Editoriaux de M. Jean-Marie Le Pen, président du Front national, dans "La Lettre de Jean-Marie Le Pen" de juin et juillet 1993 et interviews dans "Le Figaro" du 24 juillet et à RMC le 13 septembre sur la politique gouvernementale et l'échéance présidenti
Jean-Marie Le Pen (auteur), Sophie Huet (intervenant), Philippe Lapousterle (intervenant)
Juin 1993La Lettre de Jean-Marie Le Pen
Code de la nationalité : une réforme pour rien…
Si c'est, dit-on, dans les vieilles gamelles qu'on fait les meilleures soupes, encore faut-il prendre garde à ce qu'elles soient toujours utilisables. Concoctée sur la base du rapport Marceau Long de 1988, alors que la pression de la rue rendait impossible toute réflexion sereine, la réforme du code de la nationalité telle qu'elle est aujourd'hui présentée n'a de réforme que le nom. Elle traduit la fâcheuse tendance des gouvernements et parlementaires dits "de droite" à prendre leurs électeurs pour des débiles mentaux.
Par son titre, elle vise à donner l'illusion d'une promesse enfin tenue. Mais son contenu, selon les propos du président de la Commission des lois, "ne porte pas atteinte à la généreuse tradition assimilatrice de la nation française". Traduisons aucune remise en cause sérieuse de la politique visant à tenter d'intégrer une masse immigrée incontrôlée et conquérante, dont on connaît pourtant les formidables échecs. La dérisoire obligation de remplir un formulaire pour acquérir la nationalité française ne met pas en question le "droit du sol", véritable machine à dissoudre l'identité nationale. Quant au regroupement familial, il est à peine limité par la non reconnaissance de la polygamie.
Une fois de plus, la coalition RPR/UDF trompe son monde en adoptant le profil le plus bas possible. Donner quelques gages d'apaisement aux électeurs de droite sans se mettre à dos les professionnels de l'antiracisme, tel est le maître mot de cette gesticulation. C'est raté sur toute la ligne. Les LICRA, MRAP et autres GISTI descendent dans la rue car, s'ils ne le faisaient pas, c'est leur fonds de commerce qui s'envolerait. Mais l'identité nationale, seul véritable enjeu d'une réforme digne de ce nom, n'est en rien sauvegardée. Il faut être aveugle, ou criminel, pour ignorer qu'il s'agit pourtant de l'un des intérêts vitaux du peuple français, ainsi que l'une de ses aspirations les plus profondes.
Gesticulation politicienne
Cette "réforme pour rien" traduit l'inaptitude structurelle de la droite parlementaire, qu'elle soit giscardienne ou chiraquienne, à prendre en compte le fait national. À force de limiter sa politique à la seule gestion d'un mandat électoral, elle a établi en elle le vide culturel. À ses yeux, les idées n'ont de valeur qu'en fonction du nombre de voix qu'elles peuvent rapporter. Coincée entre ses allégeances à gauche et son électorat de droite, elle se trouve dans l'incapacité de penser en termes de nation et d'identité. En récupérant les thèmes majeurs du Front national, elle s'est constituée une façade électorale. Mais elle les a édulcorés au point de les vider de leur sens. Les mesures prises par le gouvernement Balladur en apportent l'éclatante confirmation : la droite parlementaire n'est pas disposée à une véritable rupture avec la conception socialiste qui "oublie" jusqu'à l'idée même de nation.
Plus grande sera la déception pour les électeurs trompés… Et plus dure sera la chute pour ceux qui n'ont pas compris que le peuple français n'est toujours pas disposé à laisser enterrer son identité.
Juin 1993La Lettre de Jean-Marie Le Pen
Éditorial
Avant l'heure, c'est pas l'heure !
Il est deux erreurs en politique : avoir raison trop tard, mais plus encore avoir raison trop tôt.
J'entends dire ici ou là que nous devrions dénoncer avec plus de véhémence le caractère inutile, et souvent néfaste, des mesures prises par le gouvernement de la deuxième cohabitation. Ce qui dérange certains de nos amis, c'est que le gouvernement bénéficie actuellement d'un "état de grâce" et qu'ils ont l'impression que nous sommes silencieux et inactifs. Pour certains même, notre relative discrétion actuelle vaudrait approbation de la politique menée.
