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15 mars 1993 · Partis · Le Parisien · discours Discours

Article de M. Michel Rocard, ancien premier ministre et membre du PS, dans "Le Parisien" le 15 mars 1993, et interviews à France 2 et dans "Le Figaro" le 17, sur sa "charte sur l'immigration", sur le big bang, les nouveaux clivages sociaux et la redistri

Michel Rocard (auteur), Paul Amar (intervenant), Franz-Olivier Giesbert (intervenant), Michel Chamard (intervenant)

15 mars 1993Le Parisien Rocard : l'appel à une paix sur l'immigration L'ancien Premier ministre a choisi "Le Parisien" pour lancer un appel à tous ceux qui veulent régler le dossier de l'immigration à partir de quatre principes qui "s'imposent d'une majorité à l'autre". Une initiative qui s'inscrit dans la stratégie du big bang lancée à la mi-février. Voici le texte de Michel Rocard intitulé "une charte pour l'immigration." Je l'ai déjà dit, mais il faut le répéter : la France ne peut pas, hélas, accueillir toute la misère du monde. Il nous faut donc une politique de l'immigration qui soit claire et continue, d'un gouvernement à l'autre, d'une majorité à l'autre. Pour cela, quatre principes s'imposent. Aider le tiers monde. – C'est le premier principe : la France doit, avec l'Europe, participer au développement des pays du Sud. Ne nous y trompons pas, il se trouvera toujours des gens que la faim et la misère feront venir vers nous, à n'importe quel prix et quels qu'en soient les risques. Le meilleur moyen de les dissuader, ce n'est pas d'entourer la France de barbelés et de miradors, c'est de les aider à se développer économiquement, c'est-à-dire leur donner des raisons de rester chez eux, comme ils le souhaitent généralement. Limiter les entrées. – C'est le deuxième principe : la France est aujourd'hui tenue de restreindre l'immigration sur son sol. Les textes existent, il faut les appliquer. L'asile politique, principe constitutionnel, doit être préservé. Mais une action vigoureuse a permis de mettre fin aux fausses demandes d'asile politique. Elle doit être poursuivie tout comme doit être poursuivie la lutte contre tous les abus, notamment ceux de la polygamie. Appliquer le droit. – C'est le troisième principe : les étrangers en situation irrégulière, après examen de leurs droits, doivent être expulsés ou reconduits à la frontière, avec humanité mais avec fermeté. Il est plus efficace de laisser aux fonctionnaires compétents, dont la tâche est déjà bien assez difficile comme ça, le soin d'appliquer rigoureusement les lois en vigueur plutôt que d'en changer constamment. Favoriser l'intégration. – C'est le dernier principe, qui commande d'ailleurs tous les autres : les étrangers que la France a fait venir, qui y résident en situation régulière, doivent jouir de tous leurs droits. Ceux qui souhaitent repartir doivent y être aidés. Ceux qui souhaitent demeurer doivent être mis à l'abri de toute discrimination et pouvoir, comme tous leurs prédécesseurs, s'insérer harmonieusement dans notre société. Pour la France, être multiraciale est une richesse, mais rester uni-culturelle est une force. Sur ces quatre principes simples et humains, peuvent se retrouver à la fois l'efficacité et la générosité. Ne s'en écartent que les démagogues ou les irresponsables. Les autres, tous les autres, qui sont l'écrasante majorité à gauche comme à droite, peuvent, dans le respect continu de cette charte, contribuer à faire que l'immigration, contrôlée et acceptée, cesse d'être un problème et demeure un atout pour la France. 