geheim.land Recherche Politique
12 mars 1993 · Syndicats Patronat · Le Peuple · discours Discours

Intervention de M. Louis Viannet, secrétaire général de la CGT, sur l'action syndicale au niveau international, au conseil présidentiel de la Fédération syndicale mondiale (FSM) à Larnaca (Chypre) les 12 et 13 mars 1993, publiée dans "Le Peuple" du 23 se

Louis Viannet (auteur)

À la veille du conseil général de la FSM qui s'ouvre le 9 octobre à Varsovie, nous avons pensé utile de publier l'intervention de Louis Viannet au Conseil présidentiel de la FSM à Larnaca en mars 1993. Intervention caractérisant les conceptions développées par la CGT qui seront à nouveau au cœur du conseil général. Cette rencontre avait donné lieu à un compte rendu dans le supplément au "Peuple" n° 1369, qui contenait les principaux éléments de la discussion de la Commission exécutive du 4 mars 1993. Dans une période en pleine mutation où montent les défis à l'échelle planétaire, l'enjeu que constitue le renouveau du syndicalisme dans notre pays, pose aussi des questions nouvelles au syndicalisme international. Ces documents prennent rang dans le souci de la CGT de donner toutes les informations à ses organisations et militants pour enrichir leurs réflexions individuelles et collectives, et permettre ainsi aux syndiqués d'être partie prenante de l'activité internationale de leur syndicat. D'entrée de jeu, il me paraît souhaitable de situer et caractériser la finalité des travaux de notre présente session du Conseil Présidentiel de la FSM. Il s'agit de préparer les décisions du prochain conseil général, celles-ci devant, sans plus tarder, conduire à une transformation profonde de la conception de l'activité de la FSM, en regard des enjeux de la période, des bouleversements intervenus sur la planète ainsi que des enseignements que nous tirons de la période passée et des défis qui se présentent pour le syndicalisme international. Besoin de solidarité internationale. Nous vivons une période marquée par un immense besoin de solidarité internationale. Le poids des multinationales dans l'économie mondiale, le caractère international de la production et des échanges, la recherche systématique de mise en concurrence des salariés entre pays industriels et pays sous-développés, à l'intérieur des principaux pays industriels ou à l'intérieur des pays sous-développés, posent des problèmes nouveaux au mouvement syndical de chaque pays et aussi à l'échelle internationale. Le Fonds monétaire international joue de plus en plus ouvertement le rôle de "gendarme économique du monde" au service de la stratégie des grands trusts internationaux et du pays capitaliste le plus puissant, les États-Unis, en articulation avec le Gatt et le Nouvel Ordre Économique sous la houlette des États-Unis. Sous couvert d'aide aux investissements, le FMI contrôle et impulse la restructuration industrielle et la redistribution des marchés, en veillant à sauvegarder l'accès à un faible coût des marchés des matières premières, à favoriser la baisse des coûts de main-d'œuvre, à ouvrir des champs d'intervention nouveaux aux forces du capital en poussant à la privatisation, à l'affaiblissement du secteur public et, surtout, à la remise en cause des acquis sociaux là où ils sont jugés insupportables – comme c'est le cas dans beaucoup de pays industriels développés –, et à empêcher leur mise en place là où ils restent à conquérir. Cette emprise des forces du capital, qui fixe au fonctionnement de l'économie mondiale, l'objectif prioritaire de recherche du profit, pousse au niveau le plus élevé possible la contradiction entre les capacités de production extraordinaires et un véritable blocage de la consommation par un élargissement des conditions d'exploitation des salariés. Les conséquences en sont dramatiques : chômage, précarité, remise en cause des acquis sociaux et démocratiques, développement de la misère, la domination contre une coopération véritable. Les forces du capital poussent les feux de remodelages étatiques et institutionnels correspondant à cette nouvelle phase de la crise. Les nouvelles étapes de cette stratégie en Europe occidentale, avec l'entrée en vigueur de l'Acte Unique Européen au 1er janvier 1993 et les luttes nationales autour de la ratification du traité de Maastricht, sont significatives de la pression du capital mais tout autant des résistances et aspirations populaires. Ainsi, les phénomènes de crise, économiques, sociales et politiques, accroissent les divergences dans les stratégies mises en œuvre pour tenter d'endiguer les principales conséquences