Interviews de M. Edouard Balladur, député RPR, à France 3 le 25 février, dans "Le Parisien" le 5 mars et à Europe 1 le 12 mars 1993, sur la stratégie du "big bang" de M. Rocard, la campagne de M. Balladur pour les législatives, ses convictions et ses int
Édouard Balladur (auteur), Elise Lucet (intervenant), Raphaëlle Bacqué (intervenant), Jean-Pierre Elkabbach (intervenant)
France 3 : jeudi 25 février 1993
E. Lucet : Les mesures de votre plate-forme seront-elles suffisantes ?
E. Balladur : Notre pays, je le répète, est dans la situation la plus grave depuis une quarantaine d'années. Tout se conjugue : l'endettement, le déficit, le chômage, l'investissement qui plonge, et la production qui plonge. Vous posez la bonne question : mettons de côté un certain nombre d'arguments. Il est vrai que le reste du monde, de l'Europe, en tout cas ne va pas très bien. Mais il est vrai aussi que les États-Unis ou des pays du Sud-Est asiatique vont mieux que nous. En second lieu, il est vrai qu'il y a une situation internationale de désordre monétaire qui introduit le désordre dans l'ensemble du monde. Est-ce que nous pouvons faire quelque chose de mieux seuls, nous, Français ? Je crois que oui.
E. Lucet : Allez-vous devoir lancer un grand plan de relance de l'économie ?
E. Balladur : Il faut se garder des grands plans de relance. De quoi va être fait 1993 : le déficit va être considérable, bien plus que prévu, et le chômage va augmenter, je prends date, il faut le savoir.
E. Lucet : La plate-forme de l'opposition n'est-elle pas trop optimiste ?
E. Balladur : Ce n'est en tout cas certainement pas en augmentant la fiscalité qu'on va pouvoir relancer l'activité. Quel est le problème de la France ? On ne travaille pas, il n'y pas assez d'emploi, pas assez d'activité. Qu'est-ce qu'il faut faire ? Il faut abaisser un certain nombre de dépenses publiques et c'est possible. Grâce à cette baisse, il faut prendre toute une série de mesures d'aide fiscale au bâtiment, aux PME, pour l'allégement des charges sociales des entreprises.
E. Lucet : Pourra-t-on éviter un relèvement du taux de la CSG ?
E. Balladur : Je crois que dans l'état actuel des choses, ce relèvement fera plus de mal que bien. Car vous l'avez entendu, les Français ne consomment pas assez, ils ont peur de l'avenir. Ça n'est pas en les conduisant à consommer encore moins, en prélevant encore plus, que l'on réglera les problèmes. Il faut d'une part prendre des mesures nationales pour relancer l'activité et se concerter avec nos partenaires, essentiellement les Allemands, pour une baisse des taux d'intérêt.
E. Lucet : Comment avez-vous réagi au grand souffle du Big-Bang ?
E. Balladur : Ça n'a pas ébranlé ma sérénité ni perturbé mon calme. C'est un peu une tempête dans un verre d'eau. Que le PS cherche à enjamber l'échéance de mars pour dire qu'il concentre ses forces pour la prochaine présidentielle, c'est assez normal.
E. Lucet : Ce n'est pas un signal pour l'ensemble de la classe politique ? Est-ce que les Français n'ont pas envie d'un Big-Bang général ?
E. Balladur : Commençons par voir ce que donnera le Big-Bang de M. Rocard. En ce qui concerne l'opposition actuelle, si elle doit devenir la majorité, j'entends dire, ce sera épouvantable, ils vont avoir 42 % des voix et, nous le verrons le soir de l'élection, 80 % des sièges. J'observe que c'est une situation qui s'est manifestée en 1981 au profit du PS et que personne n'a dit à l'époque que c'était scandaleux. Je considère que notre vie politique devrait être clarifiée. Si véritablement, il y a d'un côté comme de l'autre un certain nombre de mouvements et de partis qui s'associent plus étroitement parce qu'ils considèrent que leurs différences sont moins importantes que leurs ressemblances, les électeurs s'y retrouveront mieux, ça va dans la bonne direction. Cela étant, il ne faut pas en faire un fourre-tout et comme le dit M. Rocard, aller des communistes aux centristes, qui ne me paraissent pas avoir accueilli avec beaucoup de faveur les appels quelque-peu intéressées de M. Rocard.
