Article de M. Valéry Giscard d'Estaing, président de l'UDF, dans "Le Figaro Magazine" du 13 novembre 1993, sur la semaine de 32 heures et ses propositions pour l'emploi, intitulé "Les 32 heures ? Un danger pour la France".
Valéry Giscard d'Estaing (auteur)
J'essaie d'imaginer la réaction qu'a pu avoir un Français anonyme, salarié d'une entreprise en difficulté, lorsqu'il a entendu François Mitterrand déclarer à L'Heure de Vérité, le 25 octobre dernier : "Les trente-deux heures ou plutôt les quatre jours, cela a le mérite d'être parlant, d'être clair, d'avoir une signification. Il y a eu la bataille des quarante heures du Front populaire ?"
Et plus loin : "On ne peut pas réduire les salaires des gens qui gagnent par exemple aujourd'hui 7 000 F par mois, ou moins. Pour ne pas réduire le salaire, il faut apporter une compensation égale à l'employeur. Cela peut s'imaginer."
Le même Français anonyme a pu lire dans son journal les propos de Michel Rocard, au Congrès du parti socialiste, le 24 octobre : "L'autre mutation est la baisse massive de la durée du travail. La semaine de quatre jours est un objectif urgent, digne, et responsable."
Alors, ce Français réfléchit, et se dit : "Je peux travailler moins. Le temps de travail que je libérerai, permettra d'embaucher un chômeur. Et je garderai pratiquement le même salaire, ou presque."
Peut-être, pense-t-il, voici enfin la vraie réponse au problème du chômage Toutes les autres solutions ont échoué, et je ne crois plus à une seule promesse. Cela vaudrait la peine d'essayer.
Pendant qu'il raisonne ainsi, il entend vaguement tinter dans sa tête les mises en garde, qui se sont multipliées au printemps dernier : la menace que constitue pour notre économie, l'activité de ces dizaines de millions de personnes qui travaillent en Asie près de cinquante heures par semaine pour un salaire mensuel de 700 ou 800 F et dont les produits viennent chasser les nôtres sur les marchés : et aussi le risque de voir certaines productions déserter notre territoire, pour chercher ailleurs des conditions financières plus favorables. Mais c'est si loin…
Alors il s'interroge. Où est la vérité ? Quelle voie faut-il choisir ?
Je vais tenter de dialoguer avec lui.
Il s'attend sans doute à ce que je commence par l'argument que, l'on prête toujours à la droite, vis-à-vis des propositions de la gauche : "C'est peut-être bon pour les salariés, mais ce serait insupportable pour l'économie et pour les entreprises !"
C'est cet argument qui permet aux socialistes – et à François Mitterrand – de se parer du monopole du cœur.
Je prendrai l'autre bout du problème, en partant de l'intérêt des salariés.
Je ne crois pas qu'une réduction massive de la durée du travail soit conforme aujourd'hui à l'intérêt des salariés français. Elle entraînera inévitablement leur appauvrissement comme salarié, puis comme retraité.
Si les Français travaillent trente-deux heures par semaine, ils seront payés pour trente-deux heures de travail, et ils toucheront une retraite calculée sur un salaire de trente-deux heures.
Je sais bien que les défenseurs du projet déclarent qu'il faudra maintenir les bas salaires à leur niveau actuel, tout en reconnaissant qu'ils subiront tout de même une réduction, de 5 % pour les salaires les plus bas, et de 8 % pour les autres Pour limiter cette baisse, ils évoquent la possibilité de compensation pour les entreprises. On se demande d'où viendraient les ressources, dans un pays où le déficit budgétaire atteint – et sans doute dépasse – trois cents milliards de francs, et où les comptes sociaux seront à nouveau en rouge en 1994 !
Et même si ce résultat pouvait être atteint dans l'immédiat, l'évolution future des salaires rejoindrait inévitablement la valeur du travail fourni, c'est-à-dire l'équivalent de trente-deux heures. N'oublions pas que nous vivons dans une économie totalement concurrentielle en Europe et largement concurrentielle dans le monde, où chaque produit vendu – automobile, textile, produit chimique, acier – contient une quantité donnée d'heures de travail, qui sont nécessairement payées pour leur valeur.
