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25 février 1993 · Partis · Le Figaro · discours Discours

Interview de M. Lionel Jospin, membre du bureau exécutif du PS et ancien ministre de l'éducation nationale, dans "Le Figaro" du 25 février 1993, sur les propositions de l'opposition pour l'enseignement supérieur.

Lionel Jospin (auteur), Joseph Macé-Scaron (intervenant)

Le Figaro : Comment réagissez-vous aux propositions de l'opposition dans le domaine de l'enseignement supérieur ? Lionel Jospin : La lecture des propositions du RPR dans votre journal m'a surpris, mais aussi inquiété. Cela d'autant plus que celles-ci font contraste avec ce que l'on entend ou lit depuis quelque temps de la part des responsables de l'opposition. Après avoir proclamé haut et fort la nécessité de changer « en profondeur » notre système d'éducation, les principaux leaders de la droite, s'informant sans doute des réalités, des réalisations récentes, des comparaisons internationales, semblaient revenus à un programme disons plus raisonnable. Un point m'inquiète en premier lieu et devrait préoccuper les enseignants comme les parents d'élèves et les étudiants, c'est l'aspect budgétaire. Les responsables de l'opposition, s'ils ne proposent rien de nouveau, déclarent qu'il faudra apprendre à mieux dépenser, que les efforts budgétaires ne sont pas nécessaires, etc. Or on sait ce que parler veut dire. Je voudrais sur ce point fixer clairement quelques références. Le budget de l'éducation nationale est pour 91 % un budget consacré aux salaires. Le nombre d'enseignants atteint neuf cent mille. Augmenter les instituteurs, les professeurs, les professeurs d'université de 1 000 francs par mois nécessite un effort de 11 milliards supplémentaires par an ! On ne peut donc à la fois dire que l'on va valoriser la situation des enseignants et annoncer un budget constant. Pour s'en tenir à l'enseignement supérieur, il faut rappeler que son budget est passé en cinq ans de 23 milliards à 40 milliards, et que cet effort sans précédent a permis dans le calme d'accueillir trois cent trente, mille étudiants supplémentaires tout en augmentant le budget consacré à chaque étudiant de 20 %. En matière d'enseignement comme ailleurs, il n'y a pas de miracle : ou c'est une priorité, et cela se traduit budgétairement; ou cela ne l'est pas. C'est d'abord à cette question qu'il faudra répondre. De la réponse découlera une seconde question. L'effort de renouveau de l'enseignement supérieur que J'ai entrepris sera-t-il poursuivi ? Cela a signifié : – la revalorisation des enseignants-chercheurs, la première depuis trente ans !– la multiplication par six des budgets consacrés à la formation des futurs enseignants du supérieur ;– le programme « Université 2000 » et la construction de 2 millions de mètres carrés de nouveaux locaux à travers la France sur cinq ans ;– le programme de construction des logements étudiants ;– la continuation des contrats pluriannuels État-universités :– un rythme de création de postes nécessaire pour accompagner la croissance du nombre d'étudiants ;– le doublement des IUT et des BTS ; – le développement des instituts universitaires professionnalisés ; – le quadruplement des crédits pour les bibliothèques universitaires ; – le doublement des crédits de la recherche-université, etc. Le Figaro : Ne faites-vous pas ici un procès d'intention ? Lionel Jospin : Écoutez, chaque fois que le RPR a détenu les clefs de notre enseignement supérieur, le budget de ce le budget de ce dernier a décru ou stagné, les conditions des personnels ou des étudiants se sont dégradées, et cela s'est d'ailleurs terminé deux fois par des troubles. Chaque fois qu'un parti conservateur a été au pouvoir en Europe, les universités ont été maltraitées. L'exemple de Mm Thatcher est bien connu, mais celui des gouvernements conservateurs allemands ou suédois n'est pas moins clair. Or, je le répète, seul un budget décent permettra de continuer l'œuvre de renouveau. Ayant fait progressé le budget des universités comme aucun ministre avant moi ne l'avait fait le suis bien placé pour dire que, si l'on veut rattraper notre retard sur les principaux pays Industriels, y compris Taiwan ou la Corée, il faudra continuer l'effort. Les États-Unis continuent de dépenser deux fois plus que nous par étudiant, alors que, proportionnellement à la population, Ils ont 30 % d'étudiants de plus que nous ! Le Figaro : Et les universités ? Lionel Jospin : Très franchement, les propositions du RPR, en ce qui concerne la politique universitaire, m'inquiètent tout autant. Ces propositions touchent au démantèlement et à la parcellisation des universités. C'est, en effet, un problème sérieux ! L'histoire a morcelé nos enseignements supérieurs comme nulle part ailleurs, universités ici, grandes écoles là, BTS ailleurs, écoles de commerce, etc. Cette parcellisation rigidifie les parcours des étudiants, empêche la mobilité et, pour des raisons d'échelles, est source de dépenses et d'Inadaptation à l'emploi. Tous nos efforts ont été orientés pour donner plus de cohérence au système. C'est pourquoi les IUP ont été créés au sein des universités. C'est pourquoi les Instituts de formation des maîtres sont universitaires. Créer de nouveaux établissements appelés polytechniques ou non, régionaux ou non, c'est revenir en arrière. De même, à l'intérieur des cursus, nous avons lutté pour éviter la parcellisation, les filières rigides, les spécialisations précoces. Nous avons cherché à réhabiliter les troncs communs, l'orientation, la culture générale. Cette culture générale est seule garante de l'avenir pour tous. À l'inverse, le RPR propose un éclatement nouveau, c'est-à-dire un accroissement maximal de l'échec. Il est vrai qu'on ne sait pas très bien ce que représentent ces propositions car on ne trouve aucune trace de cela dans la plate-forme commune de l'opposition. Là encore, la confusion de l'opposition paraît totale. Quoi qu'il en soit, il faut bien que les responsables de l'opposition sachent que, s'ils déchirent le tissu universitaire, s'ils stoppent l'effort de redressement budgétaire entrepris, s'ils reprennent les politiques qu'ils ont conduites dans le passé, ils se heurteront à de sérieuses difficultés avec la communauté universitaire. Les présidents d'université, dont la diversité politique est grande, viennent de le rappeler solennellement. L'entreprise universitaire que j'ai initiée, il y a cinq ans, a mobilisé les énergies, celle des universités comme celle des collectivités, elle a mis en marche une dynamique. Si des programmes inconsidérés venaient à l'arrêter, nul doute que les conséquences seraient graves pour l'avenir du pays et dangereuses pour le pouvoir qui en prendrait la responsabilité.
La source — vie_publique · nº 212066
↗ https://www.vie-publique.fr/discours/212066-interview-de-m-lionel-jospin-membre-du-bureau-executif-du-ps-et-ancien?egn-publisher=dila_vp&egn-name=informer_opendata_discours
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