E. Lucet : Votre position de Premier ministre annoncé est-elle confortable ?
E. Balladur : Ce n'est pas les sondages qui désignent le Premier ministre.
E. Lucet : Les Français le souhaitent apparemment.
E. Balladur : J'en suis honoré, flatté et heureux. Mais ce n'est pas les sondages qui désignent le Premier ministre. Il faut d'abord que les élections aient lieu, que nous les gagnions et il faut qu'il y a une sorte de consensus entre le président de la République et la nouvelle majorité. Nous verrons comment les choses se passeront. Notre problème est très clair et très simple, au-delà de ces affaires politiques : c'est de savoir si nous pouvons ou non offrir, raisonnablement sans leur mentir, un nouvel espoir aux Français. Si oui, il faut prendre les responsabilités qu'ils nous confieront par leur vote.
Le Parisien : 5 mars 1993
Le Parisien : Vous êtes candidat dans le XV arrondissement, à Paris. Aimez-vous arpenter les marchés, distribuer des poignées de main aux commerçants, en un mot, faire campagne sur le terrain ?
Édouard Balladur : Oui, je trouve cela très sympathique et stimulant. Je fais des réunions d'appartements, de temps à autre des réunions publiques, je vais sur les marchés. Mais je m'efforce de ne déranger personne…
Le Parisien : Parce que vous êtes timide ?
E. Balladur : Ce n'est pas de la timidité, non, mais une certaine discrétion. Vous savez, lorsque quelqu'un fait son marché, avec une poussette, des enfants, ce n'est pas la peine de chercher à l'importuner en l'obligeant à vous écouter ou à vous parler. D'autant que l'on est nécessairement suspecté d'être intéressé (sourire). Je préfère que les choses se passent de façon décontractée et naturelle. Quoi qu'il en soit, je sens beaucoup d'intérêt pour cette campagne, l'accueil est infiniment plus motivé qu'il y a seulement trois mois.
Le Parisien : Vous avez déjà accompagné Jacques Chirac en campagne. Lui sert beaucoup les mains, va vers les gens. Comment jugez-vous sa méthode ?
E. Balladur : Je me souviens, quand j'étais jeune candidat en 1986, il y avait un grand débat doctrinal entre Jacques Chirac et Jacques Toubon. L'un prétendait qu'en campagne il faut arpenter une rue commerçante en restant toujours sur le même trottoir, l'autre était partisan de zigzaguer d'un trottoir à l'autre. Je me suis gardé d'intervenir dans ce grand débat théorique (rires), mais je dois dire que je reste plutôt sur le même trottoir.
Le Parisien : Jacques Chirac vous a-t-il donné d'autres conseils ?
E. Balladur : Il faut faire les choses comme on les sent. Je suis aidé par le fait que je suis reconnu, grâce à la télévision, et c'est un immense avantage qui permet aux conversations de se nouer. Je trouve que cela se passe de façon très sympathique et agréable. Mais inquiétude est forte et les problèmes de chômage, de logement et de sécurité sont présents dans toutes les conversations.
Le Parisien : Même dans votre arrondissement, qui est plutôt privilégié ?
E. Balladur : Depuis quelques années, la situation s'est dégradée. Mais j'ai obtenu, il y a quelques semaines, l'îlotage et l'affectation de cinquante policiers supplémentaires.
Le Parisien : Y a-t-il un endroit du XVe que vous aimez particulièrement ?
E. Balladur : Ah, j'aime bien le marché de la rue de la Convention. Je le trouve très sympathique. D'une certaine manière, cet arrondissement est fait d'une série de villages, on y trouve de nombreux squares avec des kiosques à musique, la vie locale y a été conservée.
Le Parisien : On dit souvent que vous formez, Jacques Chirac et vous, un duo parfait, parce que vous avez des personnalités presque contraires. Est-ce aussi comme cela que vous concevez votre rôle vis-à-vis de lui : celui du complémentaire ?
E. Balladur : Et réciproquement (sourire). Nous sommes très différents et donc forcément complémentaires. Il a des qualités que je n'ai pas.
Le Parisien : Lesquelles ?