Notre position à l'égard des politiques suivies par le gouvernement Balladur, pourtant, n'est un secret pour personne… la droite parlementaire est, comme d'habitude, en train de tromper ses électeurs. Si, en 1986, on pouvait comprendre qu'elle mène une politique de centre-gauche du fait de l'étroitesse de sa majorité, il en va tout autrement aujourd'hui. Les Français, qui ont sans ambiguïté exprimé leur rejet du socialisme, étaient en droit d'attendre, enfin, une autre politique.
Nous avons la sérénité de ceux qui avaient prévu, et prévenu. Mais nous avons l'habitude de juger les politiques à leurs effets et non pas, contrairement à une pratique largement répandue en France, en fonction de dogmes coupés du réel. Pour les chiffres, du moins des chiffres fiables, il faudra encore attendre quelques mois.
De plus, l'expérience nous a appris à ne pas sortir trop tôt de la tranchée, sous peine d'essuyer de plein fouet le tir d'un adversaire encore puissant. Ne nous trompons pas sur les moyens à mettre en œuvre pour faire entendre la voix de la nation. Après l'état de grâce vient la disgrâce, surtout lorsque les espoirs ont été déçus et les promesses trahies. C'est à ce moment qu'il faudra frapper.
Après l'état de grâce, la disgrâce…
Alors, profitant de la relative accalmie électorale actuelle, gardons-nous de gaspiller nos moyens et consolidons nos positions en vue de la grande offensive: l'élection présidentielle. Dès l'automne, la campagne des européennes constituera pour nous la meilleure préparation d'artillerie que nous puissions espérer. Nos bons résultats (Marseille, Perpignan, Vernon…) dans les récentes élections partielles, pourtant traditionnellement dominées par le clientélisme et le "notabilisme" local qui nous sont défavorables, sont là pour témoigner de l'importance de notre mouvement et de ses espérances.
Nous avons définitivement rompu avec la "logique de l'échec" qui cantonnait le Mouvement national dans des scores électoraux dérisoires. Notre but n'est pas de mener grand tapage dans des combats d'arrière-garde, mais de prendre le pouvoir. La chance historique qui se présente à nous est d'avoir l'initiative du terrain, car c'est précisément sur les problèmes qui nous concernent le plus que la cohabitation est en train d'échouer : chômage, immigration, insécurité, fiscalisme, laxisme.
Dans quelques mois, l'échec de la cohabitation apparaîtra au grand jour. C'est alors que nous occuperons le devant de la scène, avec la certitude et la puissance de ceux qui savent qu'ils ont raison… au bon moment.
Objecteurs de confiance
Obtenue essentiellement par des effets d'annonce et une communication efficace, la cote de popularité d'Édouard Balladur, hier encore au septième ciel du hit-parade politico-médiatique, s'effrite à la publication des premiers résultats concrets de sa politique.
Accordant plus facilement notre confiance sur des faits que sur des déclarations d'intentions, nous étions, sur ce point, restés prudemment en retrait. Ne ménageant pas nos critiques envers une politique qui ne nous semblait pas de nature à résoudre la crise, nous attendions les premiers résultats. Force est de constater qu'une fois de plus, nous avons eu raison.
L'effet Balladur, s'il en existe un, c'est une accélération sans précédent des défaillances d'entreprises (8 000 en mai), du chômage, de la récession, des impôts et de la dette publique.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes en septembre 1992, I'INSEE prévoyait une croissance de 2,6 % pour 1993 ; en mai 1993, on nous annonçait une récession de 0,4 %, qui passait à 0,8 % en juin et à 1,2 % en juillet. À ce rythme, où en serons-nous à la fin de l'année ?
Notre position d'objecteur de confiance se fonde sur la stricte observation des faits, et se renforce de l'attitude du gouvernement qui reprend d'une main ce qu'il avait accordé de l'autre. L'exemple le plus révélateur, curieusement occulté par les médias, est celui de la TVA. Annoncée à grand fracas, la suppression du décalage d'un mois dans la déduction de la TVA payée par les entreprises sur leurs achats a été fort discrètement neutralisée. Loin de rembourser aux entreprises les sommes qu'il leur doit, l'État les transforme en un emprunt forcé au taux maximum de 4,5 %, remboursable dans les vingt ans… Résultat : rien pour les entreprises et accroissement supplémentaire de la dette.
