Article de M. Lionel Jospin, membre du bureau exécutif du PS, dans "Libération" du 26 février 1993, sur l'importance de l'écologie, intitulé "l'écologie politique et la gauche".
Lionel Jospin (auteur)
Les périodes électorales ne sont pas toujours les plus propices à la réflexion. Les rivalités s'exacerbent, la tactique prévaut et les phrases se font parfois violentes. Ainsi l'initiative prise par Michel Rocard pour recréer un « espoir civique » a-t-elle provoqué d'étranges réactions. Brice Lalonde, avant heureusement d'accepter la « main tendue », n'aurait-il pas déclaré à l'intention de Michel Rocard et à propos du parti socialiste : « Il faut un meurtre. Si tu ne l'en charges pas, on le fera.»
Les débats d'idées doivent rester essentiels. Je voudrais donc dire ici quelques-uns des problèmes que me pose et des réflexions que m'inspire, en tant qu'homme de gauche, l'irruption puissante – j'allais dire le choc – de l'écologie sur la scène politique.
Mon sentiment est que, dans cette affaire, il ne s'agit pas de « régler » un problème d'élections et de partis. La compétition existe, avec d'un côté le souhait de se préserver et de l'autre l'envie de supplanter. Mais, pour tous, les enjeux sont autrement complexes et durables. Il faudra en débattre plus profondément demain. Mais je veux aujourd'hui, de façon sans doute trop générale, esquisser trois réflexions.
Les problèmes écologiques font maintenant partie de notre culture.
Tout le monde – de façon inégale – prend conscience que la planète et ses ressources, sa beauté, ses équilibres, globaux ou locaux, sont fragiles et doivent être pris en compte dans les choix humains. Des débats sont, sur ces sujets, ouverts entre scientifiques, entre philosophes et, bien sûr, entre politiques.
La politique traditionnelle était tournée vers la cité des hommes et leurs relations entre eux. L'économie politique s'est centrée sur le travail, les marchandises et les rapports de production. La politique d'aujourd'hui doit appréhender le monde naturel, ses ressources, ses limites, l'aménagement des territoires. Elle doit savoir économiser la planète comme l'écrit Claude Allègre, spécialiste des sciences de la terre, préserver les sols pour l'agriculture, lutter contre les pollutions, bref, faire de la « géopolitique » au sens nouveau que le philosophe Michel Serre donne à ce mot.
Il n'est évidemment pas souhaitable que cette nouvelle géopolitique implique un retrait de l'homme devant la nature, comme si celle-ci avait acquis une préséance absolue sur l'humanité. Mais ce sont là les excès de l'« écologie profonde » que je crois marginale. De même serait-il dangereux de faire l'impasse sur la logique du progrès scientifique et technique. Ce qu'il faut, c'est considérer les relations entre les techniques, les hommes et la planète de telle sorte que tout puisse tenir ensemble.
Notre fin de siècle prend conscience du fait qu'il est périlleux d'exploiter sauvagement la nature, comme le XIXe finissant avait pris conscience du scandale de l'exploitation économique de l'homme. Ce qui ne signifie pas que l'une exclut l'autre. Il est frappant de voir que le capitalisme sauvage comme le totalitarisme communiste à l'Est ont négligé les hommes tout autant que leur milieu et le patrimoine naturel qu'ils laisseraient aux générations futures.
La protection de l'environnement, une exigence pour les politiques.
Avec l'entrée en politique de l'écologie, la protection de l'environnement est devenue une des tâches reconnue des États démocratiques et une préoccupation incontournable pour tous les partis.
Cela n'est pas absolument nouveau. Et les esprits malicieux pourraient faire valoir que Dagobert infligeait une amende de six mois à qui salissait l'eau des fontaines... Plus près de nous, et plus sérieusement, on sait que l'État en France s'est attaqué aux pollutions de l'air et de l'eau à l'aide de décrets, de taxations, d'amendes, de subventions, d'agences, notamment à partir des années 60. Les pionniers de l'écologie, comme René Dumont, ont fait beaucoup pour la prise de conscience des questions écologiques. Mais les gouvernements socialistes ont finalement été actifs dans ce domaine.