E. Balladur : Si je vous dis que je ne les ai pas, j'aurais l'air de faire un portrait à l'envers, si je vous dis qu'il est très dynamique, vous croirez que je suis passif… En fait, je crois qu'il a une forme d'esprit beaucoup plus concrète et pratique que la mienne. Je crois aussi qu'il a un tour d'esprit plus politique.
Le Parisien : « Plus politique », vous voulez dire plus soucieux de la tactique ?
E. Balladur : Il est plus soucieux que moi de l'interprétation politique que l'on peut donner à une décision. Non pas que je n'en sois pas conscient, mais j'y suis, à tort ou à raison, plus indifférent qu'il ne l'est.
Le Parisien : Depuis quand êtes-vous membre du RPR ?
E. Balladur : Depuis que je suis entré dans la vie politique (NDLR : ministre d'État de 1986 à 1988 Édouard Balladur s'est présenté pour la première fois aux législatives de 1988). Cela étant, j'ai servi de Gaulle et Pompidou plus efficacement que si j'avais été membre du RPR. À l'époque, c'était l'UDR et je n'en étais pas membre. On n'a pas besoin d'adhérer à un parti pour se reconnaître dans des principes. Moi j'ai toujours été fidèle à mes principes et à mes convictions, même à des périodes où ce n'était pas tellement répandu, je pense à mai 1968. C'est très bien d'avoir sa carte d'un parti politique, mais si c'est pour passer sous la table quand il y a une difficulté, il vaut mieux ne pas avoir sa carte et ne pas passer sous la table.
Le Parisien : Vous en avez dit trop ou pas assez. Qui est passé sous la table à ce moment-là ?
E. Balladur : Je ne vais pas raconter toute l'histoire. Mais j'ai écrit un livre là-dessus, « l'Arbre de mai » …
Le Parisien : Qui est un roman…
E. Balladur : Oui, je vous y renvoie, et vous verrez ce que j'ai éprouvé durant cette période. À partir de là, je ne me sens disposé à recevoir de leçon de gaullisme de personne. C'est parfaitement clair. Il me semble que j'ai fait la preuve, dans plusieurs circonstances difficiles, de ce que je pensais, de ce que je voulais, de la constance et de la rectitude dans les convictions.
Le Parisien : Charles Pasqua laisse souvent entendre qu'il faut des quartiers de noblesse gaullistes pour aller à Matignon. Pensez-vous que cela soit la raison pour laquelle il pousse Jacques Chirac à y aller ?
E. Balladur : Je n'en sais rien, il faut le lui demander. J'ai de très bonne relations avec Charles Pasqua, il est encore venu me voir l'autre jour. Je n'ai rien entendu de tel dans sa bouche.
Le Parisien : Chirac, lui, a dit qu'il n'irait pas à Matignon. Pourquoi ne doit-il pas y aller ?
E. Balladur : Je crois qu'il considère qu'il a été Premier ministre deux fois, c'est déjà suffisant et sans précédent dans l'histoire de la Ve République, et qu'il ne veut pas donner le sentiment d'une sorte de revenez-y. Cela étant, M. Mitterrand ne perd jamais une occasion de dire que sa liberté de choix sera totale et qu'il ne sera tenu par rien, y compris pas par le fait qu'un parti sera arrivé le premier ou le second. Nul ne peut prévoir ce qu'il se passera. Placez-vous, le 29 mars au matin, dans l'hypothèse d'une grande victoire, s'il y en a une ; tout sera changé dans les esprits et les mentalités. En revanche, vous verrez que si nous ne sommes pas quatre cents, vous présenterez cela comme une quasi-défaite !
Le Parisien : Valéry Giscard d'Estaing a déclaré, dimanche dernier, que celui qui serait à Matignon pendant la cohabitation briserait ses chances pour la présidentielle…
E. Balladur : Il n'a pas dit pour autant qu'il ne souhaitait pas y être… Je vous signale qu'interrogé sur la même question par Anne Sinclair il y a un mois, j'avais répondu que je ne souhaiterais pas avoir l'esprit distrait pas une autre préoccupation, si on faisait appel à moi, que celle d'essayer de bien gouverner. M. Giscard d'Estaing n'a rien dit d'autre.
Le Parisien : Mais croyez-vous que ce Premier ministre limitera ses chances d'être élu à la prochaine présidentielle ?