de la crise. Force est de constater que, grâce aux luttes sociales dans beaucoup de pays, grâce à l'action des syndicats dont certains conduisent leur activité dans des conditions complexes, difficiles, les travailleurs parviennent à imposer des reculs, à enregistrer des succès, à empêcher l'aboutissement de projets dangereux, à obliger gouvernements et patronats à modifier leurs objectifs. Cependant, à l'échelle mondiale, nous souffrons d'une insuffisance criante de coopération intersyndicale et de l'absence d'initiative dynamique du syndicalisme international pour créer un rapport de forces de nature à soutenir et faire progresser les réponses aux besoins concrets et aspirations des travailleurs. Dans un tel contexte, la division syndicale fondée sur des clivages idéologiques, est un atout essentiel pour les forces du capital et renforce l'arrogance avec laquelle ces forces cherchent à accentuer leur emprise sur le monde entier. Le dépassement de cette situation est, tout à la fois, nécessaire et possible : nécessaire, parce que chaque avancée du capital se traduit par des difficultés plus vives pour les travailleurs, par l'extension des zones de misère et de famine et affaiblit la capacité d'intervention des forces de progrès ; possible, car à partir de ces réalités, des convictions grandissent sur le besoin de rassemblement et de convergences des organisations et des forces diverses de progrès, sur des objectifs revendicatifs allant, par exemple, du droit de veto des syndicats contre le "dumping social" à des mesures concrètes et efficaces pour barrer la route aux prétentions du FMI et de la Banque mondiale, ou à des politiques d'emplois pour enrayer le chômage et la précarité etc. Prendre la mesure des évolutions Face à tous ces problèmes décisifs pour les salariés mais aussi, plus fondamentalement, pour l'avenir des civilisations humaines de notre planète, le syndicalisme international témoigne d'une insuffisance dramatique d'initiative dynamique. Il lui faut prendre toute la mesure des évolutions intervenues avec trois caractéristiques dominantes : 1. L'effondrement des régimes de l'Europe de l'Est. 2. La stratégie du capitalisme, qui entend s'adapter aux mutations du monde pour mieux maintenir la pérennité de son système, combine les politiques d'attaques frontales répressives et les politiques sournoises d'intégration des salariés. 3. Les exigences de plus en plus affirmées des pays qui entendent, en cette fin de siècle caractérisée par les possibilités de l'explosion scientifique et technique et de la révolution informationnelle, accéder – enfin – au développement profitable à leurs peuples. Pour la CGT, il n'est donc pas d'autre voie que celle de travailler d'arrache-pied à l'émergence d'un véritable renouveau du syndicalisme international, en concevant et mettant la transformation de la FSM au service de cet objectif majeur. Toute l'expérience acquise par le syndicalisme, tant national qu'international, atteste que les fondements d'un véritable renouveau du syndicalisme international résident dans les notions d'indépendances, de démocratie et le caractère revendicatif de l'activité syndicale. Les revendications des salariés, c'est la base de la recherche du rassemblement. La prise en compte des diversités au plus près de situation, dans une situation évolutive complexe, c'est la recherche des solidarités réelles entre les salariés dans le monde. En effet, les diversités sont bien trop grandes entre l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique latine, sans même parler des diversités à l'intérieur de ces ensembles, pour imaginer des succès possibles dans une activité trop généraliste ou si les intérêts communs n'apparaissent pas comme évidents aux salariés. Il s'agit là, d'ailleurs, de tendances qui s'observent à l'intérieur de nos propres pays. Voilà donc pourquoi nous sommes confortés dans la conviction que les primautés du travail syndical international sont à accorder à l'activité dans les régions et/ou continents d'une part, et à l'activité professionnelle et dans les UIS d'autre part. Ces priorités, clairement décidées et formalisées, devraient s'accompagner de la réflexion complémentaire sur les conditions à réaliser pour une articulation entre ces deux pôles, afin que des initiatives spatiales et professionnelles se nourrissent et se dynamisent les unes et les autres. Après une étude attentive des textes proposés par le secrétariat pour cette session de la part de nos instances (Bureau confédéral et Commission exécutive confédérale), je me dois de dire que nous