17 mars 1993France 2 P. Amar : Vos déclarations récentes, est-ce le Big bang avant le 2e tour ? M. Rocard : Ce serait plutôt une tempête dans un verre d'eau. Je vais vous faire un aveu considérable : je ne comprends pas grand-chose à tout ce tintamarre derrière lequel il y a peu de mystère. Les relations entre F. Mitterrand et les Français, c'est une longue histoire qui dure. Elles sont marquées de moments considérables : le Président de la République a conforté l'Europe, il a réconcilié la France et l'entreprise, la gauche et l'entreprise. Il y a des acquis. Mais dans les relations entre F. Mitterrand et les Français, il y a des hauts et des bas. Tout le monde l'avait dit, j'étais plutôt le dernier à l'avoir dit. Il m'a semblé que nous étions en train de vivre plutôt dans un bas de ces relations. Avais-je le droit de le dire ? Le commentaire de situation n'est-il autorisé qu'à ceux qui ne sont pas candidats ? Les candidats doivent-ils rester interdits de tout commentaire de situation ? Je vais faire un pronostic pour le compléter il y aura de nouveau des hauts. Imaginez que les sondages ne se trompent pas trop et que nous soyons menacés d'une victoire de la droite. Je le crains, ce n'est pas fait, ça pourrait arriver. Et imaginez que nous soyons gouvernés par un gouvernement dont la politique ne soit pas très sociale, c'est une probabilité, et que pour beaucoup de Français, y compris pour moi, notre espoir soit dans la défense que le Président de la République fera d'un certain nombre d'orientations et d'acquis sociaux du pays. Nous reviendrons à des hauts, à du meilleur dans les relations entre les Français et F. Mitterrand. Je n'étais pas le premier à le dire. Je crois que vous l'aviez dit bien avant moi. P. Amar : Restons dans le bas. Si la gauche perd, ce sera aussi votre défaite ? M. Rocard : Naturellement, une défaite collective parce que ce qui s'est fait sous l'autorité du Président de la République a été fait par tout un ensemble de responsables dont je suis. Puisqu'il faut rappeler de telles évidences, je le fais avec le souci de vous soulager. Nous allons travailler à donner le coup de reins salvateur par rapport à une défaite annoncée. P. Amar : Si la gauche perd, que faites-vous ? Vous ouvrez un chantier, le Big bang, restauration ou reconstruction ? M. Rocard : Il faut bien comprendre, ne faire dire aux mots que ce qu'ils veulent dire. Avec celui-là, j'ai simplement voulu dire que, en France, mais c'est vrai dans tous les pays développés atteints par la même crise qui est une stagnation économique et un chômage gigantesque, nous ne nous en sortirons qu'avec un gros effort de renouvellement de nos façons de penser, de nos formes d'organisation politique, et un effort à faire vite. La clé, c'est de savoir si on peut attaquer le chômage de manière plus forte et plus innovante, plus nouvelle que nous ne l'avons fait jusqu'à présent et la redistribution des coalitions politiques, des rassemblements d'hommes et de femmes de progrès pour poursuivre des objectifs dépendra de l'accord qu'on aura sur un certain nombre d'idées plus fortes. D'où ce problème que je pose d'un autre partage du travail. C'est une idée audacieuse, mais possible, dont un certain nombre de signes sont donnés dans des accords d'entreprises qui se négocient. P. Amar : Vous n'ignorez pas la signification de ce terme Big bang qui suppose une explosion. Laquelle ? M. Rocard : Elle sera dans les idées. Elle sera de récuser le fait que le monde des salariés et travailleurs de base est organisé exclusivement pour régler leurs comptes aux patrons et les remplacer par des fonctionnaires en nationalisant tout. Elle sera dans le constat que la croissance que nous recherchons et que nous n'avons plus, ne suffira même plus à assurer le plein-emploi. Donc il faut penser autrement en termes de convergence de forces sociales diverses pour faire vivre notre société autrement, avec une distribution autre du travail. C'est dans ce corps d'idées qu'est l'élément le plus fortement novateur et c'est autour de lui qu'il faut que ce rassemblent maintenant des forces sociales de toute nature. P. Amar : Pour appliquer ces idées nouvelles, il faut des hommes. N'est-ce pas une illusion ? Les centristes pourraient être demain dans la nouvelle majorité. M. Rocard : Retenons des chiffres. Il y a moins de 150 000 membres au RPR, 140 000 cotisants au PS. Le PC, qui en avait beaucoup plus, descend vers ces chiffres. Il y a 5 à 6 000 membres actifs dans chacune des deux forces écologistes et nous sommes 38 millions d'électeurs ou 58 millions d'habitants. Je ne vois pas la solution