Rappelons-nous que, dans l'économie de marché où nous vivons, les valeurs pratiquées finissent toujours par rejoindre les valeurs dictées par les faits économiques, ce que l'expérience du blocage des loyers nous a permis de vérifier. Ainsi, la réduction générale de trente-neuf heures à trente-deux heures de la durée du travail, entraînerait-elle, dans la durée, une baisse de l'ordre de 18 % du niveau des rémunérations et des retraites en France, c'est-à-dire un appauvrissement des Français.
Cette réduction massive de la durée du travail nous installerait dans une société à deux vitesses : d'un côté, les entrepreneurs, les cadres, les responsables de service, les travailleurs libéraux et individuels qui, pour assurer le développement ou même la survie de leur entreprise, continueraient à travailler au rythme constaté dans tous les pays industriels, c'est-à-dire au minimum quarante heures, et souvent bien davantage ! Et, de l'autre côté, les travailleurs moins qualifiés, et les opérateurs, qui travailleraient trente-deux heures, soit quatre jours par semaine.
Ceux qui appartiendraient à cette seconde catégorie seraient enfermés dans une classe passive de la population, sans espoir réel de promotion et responsabilité. À un moment où tout notre effort devrait consister à unifier la société française pour la rendre plus performante, nous installerons une ségrégation permanente des ressources et des responsabilités.
Notre objectif ne doit pas être de réduire et de dévaluer l'importance du travail humain, mais exactement l'objectif inverse : revaloriser le rôle du travail dans notre économie.
Si nous avons atteint un niveau insupportable de clonage – 11 % de la population active au mois de septembre – cela est dû en partie au fait que, grisés par les performances techniques, nous avons surévalué, dans toutes nos institutions économiques et sociales, la contribution du progrès technique et des équipements sophistiques, et sous-évalué l'importance et l'utilité du travail personnel. Nous nous sommes efforcés, notamment dans le domaine des services, de financer – en les privilégiant – des gains massifs de productivité qui se sont retournés contre nous, en nous renvoyant du chômage.
Il est grand temps de revaloriser le rôle du travail humain dans l'économie.
Cela devrait être l'objectif central de toute politique moderne d'emploi de la France.
La réduction massive de la durée du travail va à contre-courant de la nécessité de revaloriser – c'est-à-dire de rendre sa valeur et son importance – au rôle du travail dans notre économie.
"On ne voit pas comment la semaine de quatre jours pourrait être un objectif “urgent, digne et responsable”, comme l'a dit Michel Rocard"
Peut-on attendre d'une telle mesure qu'elle réduise massivement le nombre des chômeurs en créant des emplois ? Je ne le crois père, et les exemples actuels ne sont pas dans ce sens.
Si, en effet, une entreprise se trouve dans une bonne situation financière, et qu'elle peut accroître son activité, elle préférera embaucher de nouveaux salariés dans des conditions normales, plutôt que de se créer des difficultés, en essayant de réduire la durée du travail et le niveau de rémunération du personnel qu'elle emploie, qui d'ailleurs s'y opposera énergiquement.
Seules les entreprises qui se trouvent dans l'obligation de réduire leur personnel, peuvent chercher à atténuer cette réduction par un partage du temps de travail.
C'est une solution qui peut être utile pour faire face à un risque de licenciement, et qui peut même atténuer la montée du chômage, mas qui a peu de chance de remettre au travail les chômeurs actuels. Il faudrait pour cela que les entreprises réduisent le temps de travail du personnel qu'elles emploient au-dessous du niveau nécessaire pour faire face à leur niveau de commande. C'est seulement dans le cas qu'elles précéderaient à de nouvelles embauches. On voit bien que ces cas seraient exceptionnels.