E. Balladur : Cela dépendra du résultat. Le pays ne peut être redressé qu'après de longs efforts. Toute la question est de savoir si, au bout de deux ans, les Français auront le sentiment que l'on est engagé sur la bonne voie pour la reprise de l'emploi, l'amélioration du système de formation ou de la sécurité, même si tous les résultats ne sont pas encore acquis.
Le Parisien : Jacques Chirac a une stratégie présidentielle. Le Premier ministre de cohabitation, notamment s'il s'agit d'un RPR, pourra-t-il compter sur un soutien sans faille de sa part ?
E. Balladur : Le Premier ministre devra être réaliste et savoir que le soutien sans faille n'existe pas. Il y aura forcément des réserves exprimées par tel ou tel, sur tel ou tel point. C'est la démocratie et il n'y a pas lieu de s'en étonner ou de s'en offusquer. On ne peut prétendre à l'inconditionnalité.
Le Parisien : Chirac hors de Matignon...
E. Balladur : Ce n'est pas à moi de décider...
Le Parisien : Non, mais Jacques Chirac lui-même a précisé qu'il ne souhaite pas redevenir Premier ministre...
E. Balladur : Il peut changer d'avis. Il a déjà changé d'avis en 1986…
Le Parisien : Mais d'après les sondages, c'est vous que les Français voient à Matignon. Vous trouvez cela flatteur?
E. Balladur : Oui, c'est flatteur, mais ce ne sont pas les sondages qui désignent le Premier ministre. Comment interpréter ces sondages ?
Peut-être cela manifeste-t-il une certaine lassitude devant le débat politique. Et moi-même n'étant pas chef de parti, peut être que j'en subis les heureuses conséquences.
Le Parisien : Valéry Giscard d'Estaing, encore lui, a donné une définition du Premier ministre de cohabitation idéal : quelqu'un de compétent, ayant une assise politique, capable d'établir une relation avec François Mitterrand. C'est une bonne définition ?
E. Balladur : Il vaut mieux ne pas être incompétent (rires), avoir un minimum d'appuis politiques, c'est certain. Et en effet essayer de faire fonctionner ce couple de la Ve République – Président et Premier ministre – qui a toujours du mal à vivre harmonieusement, que ce soit la cohabitation ou pas, d'ailleurs. On verra bien si l'on trouve celui qui réunit toutes ces qualités.
Le Parisien : À quand remonte votre dernière entrevue avec le président de la République ?
E. Balladur : C'était en 1988, lors du dernier Conseil des ministres.
Le Parisien : On dit que vous l'avez rencontré depuis ?
E. Balladur : Ce n'est pas vrai.
Le Parisien : En tout cas, vous avez siégé pendant deux années autour de la table du Conseil des ministres avec le président. Vous avez donc une idée des relations que l'on peut nouer avec lui.
E. Balladur : Nous avons un système institutionnel complexe, qui a été voulu comme tel, et qui peut fonctionner harmonieusement lorsque la majorité parlementaire a les mêmes orientations que le président de la République. C'est plus difficile quand il y a cohabitation. Notre Constitution confère des pouvoirs soit au Premier ministre, soit au président, mais organise dans un certain nombre de domaines une coopération obligatoire entre eux. Il faut trouver le moyen de vivre cela de la façon la plus sage et la moins conflictuelle possible, tout en respectant la décision des électeurs qui, s'ils veulent nous donner la majorité, ont le droit d'attendre de nous que nous remplissions notre contrat et méritions leur confiance. C'est-à-dire, très clairement, que le gouvernement devra pouvoir mettre en œuvre le projet sur lequel il a été élu, sans en être empêché si peu que ce soit.
Le Parisien : Cela dit, il reste une marge d'interprétation, liée aux circonstances mais aussi à vos propositions, qui restent assez floues…
E. Balladur : C'est l'une de ses qualités. Le tableau de la situation s'assombrit tous les jours. Nos projets seront fonction de la situation exacte qui se révélera aux yeux du pays.