du problème que vous venez de me poser. Dans le fait de redistribuer les cartes entre les toutes petites forces qui sont déjà organisées sur la scène politique, je crois qu'il faut créer un espoir et une aspiration suffisamment immenses, convaincants et généreux, pour que des dizaines, des centaines de milliers de nouvelles personnes rejoignent une force politique en formation, en esquisse. C'est à quoi je vais travailler. Je ne poserai à personne le problème de son certificat de baptême en politique. Mais derrière un programme vigoureux sur le plan du partage du temps de travail, de l'égalité continue des chances, de l'organisation territoriale de nos solidarités, il y a plus de rapports entre des gens qui habitent une même banlieue, qu'ils soient salariés, petits patrons, professions libérales, qu'il n'y en a entre l'ensemble des salariés d'une même profession dans des habitats différents. C'est ça la réorganisation, la redistribution des forces politiques. P. Amar : Est-ce que votre dessein passe par l'implosion des partis actuels, dont le PS ? M. Rocard : Ne faisons pas trop dire aux mots, nous vivons sous votre empire, hommes de télévision, il faut des images qui fassent force d'où celle du Big bang. La vérité est plutôt de l'ordre de l'arboriculture. J'ai semé une idée, j'espère qu'elle germera. Il faudra greffer sur cet arbre et nous irons relativement doucement. La vérité, c'est qu'en France nous avons des mœurs politique d'un sectarisme, d'un ostracisme et d'une incompréhension mutuelle excessifs. On se paralyse à l'excès. Prenez l'exemple des 12 ou 13 régions de France qui n'ont pas de majorité. La dispute, les excès verbaux sont terribles au moment du vote des budgets. Nous avons besoin de trouver des formes de coopération politique améliorées puisque nous sommes divers. Voilà le type de Big bang, de recomposition, de réadaptation qu'il faut. Comme je suis socialiste, je vais y travailler chez moi. Mais si le PS est le seul à se rénover pendant que les mœurs restent les mêmes du côté du centrisme, fut-il de progrès ou de centre-gauche, du monde des communistes en train de réfléchir que le monde a peut-être changé par rapport au projet stalinien, des forces écologiques qui sont devenues politiciennes encore plus vite qu'on aurait pu l'imaginer malgré la générosité de leur inspiration, si tout reste inchangé, il ne servira pas à grand-chose que le PS se refonde profondément chez lui. Il faut tout de même le faire. 17 mars 1993Le Figaro Engagé dans une campagne difficile dans la 7e circonscription des Yvelines, Michel Rocard reste présent dans le débat national. Après avoir lancé son "big bang" à Montlouis-sur-Loire, il s'essaie à tracer des voies d'avenir pour la gauche. Quitte à prendre, comme lundi soir, des libertés à l'égard de François Mitterrand. Il s'explique aujourd'hui dans Le Figaro. Le Figaro : Vous avez déclaré, lundi soir, que les Français étalent en train de régler leurs comptes avec François Mitterrand. Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? Michel Rocard : C'est l'un des aspects qui ressortent fortement chaque fois qu'on interroge les Français sur le sens de leur intention de vote. Sans doute est-ce injuste, mais il faut le savoir. De même qu'il nous faut savoir que les reproches que tous les Français destinent au Président, c'est à nous tous qu'ils les adressent, en fait, comme je l'ai déjà dit à Montlouis. On ne gagne jamais rien à s'aveugler. Alors que reconnaître nos erreurs passées, et surtout tracer des choix d'avenir, c'est contribuer à ce que les votes de dimanche évoluent encore par rapport aux intentions. Le Figaro : Aujourd'hui, avec le recul, croyez-vous que la formule du "big bang" était appropriée ? Michel Rocard : Tout à fait. Elle a plutôt marché au-delà de nos espérances. Cela dit, il ne faut pas tomber pour autant dans la dérive qui consisterait à s'arrêter à un seul mot sans se préoccuper du contenu. J'ai employé cette formule pour traduire une volonté de transformation profonde de notre vision de la société. Elle conduit à répondre aux