Interview de Mme Simone Veil, député européen dans "Le Figaro" du 19 mars 1993, intitulé "Les Français aspirent à être gouvernés au centre", sur la crise de la démocratie et la dégradation du climat politique en France et sur les réformes prioritaires du
Simone Veil (auteur), Jean-Philippe Moinet (intervenant)
Le Figaro : Quelles sont, à vos yeux, les voies d'avenir pour notre République ? Et, selon vous, la France est-elle vraiment "malade" ?
Simone Veil : Depuis deux siècles, la France et la République ont traversé bien des crises. Celles-ci sont partie intégrante de notre Histoire, mais la France comme on dit "en a vu d'autres". Aussi ne suis-je pas inquiète pour la République. Je dirais même que rarement elle a été aussi peu contestée ou menacée qu'aujourd'hui, compte tenu de la relative faiblesse des partis extrémistes. Le Parti communiste ne devrait pas dépasser 9 % aux prochaines élections, alors qu'il se présente comme la seule force de gauche, et le Front national n'engrange pas les succès qu'il escomptait il y a peu encore. Ainsi, les idéologies de rupture ne font plus recette et les sondages traduisent l'aspiration d'une grande majorité de Français à être gouvernés au centre. En revanche, c'est la démocratie qui est malade. Certes, les libertés individuelles ne sont pas menacées, encore que l'affaire des écoutes téléphoniques jette un jour inquiétant sur certaines pratiques aux niveaux les plus élevés de l'État. Cela étant, les exigences démocratiques ne sont pas seulement l'affirmation des libertés politiques, c'est aussi l'impartialité de l'État, la probité et le sens des responsabilités des gouvernants, l'équilibre des pouvoirs. On en est loin lorsque les prébendes et privilèges sont quasi institutionnalisés et qu'aucun contre-pouvoir ne vient équilibrer l'omniprésence monarchique du Président de la République. Cependant l'opinion publique n'a que peu conscience des effets pervers d'une telle situation et ne considère donc pas le rééquilibrage des pouvoirs comme une priorité. Pour ma part, j'estime depuis des années déjà que cette concentration des pouvoirs est une des sources essentielles de la dégradation actuelle du climat politique. Au regard des critères classiques, notamment économiques, la France se porte relativement bien, mieux en tout cas que beaucoup de ses partenaires, à l'exception dramatique du taux de chômage, particulièrement celui des jeunes, qui est plus élevé qu'ailleurs. Ajoutons que nous avons la chance, à la différence des nombreuses démocraties, de ne pas être confrontés à une crise existentielle mettant en cause notre unité et notre identité : je pense non seulement à la Belgique et au Canada mais à l'Espagne, à la Grande-Bretagne et depuis peu à la Suisse. Quant à l'Allemagne, sa réunification n'est pas encore synonyme de cohésion. Et pourtant la France est malade de ses peurs comme le dit si justement Alain Duhamel, peur de l'Allemagne, de l'insécurité, de l'immigration et de la perte d'identité qui pourrait en résulter.
Le Figaro : Ces peurs ne relèvent-elles pas du fantasme ?
Simone Veil : Objectivement, ces craintes sont en tout cas excessives. C'est en fait d'une formidable crise de confiance dont souffrent les Français, à l'égard de tout ce qui constituait à leurs yeux l'épine dorsale de la société française et plus particulièrement des responsables politiques. Dans un monde en crise où tout va trop vite, personne ne répond à leurs questions, voire à leurs angoisses. Les événements sont perçus de façon émotionnelle à travers des images tragiques et des commentaires lapidaires. À cet égard, le récent film de Claude Chabrol L'œil de Vichy me paraît un exemple symbolique. Les images de Vichy se succèdent. La vérité historique semble respectée. Encore faut-il que la connaissance des faits et l'intelligence des spectateurs sachent la reconstituer. C'est un langage d'initiés et non de pédagogie, qui m'a paru aller à l'encontre du dessein du réalisateur. De même, récemment, alors que les Français attendaient du Président de la République un discours sincère et vrai sur leurs graves préoccupations, ils n'ont eu droit qu'à une sorte de "reality show", esquivant les problèmes. Comment s'étonner dès lors que les Français se sentent de plus en plus désorientés, livrés à eux-mêmes, alors que les responsables, quels qu'ils soient, semblent se livrer à des spéculations très parisiennes ou à des luttes de pouvoir ?