Le Parisien : Nicolas Sarkozy, par exemple, assure que vous allez baisser les impôts. Mais lorsqu'on lui demande quand, il ne répond pas…
E. Balladur : Nous sommes tous d'accord qu'il faudra, au printemps, abaisser un certain nombre de dépenses publiques, pour se dégager une marge de manœuvre afin d'abaisser certaines impositions, ce qui permettra de stimuler la croissance et l'emploi. Cela concerne essentiellement le bâtiment, les PME-PMI et les charges sociales. Notre hypothèse de travail est d'abaisser d'une vingtaine de milliards les dépenses publiques, de ne pas toucher au déficit, en tout cas pas la première année, et de consacrer cette vingtaine de milliards à abaisser un certain nombre de charges. Mais notre objectif à long terme n'a pas changé. Nous considérons que la France a un retard sur ses partenaires, qui tient à des charges et taxes trop lourdes. Donc à long terme, nous voulons réduire l'endettement de l'État et réduire les charges, pour que la France fasse jeu égal avec ses partenaires dans la compétition mondiale.
Le Parisien : Alain Juppé n'excluait pas, mercredi dernier, une augmentation de la CSG, à titre tout à fait exceptionnel. Dites-vous le même chose ?
E. Balladur : Non.
Le Parisien : Le président de la République a décidé d'introduire dans le projet de révision constitutionnelle la suppression de l'article 16. Qu'en pensez-vous ?
E. Balladur : J'ai été le premier, il y a trois ans, à proposer toute une série de réformes car je pense que notre Constitution a besoin d'être adaptée. On a attendu, attendu et, aujourd'hui, nous sommes en campagne électorale. Ce n'est pas le meilleur des moments. Cela étant, il faudra faire des réformes, je pense à celles qui concernent l'indépendance de la justice, la Haute Cour, le référendum. En revanche, je me demande si la période se prêtera à la réforme de la durée du mandat présidentiel. Pour l'article 16, il ne faut pas oublier qu'il a été inscrit dans la Constitution par le général de Gaulle, marqué par la désorganisation des pouvoirs publics lors de la défaite de 1940, et il a été utile de l'appliquer pendant la guerre d'Algérie. Même si on ne l'applique pas pendant un demi-siècle, je ne vois pas la nécessité de le supprimer. De tout cela, la nouvelle majorité devra débattre le moment venu. Je pense que l'Assemblée et le Sénat devraient désigner un groupe commun pour en débattre, et débroussailler le terrain.
Le Parisien : Le président de la République dit de vous que vous êtes un homme courtois avec qui on peut travailler et ce mot « courtois » vous agace.
E. Balladur : Je trouve lassant d'être toujours qualifié de courtois. J'aimerais que l'on dise de temps en temps autre chose, compétent ou courageux par exemple (rires). La courtoisie est nécessaire, voire agréable, mais je n'aimerais pas être réduit ou résumé à cela.
Le Parisien : Cette image de modération que vous donnez ne correspond donc pas à votre nature profonde ?
E. Balladur : Je ne suis pas sûr d'être très modéré, si cela veut dire tiède ou indécis. Je suis tolérant et j'essaie de respecter les idées des autres, mais pour autant, je suis très attaché aux miennes et à mes convictions et il me semble que de 1986 à 1988, j'ai fait la preuve que je ne me laissais pas arrêter par les difficultés.
Le Parisien : Puisque l'on parle de votre image, lorsque vous étiez ministre d'État de l'Économie, un certain nombre de caricatures vous représentaient en personnage d'Ancien Régime, circulant en chaise à porteur. Et vous auriez dit, à un de vos amis qui vous en faisait part : Que voulez-vous, on ne se refait pas. C'est vrai ?
E. Balladur : Non, ce n'est pas ça. Ce que j'ai dit, c'est que je ne pouvais rien aux caricatures, même injustes…
Le Parisien : Cela vous blesse ?
E. Balladur : Cela ne me laisse pas indifférent, c'est sans doute une preuve de faiblesse: si j'étais un vieux dur à cuir, je ne m'en soucierais pas. Mais je ne vais pas me mettre à faire du jogging ou à chanter des chan sons pour mieux communiquer. J'ai horreur de la comédie. Dans les difficultés graves que connaît notre pays, il a besoin de responsables sérieux.
Le Parisien : Donc vous ne ferez rien pour modifier cette image ?
E. Balladur : C'est une image qui est, pour une bonne part, injuste.
Le Parisien : Votre marionnette va bientôt faire son entrée dans le « Bébête Show », cela vous inquiète ou vous fait plaisir ?