questions qui se posent aujourd'hui sur l'emploi dans nos sociétés modernes. Elle passe aussi par un changement de l'organisation des partis politiques. Le Figaro : Surtout du PS, apparemment... Michel Rocard : Surtout du PS pour moi, puisque c'est mon parti. Mais les autres en auraient tout autant besoin. Le PS ne peut plus se définir exclusivement comme un parti de salariés rassemblés autour du même combat de classe. Cette conception est devenue un anachronisme qui a quelque chose de paralysant. Mais ma réflexion ne concerne pas que les partis. J'ai voulu, je le répète, ouvrir un débat plus général. Le Figaro : Ces nouveaux concepts que vous recherchez s'inscrivent-ils encore dans une perspective socialiste ? Michel Rocard : Évidemment. Le Figaro : Vous vous définissez donc toujours comme un socialiste ? Michel Rocard : Tout à fait, et cela me fait plaisir de le répéter, notamment au Figaro, parce que cela fait une quinzaine d'années que j'essaie de convaincre que le socialisme a cessé de se définir par l'appropriation collective des moyens de production et d'échange. C'est peut-être ce qui explique que j'ai longtemps été perçu comme marginal à gauche. Souvenez-vous quand le socialisme est né, au XIXe siècle, c'était un mouvement de colère contre l'injustice sociale. Il a surgi de manière spontanée, à travers les mutuelles et les Bourses du travail, avant même qu'apparaisse cette volonté de rationalisation de l'histoire des hommes, où l'appropriation collective est devenue la recette miracle. Mais le socialisme est devenu un combat pragmatique. Les Suédois nous le disent depuis 1932, les Allemands depuis 1959, les Espagnols depuis leur congrès de 1979, avant même l'arrivée au pouvoir de Felipe Gonzalez. Nous, les socialistes français, nous avons trop tardé à découvrir que l'ancienne version ne marchait pas. Le Figaro : Le drame des socialistes français, en [illisible], c'est donc de ne pas avoir écouté Michel Rocard plus tôt et d'avoir attendu d'être au pouvoir pour faire leur aggiornamento idéologique ? Michel Rocard : C'est vous qui le dites ! Ce n'est plus le débat. Le débat porte désormais sur d'autres questions, sérieuses. Le Figaro : Venons-y. Si le PS en est là où il est, n'est-ce pas parce que tant d'injustices sociales se sont développées avec la gauche au pouvoir ? Michel Rocard : Cela dépend des instruments de mesure que vous prenez. Le rapport hiérarchique entre les salariés les mieux payés et les moins payés s'est plutôt resserré au cours des douze dernières années. Le fond du problème, c'est que personne n'a endigué les conséquences de la mondialisation de l'économie. Or les mouvements du marché sont forcément aggravateurs d'inégalités. Le Figaro : Parce que le marché serait antisocial ? Michel Rocard : Spontanément, bien sûr. On ne doit pas se passer de lui. Il ne peut se contenter de lui. Le marché est la forme la plus efficace de fonctionnement des économies, mais il porte avec lui une tendance permanente à la concentration. J'appelle socialisme le mouvement qui vise à le corriger de ces injustices, mais dans des conditions qui le laissent fonctionner et ne le paralysent point. Nous ne sommes ni des libéraux, ni des reaganiens, ni des thatchériens, et pas davantage des dirigistes ou des collectivistes ! Le Figaro : Votre appel s'adresse cependant aux électeurs de l'opposition. Jusqu'à quelle limite ? Michel Rocard : On est en train de sortir des logiques d'affrontement entre les salariés et les propriétaires du capital. Certes, on n'en aura jamais fini avec ce qu'on appelle les luttes des classes, c'est-à-dire les conflits et les grèves sur le partage du revenu ou les augmentations [illisible] elles n'ont plus vocation à fournir les leviers d'organisation et les clivages autour desquels se construit la société politique. Le Figaro : Quels sont cas nouveaux clivages ? Michel Rocard : J'en vois trois : l'Europe, le rôle de l'État et le traitement de l'autre, c'est-à-dire le rapport à la pauvreté, à la marginalité ou aux immigrés. Dans ces trois cas, il y a des clivages clairs. Le