Interviews de M. Roland Dumas, ministre des affaires étrangères, à RMC le 18 mars 1993 et à Europe 1 le 26, sur les élections législatives de 1993, ses chances d'être élu, la cohabitation et la situation en Yougoslavie.
Roland Dumas (auteur), Philippe Lapousterle (intervenant)
Jeudi 18 mars 1993RMC
P. Lapousterle : Vous faites campagne, dans la 4e circonscription de la Dordogne à Sarlat où vous êtes candidat. Une élection annoncée comme difficile. Vous pensez pouvoir tenir face au reflux de la vague rose ?
R. Dumas : Toute élection est difficile par nature et aléatoire. Le climat est dur, c'est vrai, mais je mène une campagne très intéressante. Je visite les 184 communes de ma circonscription, je fais entre dix et douze réunions par jour dans les communes, un meeting le soir. À distance, à Paris, je continue de gérer les affaires extérieures de la France.
P. Lapousterle : Votre opposant a reçu le soutien de tout l'état-major RPR...
R. Dumas : Oui, mais il n'était pas tellement en condition. E. Balladur grippé est reparti très vite, J. Chirac comme toujours pressé n'a pas pris son dîner, C. Pasqua de retour d'Afrique n'était pas en forme et n'a pas réussi à faire rire. Moi je tiens la route.
P. Lapousterle : Vous êtes toujours aussi méchant...
R. Dumas : Non, c'est la campagne qui veut ça.
P. Lapousterle : Pensez-vous que le PS et la gauche en général, jouiront d'un sursaut final avant les élections ?
R. Dumas : Je pense qu'il y a une reprise. Les militants et les sympathisants se sont mobilisés, les explications portent et il y aura d'abord au premier tour un sursaut, un plus pour le PS et la gauche. J'imagine assez bien que les résultats du premier tour conditionneront le second tour et qu'alors les choses se modifieront dans le bon sens.
P. Lapousterle : Si vous n'étiez plus ministre dans 15 jours, faut-il écouter ceux qui vous promettent un bureau à l'Élysée comme conseiller du Président en matière de politique étrangère ?
R. Dumas : Je continuerai à m'occuper de la politique étrangère. J'y suis maintenant depuis une dizaine d'années. D'abord avec les affaires de l'Europe, ensuite au Quai d'Orsay, donc c'est devenu un peu ma spécialité. Je le ferai là où je serai placé. À chaque jour suffit sa peine, passons d'abord le cap des législatives.
P. Lapousterle : Quand le diplomate R. Dumas devient candidat il change de vocabulaire, de genre et de style, il devient plus nerveux. Et vous avez des phrases très dures pour l'actuelle opposition. Vous avez parlé de "politiciens fascisants" en parlant des gens de droite. La cohabitation sera-t-elle sereine ou dure ?
R. Dumas : Pendant une campagne électorale on grossit le trait et on force la voix, c'est ce qui m'est arrivé en réplique à ce que j'ai entendu. La cohabitation est inscrite dans la Constitution, elle sera traduite dans les faits si j'en crois les sondages. Donc, il faudra bien s'adapter, et surtout que la nouvelle majorité devra s'adapter au Président de la République. C'est quand même le Chef de l'État, c'est lui qui désigne le Premier ministre, même avec un changement de majorité. Il dispose d'un certain nombre de pouvoirs dont il faudra tenir compte.
P. Lapousterle : Le Président de la République ne devra pas s'adapter lui ?
R. Dumas : Il est le Chef de l'État, et il applique la Constitution avec loyauté. Il continuera.
P. Lapousterle : V. Giscard d'Estaing ou Balladur vous semblent des Premiers ministres convenables ?
R. Dumas : Il y en aura bien d'autres, je dirais même que cela risque d'être le trop plein.
P. Lapousterle : M. Rocard s'en prend au Président de la République et parle d'un règlement de comptes personnels entre beaucoup de Français et le Président. "Ça nous tombe dessus alors que nous n'y sommes pas pour grand-chose, mais c'est comme ça" a-t-il dit. Pourquoi Rocard attaque-t-il le Président à quelques jours d'une élection ?
R. Dumas : Je pense qu'il veut se démarquer de tout. L'avenir dira si c'est une bonne méthode. J'ai lu comme vous cette déclaration et je m'efforcerais de ne pas la commenter. Il faudra y faire référence après les législatives et en tirer les conséquences. Le meilleur commentaire que j'ai entendu est celui de M. Sapin très proche de Rocard qui dit "c'était une phrase inutile."
P. Lapousterle : Est-ce que la recomposition politique doit être faite par quelqu'un qui attaque le Président de la République ?