Mais la plus belle escroquerie à la confiance est, sans nul doute, celle de "l'emprunt Balladur", mitonné plus en fonction de son intérêt médiatique que de sa nécessité économique. Tous les indicateurs étant passés au rouge vif après cent jours de gouvernement, il fallait en fabriquer artificiellement un nouveau. Les médias ont largement répondu à l'appel, assurant par une abondante publicité rédactionnelle le succès d'un emprunt dont le principal effet sera d'accroitre la dette, déjà colossale, de l'État.
Par quel miracle ?…
Le gouvernement ne pourra plus longtemps tirer des traites sur la naïveté des Français. Il faudra bien qu'il nous explique par quel miracle une politique qui, jusque-là, n'a fait qu'accélérer la crise, pourrait demain la régler. Il est clair que son principal souci n'est pas de résoudre le chômage mais de neutraliser, avec le moins de casse possible, les deux ans qui nous séparent de l'élection présidentielle. Préserver le caractère policé de son image semble tenir lieu de ligne politique au Premier ministre. Mais il risque fort de se voir pris dans les turbulences sociales dès l'équinoxe de septembre. Les grandes marées pourraient bien balayer les châteaux de sable des illusions balladuriennes.
24 juillet 1993Le Figaro
Jean-Marie Le Pen, qui clôturera dimanche l'université d'été des jeunes du Front national (FNJ) à Neuvy-sur-Barangeon (Cher), estime que "l'énorme majorité RPR-UDF à l'Assemblée nationale est plutôt un handicap qu'un aiguillon" pour le Premier ministre Édouard Balladur. Le président du Front national et du groupe des Droites européennes au Parlement de Strasbourg, qui conduira à nouveau une liste aux élections européennes de juin 1994, s'exprime dans nos colonnes.
Le Figaro : Roger Holleindre, l'organisateur de l'université du FNJ dans le Cher, a-t-il démissionné du bureau politique du FN, à la suite d'un désaccord avec vos principaux lieutenants ?
Jean-Marie Le Pen : Non, il n'a pas démissionné du bureau politique, il a lui-même démenti cette rumeur. C'est un des serpents de mer de l'été ! Roger Holleindre a fait état des difficultés qu'il avait à animer le "Cercle national des combattants", pour des raisons financières. Il a le sentiment que l'essentiel de nos maigres ressources vont plutôt aux activités parisiennes qu'aux siennes. Mais, pour la première fois, nous allons recevoir une subvention de l'État – de l'ordre de 30 millions de francs par an. Notre mouvement n'a pas d'argent, il survit. J'espère que Roger Holleindre pourra bientôt recevoir les moyens nécessaires.
Le Figaro : Ses critiques n'étaient pas seulement d'ordre financier. Il accuse certains – MM. Mégret, Blot et Le Gallou notamment – de préparer "l'après-Le Pen". La question est-elle d'actualité ?
Jean-Marie Le Pen : Je ne le pense pas. Vous savez, la retraite n'est pas seulement une question d'âge mais de capacité intellectuelle, morale, mentale et physique. Il peut y avoir des mouvements d'impatience et d'irritation. Il y a peut-être des gens qui ont des ambitions… Dans tous les mouvements, il y a des tendances, des susceptibilités, des personnalités Je ne voudrais d'ailleurs pas que le FN s'arrête avec Jean-Marie Le Pen. Ce n'est pas une aventure personnelle, c'est un dessein collectif dont je suis le porte-drapeau. Les mouvements politiques – je l'espère en tout cas – survivent à leur fondateur.
Le Figaro : Qui pourrait être votre poulain ?
Jean-Marie Le Pen : Encore une fois, c'est une question qui ne se pose pas pour l'instant. Mais il y en a Plusieurs. Tout naturellement, si je devais disparaître, dans la hiérarchie du mouvement, on trouverait MM. Mégret, Gollnisch, Lang… des gens capables de devenir président du mouvement.