"Exploitons nos quatre grands gisements d'emplois"
L'exemple récent de Volkswagen et éloquent. La société allemande, qui n'avait pas entamé l'effort de réorganisation que les producteurs français d'automobiles et de pneumatiques ont eu le mérite de commencer plut tôt, emploie à l'heure actuelle cent trois mille travailleurs dans ses usines d'Allemagne. Elle veut réduire ce chiffre de trente mille d'ici à 1995, pour revenir à soixante-douze mille personnes.
Or Volkswagen est lié à son principal actionnaire, le land de Basse-Saxe, par un accord qui l'oblige à maintenir un effectif de cent mille personnes. Pour éviter, ou retarder, le licenciement de dix-huit mille travailleurs en 1994, et de douze mille en 1995. Volkswagen place ses employés devant le choix suivant : accepter une réduction du temps de travail à quatre jours par semaine, avec une réduction de 20 % du salaire individuel.
Pas question, on le voit, d'embauches nouvelles ! Et l'appauvrissement salarial atteint de 20 %.
S'il peut être utile de procéder à des expériences, s'il est souhaitable d'ouvrir, la possibilité, pour les entreprises, de négocier de tels contrats pour traverser une période difficile, on ne voit pas comment la semaine de quatre jours pourrait être cet objectif "urgent, digne et responsable", qui permettrait de remettre au travail nos millions de chômeurs.
Le salarié français qui a écouté Mitterrand et Rocard, et qui vient de prendre connaissance de mes arguments, doit-il s'enfoncer dans le désespoir ? N'y aurait-il décidément rien à faire pour réduire le chômage.
Je pense qu'il y aurait beaucoup à faire, mais qu'il faut commencer par tourner son regard dans une autre direction.
Au lieu de considérer que l'économie et l'emploi fonctionnent sous un couvercle – attitude à laquelle douze ans de socialisme nous ont résignés – et que la seule action possible est de partager ce qui existe, sans espoir de l'augmenter, nous devons prendre conscience que la meilleur réponse possible pour faire face à nos besoins – de travail, ou de consommation – est de reprendre hardiment la croissance économique, par un grande effort de développement nationale.
Ce qu'on nous dépeint comme une fatalité, c'est d'abord le fruit de notre résignation. De nombreuses régions du monde connaissent une croissance rapide ; la progression comme de la démographie alimente d'immenses besoins de consommation. Les autres pays industriels –États-Unis, Allemagne, Japon – travaillent plus longuement que nous, et envisagent tous d'accentuer leur effort de travail.
C'est pourquoi, nous devons exploiter systématiquement les grands gisements d'emplois qui existent en France.
J'en citerai quatre :
1. "La croissance doit être la priorité national"
Le premier gisement d'emplois est évidemment celui de la croissance économique. Une mode intellectuelle, alimentée par douze aunées de socialisme, fait déclarer aujourd'hui, que le retour à la croissance créerait relativement peu d'emplois. L'expérience nous apprend le contraire. La France des années 70 a réussi, jusqu'aux chocs pétroliers, à créer un nombre suffisant d'emplois pour absorber, et au-delà, l'arrivée massive des jeunes de l'après-guerre sur le marché du travail. Tout doit être fait pour stimuler la croissance : c'est la priorité nationale. La dernière décision du gouvernement d'accélérer la construction du programme d'autoroutes va dans le bons sens. On peut souhaiter que des décisions fiscales rendent confiance aux entrepreneurs et incitent les entreprises à engager des investissements immobiliers. L'objectif de croissance à rechercher pour 1995 devrait dépasser celui de l'Allemagne, et se situer au-dessus de 3 %. Il serait nettement créateur d'emplois.
2. "Augmentons de 50 % le nombre des PMI, dans dix ans"
Le second gisement d'emplois est celui que peut entraîner l'augmentation massive du nombre des petites et moyennes entreprises industrielles. La France a la chance de disposer d'un réseau de grandes entreprises performantes, bien dirigées et compétitives, mais notre pays souffre d'un manque cruel d'entreprises industrielles moyennes, employant de cinquante à cinq cents personnes. Il suffit de parcourir nos départements, pour constater combien leur nombre est insuffisant. Là où leur réseau est dense, la situation de l'emploi est plus favorable. C'est ce que nous constatons en Auvergne, et qui explique en partie que nous avons enregistré, depuis un an, la moins mauvaise performance des régions françaises, concernant l'augmentation du chômage.