R. Dumas : Il s'agit du PS donc le grand débat sur le PS, ses structures, son avenir, ce grand débat devra avoir lieu après les élections. Rocard a fait des propositions, L. Fabius a l'intention d'en faire, d'autres interviendront dans le débat, je ne m'en priverai pas personnellement. Et puis nous déciderons.
P. Lapousterle : Si Rocard est battu dans son fief, pourra-t-il continuer sa carrière vers la présidence de la République ?
R. Dumas : Je ne veux pas travailler sur de telles hypothèses. Je souhaite qu'il soit réélu.
P. Lapousterle : Assassinats politiques en Algérie, attentats islamistes en Égypte, faut-il craindre une montée en puissance du terrorisme islamique dans le monde ?
R. Dumas : Il faut tenir compte de l'aggravation de la situation et de la montée en puissance du fondamentalisme partout, dans tout le Proche-Orient, dans le Bassin méditerranéen, en Afrique du Nord. On doit affiner notre analyse. Pour ma part, je le fais et je pense que ce sera le phénomène le plus grave et le plus important des prochaines années.
P. Lapousterle : Que faut-il faire pour l'Algérie en ce moment ?
R. Dumas : Je suis allé en Algérie récemment, la France est disposée à aider l'Algérie et le peuple algérien. Nous ne reconnaissons que les autorités en place.
P. Lapousterle : Le général Morillon est en ce moment enfermé dans une ville. Il a lancé un appel aux Serbes hier en disant "que des milliers d'enfants risquent de mourir de faim à Srebrenica." N'est-ce pas en même temps qu'une attitude courageuse un constat d'échec ?
R. Dumas : Le général Morillon est un homme admirable. Je lui ai rendu hommage hier au conseil des ministres. Non seulement, il se comporte en homme courageux, mais il a compris que dans cette petite enclave se joue la crédibilité de l'ONU, celle des deux négociateurs et celle de la FORPRONU. Il était donc engagé dans une partie difficile. Il suscite l'admiration et mérite notre soutien. Je pense que dans les heures qui viennent, des mesures seront prises pour l'aider dans sa tâche. Il est inadmissible qu'il ne puisse pas lever ce blocus. Il est soutenu par l'ONU, par la communauté internationale. La France qui est très engagée dans l'affaire de la Yougoslavie est prête à l'aider par les moyens que lui-même suggérera.
P. Lapousterle : C'est-à-dire ?
R. Dumas : Il envisage que l'aide humanitaire qui ne peut pas arriver à destination par voie de terre, le soit par voie aérienne. Or, la France a fait prendre une résolution 781 au Conseil de Sécurité qui interdit le survol de la Bosnie. Si cette opération devait avoir lieu, il faudrait mettre en place cette résolution en même temps. Il faudrait donc prendre tout un dispositif. Il y va de la crédibilité de l'ONU. N'oublions pas que le général Morillon est sur place sous le casque et la bannière et de l'ONU.
P. Lapousterle : Srebrenica peut attendre ?
R. Dumas : Quelques heures peut-être, mais selon les informations la situation est grave. Il y a donc urgence.
P. Lapousterle : Eltsine, il y a urgence à l'aider aussi ?
R. Dumas : Oui ! Je n'arrête pas mes activités parce que je suis engagé dans une campagne électorale. Le monde est agité et après cette campagne il faudra bien prendre sérieusement en mains tous les dossiers. Il faudra bien que s'arrêtent les clameurs ici et là et que les Français se rendent compte que dans le monde aussi il se passe des choses graves.
Vendredi 26 mars 1993Europe 1
J.-P. Elkabbach : Faut-il prendre au sérieux vos propos sur le choix du Premier ministre ? Au nom de qui parlez-vous ?
R. Dumas : C'est une réflexion personnelle qui repose sur une idée claire : la Constitution doit être notre référence pour trancher de tous ces problèmes de cohabitation. Le Président est le gardien de la Constitution, il l'applique. Pourquoi voulez-vous qu'il envisage de se mettre hors-la-loi constitutionnelle ? On constate qu'avant le second tour, il y en a qui s'élèvent pour exiger son départ immédiat. Pourquoi voulez-vous que le président se jette dans la gueule du loup en appelant quelqu'un de ce camp ? La Constitution prévoit des échéances, des limitations des pouvoirs des uns et des autres. C'est une réflexion que vous trouverez logique, j'espère.
J.-P. Elkabbach : Au nom de qui parlez-vous ?
R. Dumas : C'est le fruit d'une réflexion faite à haute voix.
J.-P. Elkabbach : Le Président ne se sent-il pas enclin à respecter le choix des électeurs ?
R. Dumas : Non, le Président devra tenir compte du message des élections. C'est son rôle. Cela ne se fait pas automatiquement. Ce n'est certes pas l'un des camps qui peut lui dicte: sa ligne de conduite. Au nom de quoi le ferait-il ? S'il s'agit du RPR, quand on fait des calculs de près, on s'aperçoit que 20 % de ceux qui se sont exprimés sont en fait 14 %. Peut-on alors indiquer voie à suivre ? C'est une réflexion de juriste.
