Interview de M. François Léotard, ministre de la défense, à France-Inter le 24 décembre 1993, sur la solidarité avec les soldats français en Yougoslavie, et l'éventualité de frappes aériennes.
François Léotard (auteur), Jean-Luc Hees (intervenant), François Barrère (intervenant)
J.-L. Hees : Vous avez choisi de passer Noël auprès des soldats français en Bosnie. C'est un devoir pour vous-même d'être là-bas ce soir ?
F. Léotard : Bien sûr, d'une certaine manière, mais c'est surtout une façon de traduire la solidarité du peuple français avec ses soldats et un moyen de leur dire combien nous apprécions leur professionnalisme, leur dévouement, leur abnégation. Il est normal que le ministre de la Défense soit avec les soldats français là où ils sont soldats de la paix avec beaucoup de dévouement. Je partage leur vie aujourd'hui.
J.-L. Hees : Qu'est-ce que votre présence peut apporter aux populations locales ?
F. Léotard : Il faut bien savoir que ces populations obéissent à des confessions différentes et donc pour certains Noël, c'est une fête importante, pour d'autres, ce n'est pas le même jour. Je pense aux Orthodoxes et bien sûr aux Musulmans. Là où je suis, c'est un secteur de la Krajina où il y a des Serbes et leur fête de Noël à eux est en janvier. Cela n'a pas la même signification. Ce que je peux vous dire, c'est que les soldats français qui sont ici entretiennent avec la population quelle qu'elle soit, et c'est à leur honneur, des relations de confiance. Ils sont là non pas en situation d'agresser quiconque mais en situation de protéger les femmes et les enfants, les civils qui souffrent de ces guerres car il y a plusieurs guerres dans la guerre. Il y a quelque chose de très beau à être soldat de la paix un jour de Noël et à faire son devoir tout simplement, comme le pays l'a demandé et comme l'organisation des Nations Unies l'a demandé.
J.-L. Hees : Le moral des troupes est bon ?
F. Léotard : Je suis dans un bataillon où il y a 65 % d'appelés et que ce soit eux ou que ce soit des soldats professionnels, je peux vous dire qu'il y a un moral formidable parce qu'ils ont le sentiment malgré tout, malgré les échecs et les déceptions, que vous connaissez et que nous partageons, de servir à quelque chose. Il ne faut pas que dans ce sentiment d'impuissance que nous avons les uns et les autres quelquefois à partir de l'ONU nous mettions en cause leur utilité. C'est nécessaire d'éviter que la guerre ne s'étende, que le conflit prenne des proportions où après cela il serait devenu totalement immaîtrisable.
J.-L. Hees : Comment réagissez-vous à la promesse non tenue de faire la trêve ?
F. Léotard : C'est honteux vous savez la façon dont certains et quelquefois tour à tour chacune des parties répond au cessez-le-feu qu'elle a pourtant signé. Ce qui se passe aujourd'hui à Sarajevo et ailleurs, je pense à Mostar, à Srebrenica n'est pas acceptable. La guerre continue malgré toutes les résolutions de l'ONU, malgré les trêves et les cessez-le-feu. Il faut que les Européens prennent conscience que cela les concerne et qu'il faut être très ferme, d'une part pour faire passer les convois quand on les empêche de passer et d'autre part pour faire respecter les résolutions de l'ONU et enfin pour obliger si c'est nécessaire par la force les belligérants à cesser leurs actions contre les populations civiles. Et c'est ce qui en train de se faire actuellement à Sarajevo. Il faut que nous disions très fortement que c'est inadmissible.
Question dans le public : Si l'embargo a tendance à resserrer la population serbe autour du président Milosevic, à quoi il sert ? Les Serbes ont l'impression d'être plutôt attaqués par les nations occidentales.
F. Léotard : L'embargo sur la Serbie produit néanmoins des effets. Actuellement la situation économique et la situation du pouvoir serbe sont devenues très difficiles du fait de l'embargo. Et c'était cela l'objectif. C'était de faire arrêter leur progression. C'est vrai que cela n'a pas eu tous les effets que nous escomptions, mais c'est vrai aussi qu'il y a des conséquences très fortes sur la vie en Serbie. Et peut-être aussi cela a-t-il servi néanmoins à l'apparition de formes démocratiques d'expression dans ce pays. Je sais bien que l'on peut toujours s'interroger sur un embargo. Mais il était important de montrer à ceux qui ont été au début les agresseurs et c'est tout à fait vrai, que la communauté internationale n'accepterait pas qu'ils le restent. La difficulté dans ces guerres, c'est à un moment donné de savoir qui agresse qui. Or c'est vrai que les Serbes ont été à l'origine du conflit à beaucoup d'égards. C'est vrai ensuite que dans le désespoir et dans la haine qui s'est malheureusement accumulée, chacun a pris sa part de responsabilité. C'est d'autant plus difficile pour les soldats de l'ONU de faire respecter une neutralité qui elle est destinée aux civils. On n'a pas déclaré la guerre, la France n'a déclaré la guerre à personne et bien sûr l'ONU non plus. Elle est là pour faire appliquer le début d'un droit international.
F. Barrère : Que compte faire la France dans les mois qui viennent ? Peut-être autre chose que des évacuations ?
F. Léotard : Nous sommes présents avec nos soldats, c'est-à-dire que le premier contingent de l'ONU est français. Plus de 6 000 soldats et je ne compte ni les marins qui croisent dans l'Adriatique ni les aviateurs qui sont en Italie. Cela fait 10 000 soldats français qui sont actuellement sur ou autour de la Yougoslavie. Ensuite nous intervenons au plan diplomatique car la vraie réponse n'est pas militaire, il ne peut pas y avoir de succès militaire en Yougoslavie pour qui que ce soit, en tout cas pour nous. Le ministre des Affaires étrangères poursuit avec beaucoup de ténacité les discussions avec les parties prenantes.
F. Barrère : M. Juppé parlait également d'une frappe aérienne ?
F. Léotard : Elle est possible. Nous avons réuni les moyens nécessaires et je rencontre dans ce déplacement les principaux responsables de la Forpronu. Si c'est nécessaire et si c'est possible, il y aura des frappes aériennes. Lorsqu'il y a un incident où les forces sont au contact, il ne peut pas y avoir à ce moment-là de frappe aérienne. Quelquefois la décision de cette frappe peut avoir des conséquences tout à fait désastreuses sur nos contingents qui ne sont pas toujours en situation purement militaire. Nous ne sommes pas en situation de guerre en ce qui nous concerne. Nous sommes des soldats de la paix. Et bombarder l'aéroport de Sarajevo où sont des cantonnements français, c'est malheureusement possible. Il faut bien mesurer la responsabilité que nous avons et cela souligne d'autant plus le courage des soldats qui sont ici.
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vie_publique · nº 211497
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