Le Figaro : Avez-vous le sentiment d'une nouvelle traversée du désert ?
Jean-Marie Le Pen : Bien sûr. Nous sommes privés de notre tribune naturelle qui est le Parlement. Nous avons obtenu en mars 12,5 % des voix, et pas un seul député. Ce qui me paraît tout à fait contraire à la justice, au bon sens et à l'efficacité de nos institutions. Comme la vie politique se passe actuelle- ment au Parlement, on n'en- tend plus parler du FN. Mais cela ne touche pas à nos forces vives. Nous pensons que, contrairement à certaines analyses optimistes, l'énorme majorité dont dispose M. Balladur est plutôt un handicap qu'un aiguillon. Avec sa majorité, il a une telle masse qu'il n'est pas capable de se diriger dans une direction donnée. Le gouvernement Balladur est un dinosaure, il intègre une chose et son contraire, les "pro" et les "anti" Maastricht notamment. Le Premier ministre et son gouvernement ont d'ailleurs fait une erreur de diagnostic fondamentale.
Le Figaro : Laquelle ?
Jean-Marie Le Pen : L'erreur, c'est de ne pas intégrer comme donnée principale de la crise et du chômage, d'une part l'immigration, d'autre part le libre-échangisme.
Le Figaro : Pourtant, la nouvelle majorité a fait voter trois textes relatifs à l'immigration. Il y a eu des mesures d'annonce, sans commune mesure avec celles qu'il faudrait prendre pour couper les pompes aspirantes, c'est-à-dire appliquer le principe de préférence nationale, rétablir les frontières, faire échec à la politique mondialiste de Maastricht et de Schengen. Vous misez donc sur l'échec à terme de la politique du gouvernement ?
Jean-Marie Le Pen : M. Balladur est un homme compétent, bien élevé, pacifique, mais qui ne conduit pas du tout la politique qui devrait être celle de la France aujourd'hui, M. Strauss-Kahn a dit que le premier ministre allait dans le mur. Il y va, oui, mais au ralenti ! Le seul mérite que je lui reconnaisse, c'est qu'il y va moins vite que les autres. Dans ce sens, c'est relativement positif. À mon avis, l'échec de sa politique est inévitable. D'autant que, comme nous le pensons depuis longtemps, la crise n'est pas conjoncturelle, tantôt liée au prix du pétrole, tantôt au dollar ou aux taux d'intérêt. Elle est structurelle et tient à la perte du monopole industriel de l'Occident. Or on ne pourra pas maintenir l'équilibre économique et social avec un ou deux millions de chômeurs de plus.
Le Figaro : Le succès de l'emprunt Balladur n'est-il pas la preuve de la confiance de l'opinion envers le premier ministre ?
Jean-Marie Le Pen : Oui, absolument, mais on peut parfaitement avoir confiance dans un médecin qui se trompe. M. Balladur soigne la France pour un rhume, nous pensons qu'elle a la tuberculose ! D'ailleurs, les gens ont le sentiment que M. Balladur fait la même politique que les socialistes. Ils constatent que la cohabitation est non seulement pacifique mais conviviale. Le Président de la République ne trouve pas dans la politique de M. Balladur de raisons essentielles de s'opposer à lui. Je crois que le choix fait par le RPA, c'est-à-dire MM. Chirac et Balladur, c'est d'essayer de gagner du temps jusqu'à l'élection présidentielle. C'est un pari sur la rapidité de la dégradation de la situation, un choix tactique très net. Mais les quatre mois écoulés montrent que les socialistes sortent du purgatoire, qu'ils se préparent et font oublier tout ce qui était le passif de leurs années de gouvernement. Or, si la situation économique s'aggrave, à la rentrée, la responsabilité pèsera sur les épaules du gouvernement Balladur. J'ai été étonné que le gouvernement ne profite pas de sa majorité pour faire passer au printemps toute une série de mesures marquant le changement, la rupture avec la politique socialiste.
Le Figaro : D'une cohabitation "crispée" en 1986, serait-on passé à une cohabitation "douce" en 1993 ?
