Interview de M. François Léotard, ministre de la défense, dans "Libération" du 21 mai 1993, sur le rôle de la France en Bosnie, ses relations avec l'OTAN et la sécurité en Europe.
François Léotard (auteur), Pierre Haski (intervenant), Dominique Garraud (intervenant), Patrick Sabatier (intervenant)
Le ministre de la Défense, s'il plaide pour le maintien des Casques bleus en Bosnie, invite Russes et Américains à déployer des troupes au sol. Il confirme aussi le rapprochement progressif de la France et de l'OTAN et met en garde contre la réduction des budgets de défense en Europe. Entretien.
Au lendemain du rejet par les Serbes de Bosnie-Herzégovine du plan de paix de l'ONU, François Léotard, ministre de la défense, a répondu aux questions de Libération sur le rôle de la France en Bosnie, ses relations avec l'OTAN et la sécurité en Europe.
Libération : Avec le rejet du plan de l'ONU par les Serbes de Bosnie, l'hypothèse d'une option militaire est-elle aujourd'hui plus ou moins probable ? Que peut et que veut faire la France ?
François Léotard : Qu'est-ce qu'une option militaire ? Ce que nous faisons actuellement, avec la présence de 5 000 soldats français, c'est déjà une option militaire, même si, bien sûr, leur mission est humanitaire. On pourrait peut-être s'épargner certaines (autres options militaires) qui présentent chacune des risques d'élargissement du conflit, si les puissances comme la Russie et les États-Unis acceptaient de mettre des contingents au sol. En d'autres termes, la France estime qu'elle fait un geste fort et suffisant pour l'instant, en étant le premier contingent sur le terrain, et qu'elle apprécierait que d'autres puissent faire le même geste avant de proposer des options dont on sait à l'avance qu'elles auront des conséquences sur les troupes au sol.
Libération : Pas d'autre stratégie ou pas de mesure supplémentaire d'ordre militaire sans qu'Américains et Russes soient également présents au sol ?
François Léotard : Il y a une hypothèse possible pour la France comme pour ceux qui sont actuellement sur le terrain, consistant à redéployer certaines unités pour mieux assurer la sécurité des zones protégées. C'est une hypothèse qui est souhaitée par le général Walhgren et par le général Morillon : elle est tout à fait légitime.
Libération : Est-ce possible avec les effectifs actuels ?
François Léotard : Il serait absurde de définir des zones de sécurité et qu'elles ne soient pas protégées. Il s'agit de répéter l'opération de Srebrenica dans les meilleures conditions pour que la présence de l'Onu puisse être affirmée sur les zones de protection. Il y a bien un moment où la communauté internationale doit dire que cela suffit.
Libération : Comment ?
François Léotard : Pour l'instant, c'est probablement en mettant des unités, l'équivalent de ce qui a été fait à Srebrenica. C'est certainement insuffisant, mais cela a, au moins, une signification à la fois militaire et politique.
Libération : Mais les Britanniques par exemple se disent hésitants à placer des forces légèrement armées dans des situations où elles peuvent devenir des otages.
François Léotard : L'ONU ne peut pas poursuivre dans le chemin de sa propre déconsidération. À partir du moment où elle décide d'affirmer que des zones sont protégées, avec à l'intérieur des femmes et des enfants, elle ne peut pas se déconsidérer encore un peu plus en acceptant de les laisser sans protection, même symbolique. Chaque résolution, et nous en sommes à 34, apporte moins de crédibilité au lieu de renforcer les Nations unies. Il faut mettre un terme à cette situation.
Libération : Il y a quelques semaines encore, on entendait de la part de l'opposition devenue majorité des appels à des raids aériens. Vous-même, en janvier, aviez souhaité la levée de l'embargo sur les armes. Qu'est-ce qui a changé pour que vous mettiez en avant à ce point la dimension humanitaire ?
François Léotard : Il y a l'histoire de cette crise. Quand j'ai proposé des frappes aériennes autour de Sarajevo, en mai 1992, c'était encore possible. Il y a des choses qu'on pouvait faire à certains moments, et qu'on ne peut plus faire. Concernant l'embargo, j'ai certainement plus conscience aujourd'hui, je l'admets, des menaces physiques qui pèsent sur nos hommes. Le risque de généralisation, d'extension du conflit s'est également accentué. Je vous rappelle en outre qu'en mai 1992 il n'y avait pas de troupes au sol.
