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22 mai 1993 · Gouvernement · discours Discours

Déclaration de M. Philippe Mestre, ministre des anciens combattants et victimes de guerre, sur la revalorisation des pensions d'invalidité des déportés et la nécessité de garder la mémoire du nazisme et de la déportation, Metz le 22 mai 1993.

Philippe Mestre (auteur)

Mon cher président, cher ami, si je suis des vôtres aujourd'hui, ce n'est certes pas par devoir, mais simplement parce que j'ai suivi une inclination bien naturelle. Nos relations sont placées sous le signe de la confiance et de l'amitié et je tiens à vous remercier, ainsi que le président Cuelle – à qui nous devons l'excellente organisation de congrès dans un département, la Moselle, qui lui est cher entre tous – de m'accueillir si chaleureusement. Vous me permettrez également de remercier les personnalités qui sont venues parmi nous marquer de leur présence tout l'intérêt qu'elles portent bien naturellement au monde ancien combattant et à ce qu'il représente dans la Nation. Vous me permettrez enfin de vous vous remercier, vous tous, mesdames et messieurs, à la fois pour la chaleur de l'accueil que vous m'avez réservé et pour votre fidélité aux idéaux qui nous ont tous unis. C'est parce que je suis des vôtres, et fier de l'être, que je tiens à partager vos joies comme vos peines. J'aurais l'impression de faillir à mes devoirs si je ne prenais pas ma part de vos deuils. Je vous demande donc d'avoir une pensée pour ceux qui nous ont quittés il y a peu, je veux parler de ces deux grandes figures du monde combattant qui se sont éteintes à moins d'un mois d'intervalle : votre président d'honneur, le révérend père Michel Riquet qui demeure un symbole de la résistance et de la déportation et le docteur Henri Laffitte, médecin-chef de votre centre médical et vice-président de la commission exécutive du Struthof. En me confiant la charge d'un ministère à part entière, qui se substitue à l'ancien secrétariat d'État, le Premier ministre m'a fait là un grand honneur qui, bien entendu, rejaillit sur vous, mesdames et messieurs, qui avez tant fait et tant souffert à la fois dans votre esprit et dans votre corps et qui en endurez encore les conséquences. Je suis d'ailleurs heureux de vous informer que, dès ma nomination, j'ai signé la circulaire d'application de l'article 119 de la loi de finances de 1993 annulant la limitation des suffixes pour les invalidités conduisant à des taux supérieurs à 100 %. L'effet cumulatif de taux est ainsi porté à 100 % et 50 degrés. Au lendemain du désastre de 1940, la France n'était plus une. Il y avait trois France : la France libre, celle qui allait, avec des effectifs croissants, porter avec honneur le drapeau tricolore sur tous les théâtres d'opérations extérieurs, avant de prendre sa part de la libération de la patrie. Il y avait la France occupée, même si, jusqu'au 8 novembre 1942 put survivre la fiction d'une zone dite libre, même si ceux de Moselle et d'Alsace connaissaient un sort particulier et toutes les situations complexes qui en ont découlé. Ainsi se prolongeait la tragique histoire des provinces arrachées à la France en 1871 pour lui être rendues en 1919 et à nouveau reprises par l'Allemagne nazie en 1940 avec toutes les contraintes, les pesanteurs et les misères que vous connaissez. Dans cette France allait se lever la Résistance. Il y avait une troisième France, la vôtre, celle de tous ceux que le combat de l'ombre, l'internement, la déportation allaient disperser sur le sol de l'Allemagne ou sur les territoires provisoirement occupés par elle. Se souvenir, c'est évoquer ces temps douloureux, temps de la clandestinité, des internements, des rassemblements odieux où s'organisaient d'inhumains convois. C'est évoquer les conditions effroyables de la déportation, qui ne connaissaient même pas un quelconque adoucissement du sort réservé aux femmes et aux enfants. C'est aussi évoquer la fraternité dans la souffrance qui fait la grandeur des victimes et de vous une grande famille. De cette fraternité, lequel d'entre vous ne souvenir ? Lequel d'entre vous ne donna l'exemple ? Le révérend père Riquet résumait ainsi la réalité des camps : « … J'ai vu le pire de l'humanité, dans la brutalité des S.S. et cette volonté d'exterminer les hommes, de les avilir ; et d'autre part, dans cette horreur, j'ai vu surgir des gestes magnifiques de générosité, d'entraide, d'amitié, noués dans le malheur. C'est ça qui caractérise l'expérience que j'ai faite en déportation. Je me souviens par exemple de ce jeune officier russe qui, un beau jour, m'apporte triomphal trois carottes crues en me disant : « Vitamines pour toi ». Les mots