Jean-Marie Le Pen : De toute évidence, c'est le choix du RPR. Personnellement, je pense qu'avec le dis- crédit actuel et mérité du chef de l'État, il ne fallait pas craindre de faire à François Mitterrand ce que la gauche avait fait à Alexandre Millerand en 1924. Il aurait fallu "millerandiser" Mitterrand, c'est-à-dire refuser de constituer un gouvernement, le contraindre à la dissolution, car, si la majorité était revenue plus forte, le président n'avait pas d'autre alternative que de démissionner. Visiblement, ce n'est pas le choix qui a été fait, et je le regrette.
Le Figaro : Conduirez-vous la liste FN aux élections européennes ?
Jean-Marie Le Pen : Bien sûr. Et nous sommes assez optimistes en ce qui nous concerne. Il s'agira d'un sondage en vraie nature, à un an de l'élection présidentielle. Ces élections auront donc une importance capitale. Nous pourrions obtenir 15 % des voix, cela dépendra de ce que feront nos adversaires.
Le Figaro : Une liste conduite par Édouard Balladur serait-elle pour vous un "bon" cas de figure ?
Jean-Marie Le Pen : S'il y a une liste unique de la majorité, nous ferons plus de voix. Une liste Balladur ne ratisse pas large, alors que trois listes émietteraient certes la majorité, mais représenteraient pour nous une plus grande concurrence.
13 septembre 1993RMC
P. Lapousterle : L'accord entre Israël et l'OLP vous paraît-il solide ?
J.-M. Le Pen : Le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est un accord qui est obtenu aux forceps. Le fait que cet accord soit signé à Washington montre bien que cette initiative n'est pas venue de l'un et de l'autre des partenaires. Qu'elle leur a été imposé sous des pressions diplomatiques et probablement financières importantes. Quoi qu'il en soit, le phénomène est important et surprenant. Mais on peut être sceptique quant à la capacité qu'ont les partenaires, et en particulier, Arafat d'imposer la paix.
P. Lapousterle : C'est quand même une bonne nouvelle pour vous ?
J.-M. Le Pen : C'est une bonne nouvelle pour tout le monde. Chaque fois qu'un conflit cesse, quand il est obtenu par une négociation, tout le monde peut s'en réjouir.
P. Lapousterle : Élections partielles législatives hier à Saint-Nazaire : le Front national perd beaucoup de voix et M. Evin gagne 12 points.
J.-M. Le Pen : Le résultat n'est pas significatif. D'abord, il y a une très forte abstention. Ensuite, les électeurs ont évidemment voté le deuxième tour au premier. On savait qu'il y avait deux partenaires, deux candidats très largement en tête, l'affaire se jouait entre le RPR et le socialiste et les gens ont voté immédiatement pour l'un ou pour l'autre. Tous les candidats qui n'étaient pas de ces deux partis ont perdu.
P. Lapousterle : Le fait que M. Evin ait considérablement remonté vous apparaît comme un signal à l'actuelle majorité ?
J.-M. Le Pen : Certainement ! C'est traditionnel que les candidats de l'opposition gagnent les élections partielles. Or je pense que le Conseil constitutionnel, constitué comme il l'est, ne va pas annuler l'élection de ses adversaires.
P. Lapousterle : Vous voyez des complots partout ?
J.-M. Le Pen : Non pas du tout, je sais ce que c'est que la vie politique. Je sais qu'il y a beaucoup d'arrière-pensées. Je pense qu'un certain nombre d'élection annulées permettront aux socialistes de faire des retours.
P. Lapousterle : Pourquoi critiquez-vous le gouvernement Balladur ?
J.-M. Le Pen : Le gouvernement Balladur ne stoppe même pas l'évolution négative de la vie politique, économique et sociale. On pouvait au moins espérer cela. Je n'avais pas beaucoup d'illusion malgré le talent de M. Balladur et sa bonne volonté, sur la capacité qu'aurait son gouvernement à résoudre les problèmes et même à les attaquer à bras-le-corps. Au fur et à mesure que le temps passe, les schémas qui avaient déjà dissout la volonté de Chirac en 1986 sont en place. Que ce soit dans le domaine de l'éducation, avec la loi Falloux, et le refus de changer fondamentalement les institutions, que ce soit dans le domaine de l'immigration où les mesurettes de M. Pasqua sont mises en échec… eh bien, je crois que tout le monde peut s'apercevoir que le gouvernement pratique une politique d'immobilisme. Et cette politique fait perdre un temps très précieux à la France car, que ce soit l'immigration, l'insécurité, le chômage, la dégradation de l'enseignement, tout s'accélère vers le pire. Et par conséquent, tout laisse prévoir des événements graves pour notre pays.