Le Figaro : Une alternance, après le 28 mars, peut-elle permettre d'engager les réformes nécessaires ? Quel est votre jugement sur la cohabitation ?
Simone Veil : Avant toute réforme, ce que les Français attendent c'est un autre comportement et un autre discours. Ils ne sont plus dupes des promesses et de l'esbroufe. Ils veulent plus de rigueur, de transparence et de courage. L'efficacité requiert calme, la méthode et la durée. Même si celle-ci fait défaut, je crois qu'il y a lieu d'éviter les précipitations et donc la tentation toutes les réformes à la fois. Par voie de conséquence, il y a lieu de fixer quelques priorités : la lutte contre le chômage, la sécurité sociale, l'aménagement du territoire – qu'il s'agisse de la ruralité et des banlieues – et la justice ne peuvent attendre. Les problèmes posés y sont trop vastes pour qu'on puisse espérer les résoudre en deux ans mais il faut amorcer des solutions qui traduisent la détermination de la nouvelle majorité à les résoudre. La valeur symbolique de certaines mesures et le souci de corriger les sentiments de frustration et d'exclusion qui naissent d'une société où s'aggravent les inégalités et où les privilèges se renforcent, devront guider le choix des priorités à mettre en œuvre. En ce qui concerne le chômage, on sait qu'il n'y a pas de remède miracle. Aussi faut-il explorer toutes les flexibilités possibles ainsi que l'allégement des charges sociales dans les premières tranches de salaire, la relance des travaux publics et du bâtiment notamment pour des logements sociaux. S'agissant de la Sécurité sociale, la régionalisation de l'assurance maladie et la mise en place de filières de soins permettraient d'associer usagers et professions de santé à une gestion plus responsable. L'aménagement du territoire devrait se donner pour objectif prioritaire de mettre fin à des distorsions inadmissibles entre Paris et la province, les villes et leurs banlieues, la vie urbaine et le monde rural. On voit mal comment le Président de la République pourrait s'opposer à une remise en ordre de notre économie et de notre système social sous le prétexte de défendre des acquis sociaux compromis par l'héritage de la gestion socialiste.
Le Figaro : En matière de politique internationale, les conflits ne seront-ils pas imminents ?
Simone Veil : C'est la politique étrangère et notamment européenne qui risque effectivement d'être le terrain des affrontements. Si déjà en période de non-cohabitation c'est un sérieux handicap pour le Premier ministre de ne pas siéger au Conseil européen, la situation devient quasi ubuesque et tout à fait dommageable pour la France, avec la cohabitation. Celle-ci ne pouvant être évitée, l'on ne peut que tenter d'en corriger les conséquences par la coopération entre le Président et le gouvernement, à moins de chercher délibérément le conflit. Il faut surtout souhaiter que la construction européenne ne soit pas sacrifiée pour dissimuler les divisions au sein de la nouvelle majorité telles qu'elles sont apparues au cours de la campagne du référendum. L'isolement de la France au sein de la Communauté aurait en effet des conséquences tragiques.
Le Figaro : Quelle personnalité, aujourd'hui, vous paraît apte à rétablir la confiance et à gouverner efficacement ?
Simone Veil : On parle beaucoup de M. Balladur. Je pense aussi à M. Barre. L'un et l'autre sont des hommes d'État, tous deux attachés à l'Europe. Plus que leurs orientations politiques ou leur style, ce qui les différencierait sans doute ce sont leurs conceptions des relations avec d'une part le Président de la République et d'autre part la future majorité parlementaire. Davantage que le nombre de sièges de l'UDF et du RPR – critère qui souligne les divisions et rivalités personnelles alors qu'il n'a guère de sens puisque dans 80 % des circonscriptions ces deux formations présentent un candidat unique –, le choix qui revient d'ailleurs au Président de la République devrait à mon sens se porter sur celle de ces deux personnalités qui, dans les circonstances incroyablement difficiles, saura prendre les décisions courageuses que requiert le redressement du pays.
La source —
vie_publique · nº 240681
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