J.-P. Elkabbach : Y a-t-il des candidats possibles au sein de l'UDF ?
R. Dumas : Qu'il y en ait, personne ne peut en douter. Le choix n'appartient pas à ceux qui se mettent toujours en avant. La Constitution doit être la règle. La Constitution, toute la Constitution, rien que la Constitution.
J.-P. Elkabbach : A. Juppé vous a dit "chiche".
R. Dumas : Cela n'entre pas dans l'esprit du Président qui doit tenir compte des législatives, de son rôle tel qu'il est défini par la Constitution. Sa faculté de choisir est encore plus grande aujourd'hui du fait de la perspective du résultat final. Le président aura devant lui une majorité parlementaire sur laquelle il devra porter un jugement. Sa prérogative est celle qui est définie par la Constitution.
J.-P. Elkabbach : Quand le Président va-t-il nommer le Premier ministre ?
R. Dumas : Je ne pense pas qu'il ait l'intention de traîner. C'est une opinion personnelle. Je ne me substitue pas à lui, pour cause. Dans le contexte actuel, il n'est pas bon d'entretenir un suspense sur ce que seront les dirigeants de la France.
J.-P. Elkabbach : N'est-il pas contraint d'appeler le symbole du parti le plus important en élus ?
R. Dumas : Le choix d'un Premier ministre ne se fait pas avec une règle à calcul. Du reste, V. Giscard d'Estaing a dit très justement que cela ne se faisait pas de cette façon. Le Président doit utiliser tous les paramètres : le message envoyé par le pays, ses prérogatives, la composition de la majorité, le Premier ministre le plus apte à répondre à la situation actuelle. Il faudrait qu'il soit très européen. À partir de là, il choisit l'homme qui lui paraît le mieux répondre à ces critères.
J.-P. Elkabbach : Laissera-t-il gouverner le gouvernement ?
R. Dumas : Je le pense. C'est l'application de la Constitution qui doit prévaloir. Le président l'a dit à plusieurs reprises. Comment pourrait-il en être autrement ?
J.-P. Elkabbach : Avez-vous encore une chance d'être élu ?
R. Dumas : Je le pense.
J.-P. Elkabbach : Votre adversaire UPF a obtenu près de 4 % au premier tour ?
R. Dumas : Je fais le rassemblement de toutes les forces disponibles. Il ne peut trouver de réserves qu'avec le FN comme ce fut un peu le cas en 1988. Il reste tous les autres. Ce sont eux que je suis en train de mobiliser.
J.-P. Elkabbach : Si vous êtes battu, aurez-vous un bureau à l'Élysée ?
R. Dumas : C'est une hypothèse que je n'examine pas.
J.-P. Elkabbach : Votre dernier mot en tant que ministre ?
R. Dumas : Je souhaite, devant l'accélération des événements, que mon successeur prenne tous ces dossiers avec beaucoup de sang-froid, que l'on ne se brouille ni avec l'Allemagne ni avec les États-Unis, que les intérêts de la France soient préservés, que l'on réfléchisse bien à la situation extérieure telle qu'elle se présente.
J.-P. Elkabbach : Eltsine sera-t-il renversé ?
R. Dumas : Aucun des deux partenaires en présence, le Parlement et le Président, ne cherche la rupture complète. Observons que la Cour constitutionnelle russe a laissé une porte entrouverte pour un compromis. Elle a dit oui à des élections pour le 25 avril et non aux pouvoirs spéciaux entretemps. Le Parlement pourrait adopter une résolution qui tiendrait compte de la nécessité de sortir de cet imbroglio.
J.-P. Elkabbach : Le gouvernement japonais vient d'inviter Eltsine au sommet du G7 en juillet. Sera-t-il encore au pouvoir ?
R. Dumas : Il pourrait l'être si le compromis intervient. Les heures qui sont devant nous seront décisives. Je n'exclue pas tout risque de confrontation si la perspective de ce compromis disparaissait.
J.-P. Elkabbach : L'accord entre Musulmans et Croates de New York sur la Bosnie peut-il ramener un début de paix ?
R. Dumas : Je l'espère. C'est une bonne nouvelle, mais ce n'est qu'une partie du chemin. Nous savions que les Croates étaient disposés à signer, que les Musulmans acceptent le plan OWEN-VANCE montre que la voie que la France a choisie en proposant la conférence de la paix était la bonne solution. Il faut continuer de maintenir la pression sur les Serbes de Bosnie. C'est pour cela que le Président avait convoqué Milosevic à Paris.
La source —
vie_publique · nº 240066
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