E. Balladur : Cela ne me procure pas de plaisir particulier.
Le Parisien : Vous êtes passé par le monde de l'entreprise et vous auriez pu y rester. Qu'est-ce qui vous plaît tant dans la politique ?
E. Balladur : En 1988, j'aurais pu être tenté de me retirer de la politique. Je ne l'ai pas fait parce que, juste après la défaite, cela aurait manqué de courage. Et puis on a tellement dit que la défaite était liée à la politique dont j'étais responsable et qui était supposée être trop économique, trop rationnelle, pas assez émotionnelle, pas assez sociale, que j'ai souhaité demeurer dans l'action politique pour y affirmer mon point de vue, mes idées et mes convictions. Qu'on compare la situation de la France en 1988 et celle d'aujourd'hui ! Croyez-vous que les Français ne regrettent pas la situation qui était la leur en 1988 ?
Le Parisien : Cela veut dire que vous n'avez pas le sentiment d'avoir été compris et que voulez revenir aux affaires pour poursuivre ce que vous avez entrepris ?
E. Balladur : Vous m'avez parfaitement compris (rires). Mais il faudra aussi faire autre chose. En cinq ans, le monde et la France ont changé.
Europe 1 : vendredi 12 mars 1993
J.-P. Elkabbach : Est-ce que le prochain gouvernement devra être un gouvernement de réforme ou de rupture avec l'Élysée ?
E. Balladur : Si les Français doivent voter pour une nouvelle majorité, ils voteront pour elle, parce qu'ils ne sont pas satisfaits de l'état actuel du pays et qu'ils veulent que cela change. La mission première d'une nouvelle majorité est d'engager tout de suite un certain nombre de réformes importantes. Il faudra cinq ans, en effet, pour sortir le pays de la difficulté dans laquelle il est aujourd'hui. Nous avons trois millions de chômeurs et cela ne va pas se résoudre par un coup de baguette magique. Mais on peut, dès la fin de l'année, et dans toute une série de domaines qui concernent la formation, la sécurité, la justice, on peut obtenir des résultats rapides. On entend souvent dire que la campagne est terne et sans promesses. Il faut être clair quand on veut faire rêver et faire trop de promesses, on est irresponsable et mensonger, quand on ne veut en faire aucune, on est démobilisateur. Je crois qu'on peut obtenir des résultats et qu'il faut s'y mettre tout de suite.
J.-P. Elkabbach : Vous qui avez répété que la situation de la France et de l'Europe est très grave, vous ne promettez pas que des efforts, des larmes et du sang ?
E. Balladur : Nous devrions promettre des résultats. Au bout de deux ans, tout ne sera pas fait, c'est vrai, mais il faudra que les Français sentent que quelque chose a changé dans le pays.
J.-P. Elkabbach : Irez-vous jusqu'aux deux ans ou à la rupture avec l'Élysée ?
E. Balladur : Ce n'est pas le problème. Il faut un gouvernement qui, sous le contrôle et avec le soutien de la nouvelle majorité, tienne les engagements que nous prenons envers les Français et il faudra qu'il puisse gouverner avec efficacité et liberté.
J.-P. Elkabbach : Le prochain Premier ministre pourra-t-il gouverner alors qu'il affrontera une majorité parfois divisée et de nombreux présidentiables ?
E. Balladur : Cela peut être de nature à faciliter son action. Une puissante majorité c'est plus agréable qu'une majorité faible et factice. Quant aux présidentiables, tous auront intérêt à la réussite de l'expérience.
J.-P. Elkabbach : Quelles qualités faut-il au Premier ministre aujourd'hui ?
E. Balladur : Nous vivons la fin d'une époque. Les années 80 a été la période de la communication poussée très loin et de l'apparence. On voit les résultats. Les Français ont soif de sérieux dans ceux qui les gouvernent.
J.-P. Elkabbach : Le RPR en tête au second tour, dans certains cas, pourrait-il se retirer au profit d'un UDF mieux à même de rassembler au second tour ?
E. Balladur : On ne sait pas qui peut le mieux rassembler au second tour. Il y a eu un accord entre le RPR et l'UDF et qui prévoit que se maintient celui qui est arrivé en tête et celui-là seulement.
J.-P. Elkabbach : S'il y a des accrocs ?
