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18 mars 1993 · Partis · L'évènement du jeudi · discours Discours

Interview de M. Charles Pasqua, président du groupe parlementaire RPR au Sénat, dans "L'événement du jeudi" du 18 mars 1993, sur les taux d'intérêt élevés et la politique gouvernementale envisagée par l'opposition.

Charles Pasqua (auteur), Nicolas Domenach (intervenant), Maurice Szafran (intervenant)

L'Événement du Jeudi : Selon un récent sondage SOFRES, 61 % des Français ne pensent pas que la future majorité sera en mesure d'améliorer la situation du pays... Charles Pasqua : C'est bien la preuve que les Français sont devenus raisonnables : ils n'attendent plus de miracle ; et ils ne supporteraient pas de notre part des jugements excessifs, démagogiques sur la situation réelle du pays. Il ne vous a d'ailleurs pas échappé que la plate-forme de l'opposition se contentait d'indiquer des directions. Mais pour commencer à redresser le pays, il nous faudra prendre des mesures. L'Événement du Jeudi : Lesquelles ? Charles Pasqua : Avant tout, connaître l'état réel du pays : quelle est la vérité sur le déficit budgétaire ? La vérité sur les comptes des régimes sociaux ? La vérité sur l'endettement public ? Et la vérité, surtout, sur les millions de Français qui flirtent avec le seuil de pauvreté ou vivent en deçà de ce seuil ? J'affirme qu'il y a beaucoup, beaucoup de Français qui n'atteignent même pas le niveau du RMI, notamment chez les agriculteurs. L'Événement du Jeudi : Quand faudra-t-il réaliser cet audit ? Charles Pasqua : Tout de suite, dans les premiers jours. L'Événement du Jeudi : Qui le fera ? Charles Pasqua : Des experts internationaux, des grands commis de l'État. Nous avons besoin, je le répète, de savoir nous-mêmes et de faire savoir aux Français. L'Événement du Jeudi : Et après ? Charles Pasqua : Après, il faudra discuter – pour de vrai, pour de bon – avec les Allemands et poser, enfin, « la » question au chancelier Kohl : veut-il s'entêter à faire payer la réunification allemande par l'Europe tout entière ? Est-il européen ou œuvre-t-il pour son unique intérêt ? Je parle, vous l'avez compris, de ces taux d'intérêt élevés qui empêchent nos entreprises de trouver des crédits pour investir. L'Événement du Jeudi : Vous voulez dire que les précédents gouvernements se sont écrasés devant les Allemands ? Charles Pasqua : Jusqu'à présent, les Allemands n'ont pas été confrontés à des gouvernements français fermement décidés à défendre nos intérêts. Les socialistes ont fait preuve d'une insigne faiblesse. Si les Allemands sont aussi attachés qu'ils l'affirment à l'union monétaire européenne, ils comprendront le langage de la fermeté. Si notre prochain gouvernement échoue lui aussi, il faudra envisager d'autres mesures... L'Événement du Jeudi : Vous menacez l'Allemagne ? Vous menacez d'interrompre le processus d'union monétaire ? Charles Pasqua : Mais il est déjà interrompu, ce processus ! Personne ne remplit plus les conditions et les critères de l'union monétaire. En soi et à terme, l'union monétaire reste un but louable. Mais vouloir contraindre tout le monde à passer par le moule allemand, c'était une erreur monumentale. L'Événement du Jeudi : De quelle façon la diplomatie française aurait-elle dû procéder ? Charles Pasqua : En priorité, nous aurions dû travailler à l'union politique. Celle de toute l'Europe, pas seulement celle des nantis. L'Événement du Jeudi : Ce discours est démagogique... Charles Pasqua : Pas du tout. Si nous avions donné aux pays de l'ex-bloc soviétique le sentiment qu'ils appartenaient à notre ensemble, il n'y aurait peut-être pas la guerre aujourd'hui dans l'ex-Yougoslavie. Je crains d'ailleurs que les affrontements à venir ne soient bien pires dans l'ex-URSS. L'Événement du Jeudi : Vous prophétisez. Mais que devra faire le prochain gouvernement ? Charles Pasqua : Relancer l'union politique et rétablir la préférence communautaire. Parce que, et nous le savons tous, le Marché commun ne fonctionne plus. Nos pays, par exemple, sont inondés par les vins du Maroc, les poissons des pays de l'Est et les fruits du Brésil. Notre gouvernement ne dit rien et Bruxelles laisse faire. Pas question que la nouvelle majorité continue à accepter tout cela. Je rappellerai simplement que la majorité de notre électorat a voté « non » à Maastricht. Il faudrait en tenir compte. L'Événement du Jeudi : Une menace directe contre Chirac et Balladur ? Charles Pasqua : Pas du tout. Nos objectifs sont les mêmes ; nous divergeons parfois sur les méthodes... Mais Séguin et moi, nous ne dirigeons pas le RPR. Nous sommes des voltigeurs de pointe dans un champ de mines, nous ouvrons des voies, nous réfléchissons. Quand Giscard affirme désormais que la priorité, c'est le social, je m'en réjouis. Je l'ai convaincu ! L'Événement du Jeudi : Et lui, et Balladur, et Chirac, ils vous ont convaincu de l'absolue nécessité d'un franc fort ? Charles Pasqua : La question est ridicule : personne n'est pour le franc faible ! Le problème, je le répète, est celui des taux d'intérêt. La situation économique est à ce point paradoxale que les entreprises françaises n'investissent et ne créent plus d'emplois... qu'à l'étranger... Nous ne pouvons pas continuer ainsi. L'Événement du Jeudi : Vous voulez fermer les frontières ? Charles Pasqua : Évidemment pas. Je voudrais inciter les Français à investir en France. Et nous en revenons toujours à ces taux d'intérêt. Chirac et Balladur estiment que l'on peut faire pression sur les Allemands pour les faire baisser sans laisser flotter le franc. J'en suis moins convaincu. Voilà notre divergence. Mais une fois au gouvernement, il n'y aura plus de discussion théorique. Nous serons contraints de nous battre car aucun pays n'est prêt à sacrifier ses intérêts au profit de la France. L'Événement du Jeudi : Le nouveau gouvernement rendra donc public le véritable état de la France ; il bataillera ferme avec le chancelier Helmut Kohl. Quelles autres priorités ? Charles Pasqua : L'école. L'école était le creuset de l'unité nationale. Nous étions tous gaulois, nous savions comment et pourquoi. L'école était surtout le lieu névralgique de la promotion sociale. Elle est devenue le symbole de la France des inégalités et la gauche le tolère. Moi, non ! L'héritier des valeurs de la République, c'est moi, pas Rocard ! L'Événement du Jeudi : Que faut-il faire ? Précisément ? Charles Pasqua : Éviter que 46 % des enfants – oui, 46 % ! – arrivent en 6e sans savoir lire et écrire couramment. Il faut mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour éviter cette catastrophe. L'Événement du Jeudi : Séguin est favorable à une augmentation des impôts. Balladur y est hostile. Et vous ? Charles Pasqua : J'y suis également opposé. Nous devons trouver d'autres méthodes, d'autres solutions, et elles dépendent de l'état psychologique des Français. Ce pays est riche. Mais il est aussi le pays de l'argent pas investi, le pays de l'argent bas de laine, aujourd'hui celui des Sicav monétaires. Je suis par exemple favorable au lancement d'un emprunt national assorti d'un certain nombre d'avantages, notamment sur les droits de succession. Moi, je suis un libéral plutôt jacobin qui n'exclut pas l'intervention de l'État si nécessaire. L'Événement du Jeudi : Les Français ne croient plus à l'intervention des politiques dans la lutte contre le chômage. Ce désaveu vous trouble-t-il ? Charles Pasqua : J'en ai marre d'entendre dire partout, à droite et à gauche, qu'on ne peut pas faire grand-chose. Je pense l'inverse. Mais il est vrai que, si l'on se contente de laisser jouer les règles du marché, alors le problème ne sera jamais résolu. L'Événement du Jeudi : Vous avez des solutions ? Charles Pasqua : Dans le département des Hauts-de-Seine, il y a 17 500 chômeurs de longue durée. Nous avons traité 8 500 cas. En huit mois, nous en avons réinséré 30 % dans le tissu économique alors que la conjoncture est mauvaise. Clinton affirme : « Ce qui est bon pour l'Arkansas est bon pour les États-Unis ! » Alors ce qui est bon pour les Hauts-de-Seine est peut-être bon pour la France ! L'Événement du Jeudi : Vous plaisantez sur un sujet qui angoisse les Français... Charles Pasqua : Pas du tout. La résorption du chômage existant passe par la décentralisation. Si l'État conduit la guerre contre le chômage, c'est l'échec assuré. Parce que l'État, c'est loin des hommes. Il faut faire confiance aux maires, aux présidents des conseils généraux. Les Français, je le sais, ne croient plus au miracle en matière de chômage. Ils sont désenchantés. Et le désenchantement, ce n'est pas très éloigné du désespoir. L'Événement du Jeudi : Votre réponse à ce mal-être général ? Charles Pasqua : Un gouvernement ramassé qui, très vite, donne des signes forts. Car nous serons jugés sur les deux ans qui viennent. L'Événement du Jeudi : Dans quels domaines, ces « signes forts » ? Charles Pasqua : L'immigration par exemple. Les Français ont la certitude que nos frontières sont redevenues des passoires. En quelques semaines, nous pouvons faire adopter par le Parlement les principales conclusions de la commission Marceau Long. C'est indispensable car les Français se posent des questions sur le devenir de notre identité nationale. Ils exigent des réponses et des garanties. L'Événement du Jeudi : Vous n'en démordez pas : Chirac devrait aller à Matignon... Charles Pasqua : Oui, il devrait accepter si la fonction lui est proposée. Je comprends néanmoins très bien qu'il n'en ait pas envie. Il devra se déterminer en fonction de l'intérêt général. L'Événement du Jeudi : Le président de la République choisira... Charles Pasqua : Le Président n'aura pas de liberté de manœuvre et nous n'accepterons pas qu'il nous impose n'importe quel Premier ministre. Après les scrutins des 21 et 28 mars, il y aura un nouveau rapport des forces. Mitterrand en tirera les leçons et il cherchera à éviter une cohabitation guerrière. Cet homme-là n'a plus qu'une préoccupation en tête : réussir sa sortie après quatorze années au pouvoir. Son ambition n'est plus de changer la vie des Français. Il a échoué et il le sait. L'Événement du Jeudi : Et si le Président de la République, comme en 1986 lors de la première cohabitation, soutient les mouvements sociaux qui pourraient éclater contre le gouvernement ? Charles Pasqua : Alors il y aura problème. Un gros problème. L'Événement du Jeudi : Si Chirac ne va pas à Matignon, doit-il devenir président de l'Assemblée nationale ? Charles Pasqua : C'est à lui de se prononcer. Cela me semble toutefois une idée baroque. L'Événement du Jeudi : Alors qui ? Séguin ? Charles Pasqua : Séguin ferait un excellent président de l'Assemblée nationale. L'Événement du Jeudi : Vous dénoncez « l'État PS ». Et les responsables de l'UDF, eux, sont très inquiets à l'idée d'un retour de « l'État RPR »... Charles Pasqua : L'État RPR, c'est un fantasme. Sur toutes ces questions, nous sommes nuls, nous les gaullistes. Les opinions politiques des grands serviteurs de l'État, je m'en moque. Ce que je leur demande, c'est de servir le prochain gouvernement. Rien d'autre. Vous verrez : nous n'aurons pas besoin de changer beaucoup de gens en place. Même les socialistes se mettront à notre disposition. Ils savent pertinemment où se trouvera le vrai pouvoir. Chez nous.
La source — vie_publique · nº 240724
↗ https://www.vie-publique.fr/discours/240724-interview-de-m-charles-pasqua-president-du-groupe-parlementaire-rpr-au?egn-publisher=dila_vp&egn-name=informer_opendata_discours
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