étape de la campagne présidentielle serait le meilleur moyen d'affaiblir la France à l'extérieur.
Valeurs Actuelles : Quand on lit le programme européen des Clubs Perspectives et Réalités, qu'animent les amis de M. Giscard d'Estaing, on voit mal le RPR l'accepter en l'état…
Jean-Louis Debré : Comment empêcher certains de se lancer dans la surenchère ? Je ne peux dire qu'une chose : c'est en cherchant l'Europe du possible qu'on fera avancer sa cause ; non par une fuite en avant dans la supranationalité. Ceux qui le croient rendent un bien mauvais service à l'Europe, et contribuent à en détourner les citoyens. Et ils font bien peu de cas de l'intérêt des Français, qui, surtout en ce moment, n'ont pas besoin d'une nouvelle guerre de religion.
La source —
vie_publique · nº 211496
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