Figaro : Et l'éducation ? Michel Rocard : Je ne cite ni l'éducation, ni la justice, ni le problème du logement parce que, au-delà des polémiques électorales de mauvaise foi, tout le monde – sauf sur la carte scolaire – dit à peu près la même chose. Ainsi la droite est revenue, Dieu merci, sur son idée de faire éclater totalement tout le système éducatif. Elle parle de déconcentration et de plus grande autonomie des établissements. Notre position n'est pas fondamentalement différente. Le Figaro : Sur l'Europe, en revanche, le débat se développe et le fossé ne cesse de se creuser. Mais la ligne de clivage traverse en même temps la gauche et la droite... Michel Rocard : Oui, mais dans la proportion 50/50 à droite et 80/20 à gauche ! Aujourd'hui, la CEE est menacée par le jeu de la concurrence : les pays à protection sociale moindre produisent à moindre coût. C'est l'enjeu majeur des temps qui viennent et on n'y résistera que si l'Europe est capable de rassembler ses forces. Cette conviction est partagée par la gauche démocratique et aussi par plus de la moitié de la droite française. Je suis inquiet de la perspective de l'arrivée au pouvoir d'une coalition qui n'affiche pas clairement, vigoureusement, ses choix là-dessus. Le Figaro : Sur l'État, on retrouve davantage l'affrontement traditionnel entre la gauche et la droite... Michel Rocard : Pas tout à fait. De la pensée du XIXe, du gaullisme et du marxisme, nous avons hérité, nous les Français, d'une vision de l'État qui était purement régalienne. On en est sorti. Au point de donner, parfois, la priorité à la baisse du taux d'inflation et à l'équilibre de la balance des paiements en acceptant de laisser se déliter la cohésion sociale. Dans la droite française d'aujourd'hui, un certain nombre d'hommes, comme MM. Giscard d'Estaing, Madelin ou Longuet, dont je ne discute pas du tout la droiture, pensant que l'assainissement de nos sociétés passa d'abord par la diminution massive de certaines fonctions régulatrices de l'État. Les gaullistes, au contraire, célèbrent l'État, avec parfois trop de grandiloquence. Quant aux centristes, ils n'ont pas la religion du libéralisme, ils ont celle de la justice sociale et de la fraternité entre les hommes. Je remarque, en passant, que les pays qui tiennent debout sont ceux où les centristes ou les modérés ont un rôle prédominant, sinon dominant. Voyez l'Allemagne du chancelier Kohl. Voyez aussi l'Espagne de Felipe Gonzalez où sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens partagent finalement beaucoup de valeurs. Le Figaro : Dernier point de clivage, dites-vous : le traitement de l'autre, c'est-à-dire des exclus. Mais, en la matière, tout pouvoir, quel qu'il soit, n'est-il pas condamné à faire alterner prévention et répression ? Michel Rocard : C'est l'équilibre qui compte. Quand on ne s'appuie plus que sur la répression, elle ne marche plus et la société se détériore. Le Figaro : Est-ce que la finalité politicienne de votre projet n'est pas de ramener à gauche les électeurs écologistes pour tenter de reconstituer un courant majoritaire ? Michel Rocard : Le projet n'a pas de sens s'il se réduit à des finalités politiciennes. Voyez ce qu'est la politique aujourd'hui. Tenez, j'entendais l'autre jour M. Sarkozy déclarer, entre autres contre-vérités, que les dépenses de l'État ont augmenté trois fois plus vite que la croissance entre 1988 et 1992. C'est faux, complétement faux. Plus c'est gros, plus ça passe. J'ajoute qu'on ne peut faire évoluer les choses qu'en dehors des périodes électorales, où tout est gelé et où on s'insulte. Le Figaro : Pourquoi, alors, avoir lancé voire initiative en pleine campagne ? Michel Rocard : Je crois qu'il ne faut pas accepter l'idée que des hommes ou des femmes désespèrent et prennent le choc du résultat de ces élections comme un tremblement de terre après lequel il n'y a plus rien. Le Figaro : L'ouverture qui avait été souhaitée en 1988, elle n'a pas été tentés dans une période électorale, mais au début d'un septennat, et pourtant elle n'a pas marché. Comment l'expliquez-vous ? Michel Rocard : François Mitterrand a jugé nécessaire de ne traiter qu'avec des individus et non des forces politiques à partir du moment où celles-ci n'avaient pas évolué avant le second tour de la présidentielle. C'est cette décision-là qui a abouti à faire péricliter l'ouverture. Le Figaro : La logique de votre nouveau projet politique, c'est finalement la dissolution du socialisme dans un ensemble beaucoup plus large. C'est quoi ? Le parti démocrate ? Michel Rocard : Si je prenais le risque de dire que le vocabulaire de dénomination est l'enjeu de la bataille, il perdrait tout intérêt. Qu'est-ce qui s'est passé quand on a remplacé les facteurs par des préposés ? Du point de vue de la distribution du courrier, pas grand-chose, et du point de vue de la respectabilité syndicale de ces personnels, rien du tout. Mon ambition n'est pas sémantique. Elle est politique, sociale et culturelle. Le Figaro : Qu'est-il arrivé à la gauche pour qu'elle soit l'objet d'un tel rejet dans le pays ? Michel Rocard : C'est en effet paradoxal, puisque nous avons bien géré la France. Ce n'est pas pour rien que notre monnaie est aujourd'hui la plus stable de tout le G7. Nous avons réussi la désindexation des salaires et des prix. Nous avons aussi enrayé l'inflation qui est à l'économie ce que la drogue est à la vie privée. Voyez John Major qui, après sa dévaluation, a tenté une politique inflationniste. Il a tapé dans le mur plus vite encore qu'on pouvait le croire. Il faudrait que M. Séguin aille se renseigner là-bas, au lieu de tenir un discours sur le franc qui provoque la montés de nos taux d'intérêt à court terme. Ils sont plus élevés chez nous qu'en Allemagne. C'est ce que j'appelle la surprime Séguin. Elle nous a, depuis quelques mois, sans doute coûté quelques dizaines de milliers de chômeurs. Le Figaro : Si les socialistes ont si bien géré, pourquoi sont-ils condamnés, alors, à une sorte de Bérézina électorale ? Michel Rocard : Il est évident que nous payons l'usure du pouvoir. Il faut ajouter que l'aventure européenne entraîne une déstabilisation de l'identité nationale plus forte chez nous, où tout, depuis Philippe le Bel, est centré sur l'État. En Allemagne, en Espagne ou en Italie, ça passe mieux. Ces pays n'ont pas la même tradition étatique. Nous portons aussi le poids de ces affaires financières peu ragoûtantes, qui mettent en question, bien injustement, toute la classe politique, alors qu'elle est sans doute l'une des plus honnêtes du monde. Quand un homme politique puise dans la caisse et que tout va bien, on y accorde peu d'importance. Quand tout va mal, que le chômage s'étend et l'inquiétude avec, les scandales deviennent naturellement les symptômes d'une crise plus générale. Il ne faut pas les surestimer pour autant. Le Figaro : Avec des nominations comme celle de Pierre Joxe à la première présidence de la Cour des comptes, les Français peuvent aussi avoir le sentiment que les socialistes ont accaparé l'État... Michel Rocard : Vous vous souvenez de l'État giscardien ? Il y a toujours eu des nominations politiques. Il ne faudrait pas que la visibilité de quelques-unes aujourd'hui occulte le reste et fasse oublier les temps anciens. J'ai passé pas mal de temps dans l'administration française avant d'entrer en politique... sous un pseudonyme, par prudence. J'aime mieux vous dire qu'il n'était pas bon d'être de gauche dans les années 60. Nous sommes quelques miraculés. À Matignon, je pense avoir conduit le processus des nominations, en accord avec le Président de la République, de manière à ce que l'on ne retrouve plus d'imbéciles et d'incompétents à la tête de nos entreprises publiques. Nous avons confirmé ou mis en place de très grands chefs d'entreprise dont les convictions n'ont ostensiblement rien à voir avec les nôtres. Le Figaro : Dans le programme de la droite, il y a des choses que vous ne pouvez qu'approuver. N'est-il pas temps de privatiser, par exemple ? Michel Rocard : Pour moi, ce n'est pas une affaire de principe mais d'efficacité. Par exemple, dans un marché déprimé comme il l'est, et