ne retrouvons pas l'affirmation de cette orientation. Il sera donc nécessaire de prévoir les dispositions pour, qu'après le Conseil présidentiel, de nouveaux textes traduisent bien nos débats et nos décisions. Aussi, la CGT considère que l'essentiel et l'urgence est de consacrer nos travaux à la définition des objectifs que nous entendons fixer au conseil général. Cet objectif est donc de définir les conceptions et les formes d'une activité internationale qui répondent aux objectifs des organisations adhérentes et qui rendent crédible notre volonté d'œuvrer à un renouveau du syndicalisme international à l'échelle de la planète. Aucune organisation syndicale internationale n'échappe, d'une manière ou d'une autre, à la crise globale et diversifiée du syndicalisme. La désyndicalisation, les difficultés financières, les modifications profondes dans l'état d'esprit et des comportements des salariés, des formes nouvelles de regroupement des salariés à côté, quand ce n'est pas à la place des syndicats, sont autant de signes préoccupants. De partout monte l'affirmation grandissante du besoin d'indépendance des syndicats, du besoin de démocratie dans toute la chaîne de l'activité syndicale, du besoin de syndicats proches du vécu des salariés, du besoin de syndicats actifs et revendicatifs, du besoin de plus de coopération internationale. Les critiques sur les dérives syndicales possibles ver la trop grande institutionnalisation et bureaucratisation des syndicats ne peuvent être ignorées. Les salariés partout, dans leurs conditions nationales, expriment une exigence de construction ou de réappropriation d'un syndicalisme de défense authentique, en toutes circonstances, de leurs intérêts matériels et moraux. Ces caractéristiques qui émergent des réalités sociales nous nous devons de les prendre en compte pour définir ce que nous voulons faire, comment nous voulons le faire et avec quels moyens. Ce que nous voulons faire Nous estimons qu'il convient de maintenir un pôle d'activité internationale qui, assuré de la représentativité de la FSM, nous permette d'être porteur d'une activité et d'un combat syndical internationalistes dont les valeurs d'émancipation humaine prolongent les luttes contre l'impérialisme d'idéaux antiracistes et anticolonialistes, qui marquèrent sur une longue période la vie de la FSM. Son rôle serait de créer les conditions des coopérations, concertations, d'échanges d'informations et d'expériences entre les organisations adhérentes et aussi, bien entendu, avec les organisations non adhérentes qui le souhaiteraient. Il lui reviendrait comme tâche essentielle, comme je l'ai abordé ci-dessus, d'impulser la prise d'initiatives par les bureaux régionaux de la FSM et par les UIS, en tenant compte de leurs caractéristiques originales, y compris institutionnelles, par rapport à la structure FSM proprement dite, et en ayant le souci de partir des situations précises et concrètes. La mise en œuvre de cette définition de l'activité internationale appelle une transformation dans tous les domaines si nous ambitionnons sincèrement de construire un pôle au service des points d'appui que sont les UIS et les régions, un pôle au service des organisations syndicales dans tous les pays et bien sûr, prioritairement, les organisations membres. Dans le domaine des structures, il convient d'alléger le secrétariat et le Conseil présidentiel. Devons-nous d'ailleurs conserver en l'état le Conseil présidentiel ? N'y-a-t-il pas une sorte de "doublon" avec le conseil général ? Avons-nous vraiment besoin de trois niveaux d'organismes de direction ? Deux n'y suffiraient-ils pas en les concevant par rapport aux finalités que nous impartissons à la FSM, acteur du renouveau syndical international ? Dans le domaine des méthodes de travail : cette phase nouvelle de l'activité internationale appelle un renouvellement des dirigeants. Il nous faut considérer cette question comme normale, s'inscrivant dans l'indispensable renouvellement des générations parce que chaque période nécessite l'interaction entre les réalités objectives qui fondent l'activité du syndicat et des hommes et des femmes dirigeants qui sont le produit des mutations intervenues et reflètent les aspirations, les comportements, le vécu du salariat. Une idée me paraît devoir être particulièrement soulignée : il ne peut plus y avoir, nulle part, d'organisme de direction apparaissant ou se vivant comme une superstructure hiérarchique ayant une activité déconnectée de celle de ses composantes. Ce point, avec tout ce qu'il doit comporter, de renouvellement aussi