Il faut à mon sens aller plus loin. On sent bien que, comme pour une vraie politique sociale, une politique écologique ne peut se surajouter simplement à la politique économique pour en corriger les effets néfastes. Il faut intégrer et la politique sociale et l'écologie politique à la politique économique. N'est-ce pas ce que voulait dire tout récemment Antoine Waechter ? D'ailleurs « l'environnement » n'est pas séparable de la politique agricole, de celle des transports, de la santé, de la ville, de l'aménagement du territoire ou du développement industriel.
On voit bien les conséquences qui en résultent. La politique ne peut contourner l'écologie et l'« écologisme » ne peut se concrétiser qu'en assumant la dimension du politique. D'ailleurs n'assistons-nous pas aujourd'hui à ce double rapprochement, les écologistes s'attachant de plus en plus aux problèmes de la démocratie ou du travail, la gauche et la droite intégrant davantage l'écologie ?
Mais si l'écologie politique ne se ré- duit plus à des idées « marginales » ou à des militantismes ponctuels, il lui devient de plus en plus nécessaire de faire des choix, locaux, régionaux, nationaux, voire planétaires. Et si c'est tout le champ des relations entre les progrès techniques, les conditions de travail, la production et l'environnement qui est en cause, les choix à faire ne seront plus seulement écologiques, ils seront aussi sociaux et politiques.Par conséquent, des clivages apparaîtront à l'occasion des choix. Il y aura il y a déjà une écologie politique prenant des chemins plus à droite et une autre les prenant plus à gauche (je précise que je n'oppose pas ici Génération Écologie et les Verts). Les clivages ne se feront pas seulement entre une « écologie profonde», qui sacralise la nature et est hostile au progrès technique, et une écologie plus réformiste, moins romantique, tenant davantage compte des hommes, Les clivages se feront aussi en relation avec les choix économiques et sociaux. Il est donc inévitable que l'écologie se partage. Et inévitable aussi que les partis et l'État aient à préciser leur politique écologique. C'est sur des options de fond que des alliances pourront se dessiner.
L'écologie doit-elle rester une écologie de parti ?
La tentation est évidente de faire de l'écologie une écologie de parti. Mais peut-elle se replier sur une position d'autonomie, peut-elle s'enfermer dans un seul mouvement sans risquer de se figer dans une sorte d'idéologie sans mémoire des luttes sociales, sans entrer dans la complexité des processus économiques, tout en tentant de vivre dans ce que j'avais appelé dans un livre un « ailleurs » en politique ?
On dit: la classe ouvrière est en train de disparaître. C'est vrai en partie. On dit que les choix politiques ne sont plus directement dépendants des appartenances de classe de type ouvriers patrons. C'est vrai aussi. Mais cela signifie-t-il qu'il n'y a plus de dépossédés, qu'il n'y a plus de déshérités, qu'il n'y a plus d'inégalités choquantes ? On peut être privé (ou moins bien pourvu) de formation, de culture, de santé, de loisirs, d'information, de droits civiques, comme on peut être privé d'espace respirable dans les villes ou d'équipements dans les campagnes. Tant qu'il y aura dans la société des biens fondamentaux, qui ne sont pas nécessairement des marchandises, disponibles pour les uns et dont les autres sont privés, il devra y avoir des politiques capables de corriger la répartition des biens.
C'est là ce qui doit caractériser une véritable politique de gauche, et c'est là en quoi elle doit toujours être reconstruite et repensée: parce que la nature des exclusions, des injustices et des exigences change. Il faut d'ailleurs savoir reconnaître que tout mouvement ou parti vieillira mal s'il est aveugle aux réalités et aux revendications nouvelles.
Aujourd'hui, avec l'écologie, la gauche doit accepter une nouvelle métamorphose; pour ma part, j'y suis prêt. Inversement, l'écologie politique devra dire si elle prétend être une idéologie de substitution à la gauche, si elle entend dénier la différence entre les chemins de droite et les chemins de gauche ou bien si l'écologie peut être une dimension majeure d'une politique et d'une pensée que je continue d'appeler de gauche.
La source —
vie_publique · nº 212140
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