Libération : N'y-a-t-il pas tentation, ici et là en Europe, à tirer de l'impasse la leçon qu'il faut retirer les troupes de Bosnie ? Cette hypothèse est-elle discutée au sein de la majorité ?
François Léotard : C'est un fait qu'on entend des voix qui s'orientent dans cette direction. Il faut faire attention à plusieurs éléments. D'abord, si on retire la totalité des forces, on reconnaît l'épuration ethnique, on la cautionne. Ce serait inacceptable pour les Européens, car après avoir résisté on laisserait le champ libre aux tueurs. Un tel échec serait, à mon sens, très lourd de conséquences pour l'ensemble des pays anciennement communistes, y compris l'ex-URSS. Personnellement, je ne le souhaite pas. Ce serait le signal négatif par excellence pour l'ensemble des problèmes ethniques en Europe. C'est le contraire de ce que nous avons fait depuis 1945. Le drame de la Yougoslavie, c'est qu'il désavoue quotidiennement tous les efforts des Européens de l'Ouest depuis 1945.
Libération : S'il n'est pas question d'augmenter les forces françaises en Bosnie, est-il envisageable d'en retirer une partie ?
François Léotard : Oui, si nous trouvons des contingents de remplacement. C'est une hypothèse sur laquelle nous travaillons pour Zagreb par exemple.
Libération : La France entend-elle poser comme les Britanniques, le principe de la rotation pour les contingents mis à la disposition de l'ONU, c'est-à-dire de la possibilité de se retirer et d'être remplacé par d'autres ?
François Léotard : Je le souhaite. On prévient à l'avance l'ONU qu'on ne restera que jusqu'à telle date et l'on dit : "à vous de trouver le successeur". Je rappelle qu'à Chypre les Casques bleus sont là depuis vingt-huit ans, et je crains que nous ne soyons encore à Sarajevo dans plusieurs années. En tout cas l'ONU, si ce n'est la France. Je me réjouis de voir l'Allemagne s'engager, avec les difficultés institutionnelles que l'on connaît, dans une participation accrue à des opérations sous l'égide de l'ONU. Si chaque pays européen faisait l'effort de la France en terme de budget militaire, nous pourrions peut-être espérer une présence plus active de l'Europe sur les grandes scènes du monde.
Libération : Concernant les relations de la France et de l'OTAN, quel rapprochement envisagez-vous concrètement ?
François Léotard : Il y a deux domaines où je me refuse au dogmatisme et à une position idéologique fermée : le débat conscription-professionnalisation et l'OTAN. Sur l'OTAN, pourquoi faut-il être pragmatique, ouvert à des évolutions ? Parce que l'Otan évolue et que la France évolue. Nous ne sommes pas dans une situation figée. L'OTAN a adopté sur l'Est des attitudes tout à fait nouvelles, et la France a adhéré à ces concepts nouveaux. L'attitude de la France peut être la suivante. Premièrement, ne pas reposer le problème de l'intégration des forces : ce n'est pas le problème d'aujourd'hui. Deuxièmement, il y a des institutions dans lesquelles nous devons être plus présents : je pense au comité militaire. Cela se fait pour les discussions sur maintien de la paix (depuis fin 1992, un général français participe au comité militaire sur ces questions, Ndlr), mais on peut aller plus loin. Il y a en revanche des institutions dans lesquelles je ne vois pas l'intérêt pour nous de participer, comme le comité des plans de défense, dès lors que les problèmes de maintien de la paix seront traités avec nous au Conseil atlantique.
Libération : Vous vous heurtez à de très fortes résistances ?
François Léotard : C'est vrai que nous nous heurtons à une certaine résistance, mais nous n'accepterons pas non plus que l'OTAN se fasse à quinze. Ce n'est ni notre souhait, ni notre intérêt.
Libération : Vos suggérez donc une évolution par petites touches.