alors que nous manquons dramatiquement d'épargne, pourrons-nous vendre au juste prix ? Si oui, pourquoi pas ! Sinon, attention ! Le CNPF recommande d'ailleurs la prudence en la matière. Pour les privatisations comme pour les nationalisations, nous ne devons pas nous arrêter à la symbolique. Dès qu'on parle en termes symboliques, on fait de la mauvaise politique. Il est urgent de revenir à quelques principes da bon sens. En constatant, par exemple, que la nationalisation à 100 % est absurde l'entreprise perd la possibilité d'aller chercher de l'argent sur le marché en augmentant le capital. Le Figaro : En l'espèce, les socialistes commencent à reconnaître qu'ils se trompent... Michel Rocard : Certains socialistes ont en effet dit qu'ils s'étaient trompés. Mais laissez-moi ajouter que privatiser à 100 %, ce n'est pas forcément beaucoup plus malin ! Le Figaro : Quelle est la plus grande erreur commise par la gauche depuis 1981 ? Michel Rocard : L'immodestie, je crois. Vous vous souvenez : "On va changer la vie, on va baisser le chômage, on est les meilleurs, l'ombre et la lumière, etc." Le Figaro : La gauche n'a-t-elle pas échoué aussi là où on l'attendait le plus : la morale. Michel Rocard : Immodestie là encore. Elle avait prétendu qu'être de gauche valait brevet de moralité. C'était oublier l'évidence statistique ; sur la masse, forcément, quelques-uns à gauche n'étaient pas intègres quelques-uns seulement, mais quelques-uns de trop. Cela dit, j'ai fait voter au Parlement la loi renforçant le pouvoir de la COB, la loi sur la transparence des marchés publics locaux, la loi sur le financement des campagnes électorales et des partis politiques. On a commencé à nettoyer les écuries d'Augias. De même, après ma loi sur les écoutes téléphoniques, ce qu'on vient de découvrir ne serait plus possible techniquement. Le Figaro : Quel conseil avez-vous envie de donner à la droite ? Michel Rocard : De tourner sept, quatorze ou vingt et une fois sa langue dans sa bouche. Par exemple avant de déclarer que nos 2 900 000 chômeurs sont des chômeurs "socialistes", ce qui voudrait dire que les 3 200 000 chômeurs de M. Major sont des chômeurs "conservateurs", et ainsi de suite. Aux yeux des chefs de la coalition de la droite, le chômage serait ainsi le produit d'une mauvaise gestion gouvernementale. Apparemment, ils ne se sont pas encore rendu compte que nous sommes dans une crise de civilisation. Je ne crois pas qu'il soit à la portée de nos sociétés de retrouver l'équivalent du plein emploi. Nous devons donc poser le problème différemment. Le Figaro : Sur le plan économique, que devra faire le prochain gouvernement s'il veut espérer retrouver les chemins de la croissance ? Michel Rocard : Le problème à l'ordre du jour, ce n'est pas la dévaluation ni le flottement. C'est la réévaluation du franc. Voyez la balance commerciale. L'an dernier, les exportations françaises vers l'Allemagne ont augmenté de près de 6 %, alors que les exportations allemandes vers la France n'ont augmenté que de 0,5 %. Bref, si notre monnaie est parfois attaquée, ce n'est pas pour des raisons économiques. C'est à cause de la peur politique que provoque, chez certains, l'éventuelle montée en puissance du couple franc-mark, préfiguration d'une Europe forte qui, avec l'écu, pèsera sur les marchés. Le Figaro : Qui accusez-vous ? Michel Rocard : Les investisseurs ou les opérateurs anglo-saxons. Le Figaro : Comment faire, maintenant, pour que les marchés se calment ? Michel Rocard : Pour qu'ils se calment et que nous n'ayons plus besoin de subir une pénalisation de 4 points de plus que les Allemands sur nos taux d'intérêt à court terme, il suffit que les incertitudes sur la politique économique soient balayées. Une victoire électorale ne suffira pas. Il faut aussi que l'on y voit, enfin, clair.
La source — vie_publique · nº 240793
↗ https://www.vie-publique.fr/discours/240793-article-de-m-michel-rocard-ancien-premier-ministre-et-membre-du-ps-da?egn-publisher=dila_vp&egn-name=informer_opendata_discours
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