pèsent si peu qu'il est difficile de faire partager une telle expérience. Et pourtant, quand la vie quotidienne nous a repris, quoi de plus nécessaire que de se retourner, d'évoquer le passé et de faire œuvre de mémoire. Mémoire de blessures qui n'ont pu se refermer ! Mémoire de ceux que l'on a voulu engloutir, par centaines et par centaines de wagons plombés, dans les ténèbres ! Il est vrai qu'une telle extermination, industrielle, acharnée, méthodique, de millions d'êtres humains n'a pas d'équivalent dans l'Histoire. L'exploitation inhumaine d'êtres auxquels on avait voulu enlever le nom et la dignité d'homme, d'êtres qu'on avait soumis à la faim, à la soif, aux brimades perpétuelles, aux coups, d'êtres que l'on destinait aux chambres à gaz et aux fours crématoires, l'exploitation abjecte qui fut faite des cadavres : tout a été dit et montré sur l'empire concentrationnaire nazi. Et pourtant l'on pourrait croire que rien n'a été suffisamment dit ou montré, parce que nous sommes confrontés à la rude loi du temps qui s'écoule et qui emporte avec lui la mémoire d'une réalité, si nous n'y veillons pas fermement. Le nazisme et le fascisme, loin d'être morts, ne s'étaient cachés que pour mieux réapparaître, sous des formes plus dissimulées, un peu moins reconnaissables et s'adapter à ce monde nouveau, né de la tragédie de la seconde guerre mondiale, qu'ils avaient eux-mêmes provoquée. Alors comment ne pas être préoccupés, comme vous, par ceux qui s'évertuent à falsifier l'histoire, à transformer et dénaturer les faits, à masquer l'ampleur et la portée d'un système d'extermination, à nul autre comparable. Le 22 avril dernier, j'étais à Washington pour l'inauguration du musée des États-Unis à la mémoire de l'Holocauste qui répond aux ambitions que lui a assigné le Congrès américain : « dire l'entière vérité. » On en comprend l'impérieuse nécessité, là et ailleurs. Un sondage, effectué deux semaines avant cette même inauguration n'a-t- il pas fait apparaître que près de 20 % des personnes qui avaient été interrogées, à cette occasion, aux États-Unis, avouaient avoir des doutes sur la réalité de l'holocauste. Voilà qui fait frémir et réfléchir ! Par là même, notre devoir est tout tracé. Nous n'avons pas le droit de nous taire. Nous n'avons pas le droit de tourner la page, de faire comme si elle n'était qu'un cauchemar à jamais révolu. Ce serait un crime vis-à-vis de tous les martyrs de la résistance et de la déportation. Il faut du courage pour évoquer cette horrible tragédie – mais vous n'en manquez pas ! Il faut encore et toujours du courage pour porter à la postérité « la sinistre nouvelle de ce que l'homme, …, a pu faire d'un autre homme ». Pour nos enfants et nos petits-enfants, pour les générations qui viennent et viendront, il nous revient de parler et de témoigner. Permettez-moi à cet égard de vous féliciter pour le concours si précieux que vous apportez à la commémoration solennelle de la Journée nationale de la déportation. Qu'il me soit d'ailleurs permis ici de préciser que la Journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l'autorité de fait dite « gouvernement de l'État français » et instaurée à compter de cette année 1993 ne s'inscrit pas en contrepoint de la Journée nationale de la déportation, mais participe de cette œuvre commune de mémoire à laquelle vous êtes bien légitimement attachés. C'est à vous, c'est à nous, de dire et de répéter qu'il faut rester sur le qui-vive, que rien n'est jamais définitivement acquis, ni la paix, ni la liberté, ni la démocratie et qu'il est essentiel que l'on sache. Que l'on sache ce que fut le visage hideux du nazisme ! Que l'on sache ce que fut cette ambition hégémonique, démesurée, qui ravagea un temps l'Europe et fit vaciller sur leur fondement toutes les valeurs qui étaient le ciment de notre ! Le passé a besoin qu'on se réunisse exprès pour le commémorer, car il a besoin de notre mémoire, car la lutte n'est pas égale entre la marée irrésistible de l'oubli qui, à la longue submerge toutes choses, et les protestations désespérées, mais intermittentes de la mémoire. Le mouvement naturel d'un homme de cœur n'est-il pas de s'indigner et de lutter passionnément contre l'oubli ? Vous avez su trouver en vous la force de demeurer dignes, la force de résister et de témoigner de cette page terrible de l'histoire humaine et vous trouverez en moi un défenseur de la mémoire attentif, responsable et vigilant.
La source — vie_publique · nº 213924
↗ https://www.vie-publique.fr/discours/213924-declaration-de-m-philippe-mestre-ministre-des-anciens-combattants-et-v?egn-publisher=dila_vp&egn-name=informer_opendata_discours
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