P. Lapousterle : M. Balladur mène la même politique que M. Bérégovoy ?
J.-M. Le Pen : Oui, dans la mesure où il reçoit l'accord du Président de la République, c'est bien la preuve qu'il n'en est pas très éloigné. Le président de la République étant assez vigilant sur les divergences qui pourraient y avoir avec ce qu'il pense lui-même. M. Balladur le ménage. Je pense que c'est une stratégie. Il veut calmer le jeu jusqu'aux élections présidentielles en espérant que c'est à ce moment-là que la partie se jouera.
P. Lapousterle : Pourtant les Français ne mesurent pas leur confiance à M. Balladur ?
J.-M. Le Pen : Les Français refusent l'épreuve de vérité. Cependant, elle s'imposera à un moment ou à un autre. Il eût été préférable que ces problèmes fussent réglés avant qu'ils n'atteignent un taux de paroxysme.
P. Lapousterle : En ce qui concerne le droit d'asile, le gouvernement Balladur ne cède pas de terrain ?
J.-M. Le Pen : Je me demande s'il n'y a pas là un scénario et si le gouvernement ne s'accommode pas de l'opposition attendue du Conseil constitutionnel ? Une espèce de théâtre "potemkinien" qui permet aux uns et aux autres d'affirmer qu'ils ont défendu leur position, mais en fait le gouvernement de M. Balladur et de M. Pasqua ne maîtrise pas l'immigration comme ceux-ci promettaient de le faire avant les élections.
P. Lapousterle : Lorsque le gouvernement Balladur prend ses décisions sur le GATT, ne faut-il pas saluer les faits ?
J.-M. Le Pen : On saluera M. Balladur dans l'éventualité très improbable où sa rigueur le conduira dans l'affaire du GATT. Car je ne crois pas que le GATT ait une volonté de négociation avec le gouvernement français. Là encore, il s'agit d'une politique d'apparence, et au dernier moment le gouvernement français cèdera comme il a toujours cédé dans ce genre de négociations internationales.
P. Lapousterle : Pensez-vous que la rencontre Chirac-Balladur était nécessaire ?
J.-M. Le Pen : Je pense que M. Chirac, qui ne passe pas pour être un homme très patient, va avoir quelques inquiétudes quant à la popularité de M. Balladur. Il se rappelle sans doute la relation qui existait entre le général De Gaulle et G. Pompidou, et peut-être que, un plus petit que soi peut vous prendre votre place pour peu qu'il grandisse un peu. Ils ont voulu faire taire les divergences avant l'échéance choisie par l'un ou par l'autre.
P. Lapousterle : Quel est votre scénario dans la relation entre les deux hommes ?
J.-M. Le Pen : Je crois qu'E. Balladur est loyal à l'égard de J. Chirac, mais pour autant, ça ne règle pas leurs problèmes. C'est dans deux ans qu'il faudra se présenter devant les électeurs et, d'ici là, je pense que les problèmes connaîtront une aggravation telle que le gouvernement sera jugé sur ses échecs.
P. Lapousterle : Vous serez candidat à l'élection de la présidence de la République ?
J.-M. Le Pen : Si Dieu le veut, et pour peu que le peuple le permette. C'est une formule qui avait été utilisée par De Gaulle et que je reprends à mon compte. Si je suis en situation de m'y présenter, je pense que je le ferai.
P. Lapousterle : Le Front national présentera une liste l'an prochain aux élections européenne ?
J.-M. Le Pen : Évidemment ! Le Front national présentera une liste pour l'Europe des patries contre Maastricht et Schengen, et il espère faire un score important à cette occasion. J'en profite pour dire – car on n'en a parlé du tout – que le 25 et le 26 à Paris, se tiendra la fête des Bleu-Blanc-Rouge qui est notre contre-fête de l'Humanité à nous.
La source —
vie_publique · nº 214373
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