dans l'état d'esprit de tous et de chacun, sera capital pour le succès ou l'échec de ce que nous voulons entreprendre. Dans le domaine des UIS : il ne viendrait à l'esprit de personne de sous-estimer ou nier les problèmes réels, de nature et de portées différentes, que rencontrent les UIS. Il existe incontestablement des questions d'inadéquations pour nombre d'entre elles à toute une série de mutations intervenues. Nous devons exclure toute velléité de décider à leur place, toute mesure bureaucratique ou strictement organisationnelle. Par contre, il est urgent d'engager le débat avec les UIS, et chacune d'entre elles, pour changer tout ce qui doit l'être afin qu'elles deviennent beaucoup plus et mieux un outil au service des revendications professionnelles et de l'unité des salariés de leur ressort. Sur ces bases et au moment opportun, un texte pourra préciser le sens et la portée de leurs activités avec les moyens y afférents. Il nous faut donc prioriser la définition de l'orientation pour une FSM d'un type nouveau à l'occasion du prochain conseil général. De plus, il relève de l'évidence que le débat sur les UIS et les orientations que nous retiendrons pour elles ont des interférences obligées avec le cadrage politique global pour la FSM elle-même. Ne mettons donc pas < la charrue avant les bœufs comme on dit dans mon pays ! Et avec quels moyens faire vivre cette politique syndicale internationale ? La CGT avance donc les propositions suivantes pour le débat : - la mise en place d'un secrétariat permanent complètement renouvelé doté d'une équipe réduite de collaborateurs et collaboratrices ;- dans ce cadre, il est possible d'envisager une présidence assurée par un dirigeant national, non permanent à la FSM ;- que le Bureau de Genève devienne le principal lieu d'activité avec et envers toutes les centrales affiliées ou non à la FSM, en prise directe avec toutes les UIS, les bureaux régionaux qui en permanence sont en rapport avec I'OIT, le BIT, pour une préparation active, revendicative, de la Conférence annuelle de l'OIT. Cette présence permanente à Genève peut, à partir de ces lignes directrices, contribuer à travailler autrement les relations unitaires au sein de la FSM et avec les autres internationales régionales et mondiales. Un certain investissement devra être envisagé à proximité de Genève pour loger les bureaux des collaborateurs. Enfin, la FSM doit vivre avec ses moyens tels qu'ils sont. À côté donc des cotisations, il conviendra de privilégier des co-financements pour tout un panel d'initiatives ayant l'assentiment en son sein et/ou rencontrant un intérêt au-delà des rangs des affiliés. C'est donc bien de notre capacité à être en prise offensive avec une défense intransigeante et d'aujourd'hui des salariés, que dépend aussi une évolution positive des moyens financiers pour la réalisation d'initiatives impulsées par les régions et les UIS. La CGT est profondément convaincue que la mise en œuvre déterminée d'une politique de renouveau du syndicalisme international, est la condition incontournable pour donner une chance à la FSM transformée d'être acteur dans les processus d'évolution du monde qui sont devant nous. Tous, nous savons que les réalités d'hier ne se reproduiront plus telles qu'elles furent. Tous, nous sentons que les années qui viennent portent de formidables enjeux, d'immenses questions de société sont posées. Les pressions idéologiques se développent pour convaincre les travailleurs que l'humanité ne peut plus progresser et que l'avenir réside uniquement dans le partage entre les salariés, pour maintenir les marges de profit du capital et les privilèges des castes dirigeantes. La CGT entend contribuer de toutes ses forces à ce renouveau syndical, assez fort pour empêcher de nouvelles avancées du capital et pour conquérir dans tous les pays, par les luttes sociales, des acquis pour les salariés; assez attractifs par son comportement et ses idées, pour faire avancer la solidarité internationale véritable, chaleureuse et fraternelle. C'est tout le sens de nos propositions, qui ne sont bien sûr ni à prendre ou à laisser comme cela, mais qui se veulent une base de recherche du maximum de convergences pour construire résolument du neuf. Louis Viannet, Secrétaire de la CGT Lors du Conseil présidentiel de la FSM
La source — vie_publique · nº 212657
↗ https://www.vie-publique.fr/discours/212657-intervention-de-m-louis-viannet-secretaire-general-de-la-cgt-sur-lac?egn-publisher=dila_vp&egn-name=informer_opendata_discours
Fichier d'origine conservé
Ce texte n'a été ni résumé ni corrigé