"Nous devons être très méfiants vis-à-vis des tentations perverses que distillent encore un pouvoir et une culture, que les Français ont rejetés massivement en mars dernier"
Si la densité des PMI en France rejoignait celle de l'Allemagne, où elles alimentent une grande partie de l'effort d'exportation, cela représenterait l'embauche de près de deux millions de personnes !Je propose de nous fixer pour objectif l'augmentation de 50 % du nombre de nos PMI au cours des dix prochaines années.
Cela suppose un programme ambitieux et cohérent d'allègements fiscaux, pour faciliter la croissance des entreprises, modérer la fiscalité qui frappe leurs dirigeants, et qui est la plus pénalisante d'Europe, et réduire les droits de succession en ligne directe impopulaires aux yeux de tous les Français pour éviter le démantèlement périodique des entreprises.
3. "Créons une franchise complète de cotisation patronale, jusqu'au niveau des bas salaires."
Le troisième grand gisement est celui des emplois rémunérés par les bas salaires, au SMIC. Et au voisinage du SMIC. On sait que pour un travailleur payé au
SMIC, c'est-à-dire aujourd'hui 5 886 F par mois, l'employeur doit débourser 8 236 F, compte tenu des charges qui pèsent sur lui, sans compter la provision pour les congés payés.
Autrement dit, il paye 8 236 F. un travail dont la valeur est estimée à 5 886 F. C'est un non-sens économique qui pousse à la destruction systématique de cette tranche d'emplois, et freine l'embauche des travailleurs à bas salaires, dont le rôle est essentiel pour le développement des entreprises moyennes.
Une réforme hardie est nécessaire : elle consiste à modifier les règles de financement des régimes sociaux, en créant une franchise complète de cotisation patronale, jusqu'au niveau des bas salaires, comme le gouvernement l'a engagé partiellement, à propos des allocations familiales. Bien entendu, il faudra patronale, jusqu'au rechercher ailleurs la contrepartie financière. C'est la taxe à la valeur ajoutée qui présente sans doute le moins d'inconvénient.
Les pouvoirs publics pourraient consacrer à cette franchise, les sommes qu'ils seraient prêts à verser aux entreprises, pour financer les effets de la réduction massive de la durée du travail. Dans le premier cas, on soutient l'embauche et la consommation. Dans le second, on se contente d'accentuer la déflation des salaires.
4. "Multiplions les emplois à temps partiel"
Le quatrième gisement d'emplois est celui du travail à temps partiel.
Malgré des efforts répétés, la France reste encore très en retard, pour le développement de cette forme de travail, souvent perçue comme un "chômage à temps partiel". Or le travail à temps partiel est bien adapté aux besoins d'emploi d'une partie des demandeurs d'emplois féminins, et permet aux entreprises de conserver l'expérience professionnelle de leurs travailleurs en fin de carrière. Le recours au travail à temps partiel comporte beaucoup d'avantages, et évite les plus sérieux inconvénients de la baisse générale et massive de la durée du travail. J'espère avoir ébranlé, et peut-être convaincu, mon interlocuteur. Je souhaite surtout avoir arraché à cette déprime, qui ne permet plus aux Français d'entrevoir de solutions à leurs difficultés, que dans la fermeture des frontières, et la diminution de l'effort de travail.
Bien entendu, la crise que nous subissons est sévère, et il est normal qu'elle pèse sur le jugement de chacun. Mais nous devons être extraordinairement méfiants vis-à-vis des tentations perverses, que distillent encore un pouvoir et une culture que les Français ont rejeté massivement en mars dernier.
Il faut sortir de la crise par la grande porte alléger les charges, simplifier les structures, unifier la société française, au lieu de la diviser en deux classes, rendre à notre pays l'appétit de l'initiative et l'instinct de la compétition victorieuse ! Tout cela est à notre portée. Puissions-nous en faire notre objectif national.
La source —
vie_publique · nº 211794
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