François Léotard : Tout à fait. Progressive, lente. Une évolution qui permette petit à petit, notamment par une présence humaine des officiers français dans des structures de l'OTAN, de mieux assurer la circulation de l'information. Mais le fondement de la démarche française en ce qui concerne les organisations internationales de défense, c'est d'abord l'Union de l'Europe occidentale (UEO). Nous avons adhéré à l'esprit du traité de Maastricht. Nous avons la volonté de le mettre en œuvre, notamment dans les perspectives de défense confiées à l'UEO.
Libération : Vous avez récemment déclaré qu'il ne fallait pas sacrifier les crédits militaires. Cela signifie-t-il qu'il faille les augmenter ?
François Léotard : La France connaît pour la première fois de son histoire en fait une croissance négative. Je le dis moi-même à ceux dont j'ai la charge, civils et militaires : veillons à ce que notre appareil de défense, l'ensemble de la nation, les 57 millions de Français puissent supporter cette crise sans précédent dans leur histoire récente, au même titre qu'une crise militaire. Si la croissance reprenait, je serais le premier avocat d'une réalimentation conventionnels. Dans la situation actuelle, j'adopte une attitude civique qui est de faire passer la préoccupation qui est la mienne : ne baissons pas plus que ça n'est nécessaire, plus que la militaires parce que, là, nous aurons contrainte ne nous l'impose, les crédits militaires parce que, là, nous aurons des lendemains difficiles.
Libération : Est-ce que la France aura les moyens de construire un second porte-avions nucléaire ?
François Léotard : J'ai dit que je le souhaitais, et aussitôt ajouté que la décision n'est pas prise. Faisons-en sorte de poursuivre le premier effort en rendant l'ensemble de la force navale liée aux porte-avions cohérente. Ce sera le travail de la loi de programmation militaire.
Libération : Vous parliez tout à l'heure de l'Europe. La France est effectivement la seule nation en Europe qui n'ait pas aussi radicalement tenté de toucher ce qu'on a appelé les dividendes de la paix. Est-ce que vous pensez que les Européens sont allés trop loin, trop vite, et qu'en conséquence cela voue l'Europe à terme à l'impuissance ?
François Léotard : Je réponds très clairement oui pour deux raisons. Je crois qu'il y a un risque, si on continue dans cette direction, de faire de l'Europe une zone de basse pression technologique, c'est-à-dire celle dans laquelle on n'aura pas fait les efforts nécessaires en termes de formation d'ingénieurs, de développement technologique et de pédagogie de défense. Seule la France actuellement résiste aux grandes industries américaines, dans la plupart des secteurs. Je n'adhère pas au concept de "dividendes de la paix", parce que je considère ce concept comme extraordinairement dangereux. Les menaces changent mais elles ne disparaissent pas comme par enchantement ! Elles sont plurielles.
Libération : Est-ce que la cohabitation est plus facile avec le Président de la République ou au sein de la majorité ?
François Léotard : D'un côté, il y a un homme avec ses exceptionnelles responsabilités, de l'autre, il y a plus de 400 députés avec les leurs : c'est difficile à comparer. Je ne pense pas que le Président ni la majorité puissent avoir de réserves sur la façon dont les actions de la France sont actuellement menées en ce qui concerne la défense. Sur un sujet comme celui-ci – qui touche l'avenir de la nation, sa liberté –, il est souhaitable qu'un nouveau consensus apparaisse.
Libération : Comment voyez-vous votre avenir politique ?
François Léotard : On verra. Ministre, cela veut dire serviteur. Je m'efforce à bien servir et cela me suffit.
Libération : Votre éventuelle candidature à la présidence de la République ?
François Léotard : Elle n'est pas d'actualité. Je me sens au contraire tenu, pour respecter ceux qui sont sous mon autorité, à une attitude qui ne soit pas partisane. La vie politique existe, elle a sa richesse, sa diversité, sa médiocrité parfois ; elle est souvent une lutte très cruelle. Je considère qu'il est capital dans une démocratie comme la nôtre de maintenir l'armée à l'abri de ces luttes et de ces compétitions. Si la notion d'État impartial a un sens – ce que je crois –, c'est bien là qu'il s'applique au premier chef.
La source —
vie_publique · nº 240176
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