E. Balladur : Cela représenterait un mauvais démarrage que les Français ne comprendraient pas. Nous avons, pendant des années, parlé d'union entre le RPR et l'UDF et nous sommes arrivés au quatre cinquième de candidatures communes. Il faut respecter la règle du jeu.
J.-P. Elkabbach : Dans les grandes négociations internationales, le GATT par exemple, quelle est selon vous, la meilleure méthode pour avancer le compromis ou la crise et la politique de la chaise vide ?
E. Balladur : Il arrive que les crises se terminent en compromis, et il arrive aussi qu'il y ait des compromis tellement mal faits qu'ils engendrent des crises. C'est un peu comme le gouvernement, comme si vous me demandiez si ce gouvernement doit gouverner ou ouvrir la crise ?
J.-P. Elkabbach : Parce que vous savez qu'on en parle…
E. Balladur : Je suis favorable à la constance des convictions, à la continuité de l'action et à la volonté. Si ça peut se faire avec des compromis soit ! Mais pas des compromis qui nous conduiraient à des concessions inacceptables. Cela vaut dans le domaine international, comme dans le domaine intérieur.
J.-P. Elkabbach : La Tribune-Sofres ce matin : 74 % des Français voteraient pour la droite. 80 % croient que la victoire de la droite améliorera presque d'un coup la situation économique, et ils demandent au nouveau gouvernement en priorité d'alléger les charges des entreprises et de réduire les taux d'intérêt. Votre avis ?
E. Balladur : Ça fait cinq ans que je dis qu'une autre politique que celle qui a été menée depuis 88 était possible et qu'elle eût été meilleure. Cinq ans que je montre que la France souffre d'un handicap permanent qui tient à la lourdeur des charges qui engendrent le chômage, et qui sont un frein à notre compétitivité. Il faudra bien s'y mettre. Soyons clairs : compte tenu de l'état dans lequel nous allons trouver les finances publiques avec un déficit multiplié par trois en deux ans, il ne peut pas être, en 93, question de réduire ce déficit. Il faudra réduire les dépenses, mais cette marge que nous nous donnerons en réduisant les dépenses, il faudra l'affecter à abaisser certaines charges, celles qui favorisent le plus l'emploi. Je suis tout à fait d'accord pour qu'on se fixe comme plan à moyen terme la réduction des charges. Je proposerai du reste en ce qui me concerne, un plan quinquennal de réduction de l'endettement du déficit et des charges.
J.-P. Elkabbach : Peut-on échapper à une augmentation des impôts ?
E. Balladur : Deux maux dans notre économie aujourd'hui : un mal transitoire et un mal permanent. Le mal transitoire c'est la crise et la récession dues à une insuffisance de consommation et d'investissements. On ne va pas l'aggraver encore en prélevant encore plus sur les revenus. Notre mal permanent, ce sont des charges trop lourdes qui nous handicapent par rapport à nos partenaires. Nous n'allons pas encore aggraver ce handicap. Donc, je ne suis pas partisan d'une taxation nouvelle sur les revenus. On peut en revanche en matière de droits indirects et de fiscalité indirecte, doter la Sécurité sociale des moyens de résoudre ses problèmes actuels. Car c'est la première fois dans son histoire, que la Sécurité sociale, à la fin de la gestion actuelle, a un déficit cumulé de plusieurs dizaines de milliards.
J.-P. Elkabbach : Il y a deux projets de loi pour réformer la Constitution. Ils iraient à la trappe avec vous, qu'est-ce que vous en feriez ?
E. Balladur : Je m'exprime à titre personnel : il y a des années que je pense que nos institutions doivent être modifiées sur un certain nombre de points. Mais il n'y a pas un accord général là-dessus. En revanche, ce qui me paraît urgent, c'est de résoudre le problème de la Haute Cour, de l'indépendance de la justice. Voilà deux questions qui sont des questions prioritaires. En ce qui me concerne, je serais partisan que ces deux-là en tout cas, soient résolues rapidement.
J.-P. Elkabbach : À quelques jours des élections et alors que l'opinion bouge, comment vous sentez-vous personnellement ?
E. Balladur : Je ne vais pas trop mal. Je vais en Normandie cet après-midi pour soutenir des candidats de l'opposition.
La source —
vie_publique · nº 240786
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