Interview de M. Jean-Marie Le Pen, président du Front national, dans "L'Action française" du 11 février 1993, sur l'exécution de Louis XVI, la monarchie, l'aide au tiers monde, la Yougoslavie, la communisme et l'écologie.
Jean-Marie Le Pen (auteur), Monique Delecat (intervenant)
Action Française Hebdo : À l'heure de la réalisation de l'Europe, Louis XVI fait la une de l'actualité. Comment l'expliquez-vous ?
Jean-Marie Le Pen : C'est un retour à la justice. Brusquement on a cessé d'avoir une vue manichéenne et officielle des choses et on s'aperçoit que, contrairement à ce qu'avait dit Clémenceau, "la Révolution est un bloc". La Révolution n'était pas un bloc, il y a beaucoup de choses discutables. Ceci permet de rattacher le sentiment populaire à nos origines historiques et nationales.
Action Française Hebdo : Louis XVI fut-il mai défendu devant la Convention ?
Jean-Marie Le Pen : Cela n'avait aucune importance. Il était condamné d'avance. On sait dans quelles circonstances tout cela s'est passé, le rôle que jouait la Commune de Paris et la section des piques, dont le bonnet phrygien qui est l'emblème chéri de Jacques Chirac. C'est un des bénéfices de la fin de l'Histoire, si j'ose dire, dans notre pays puisqu'autrefois l'histoire officielle était l'histoire républicaine et hagiographique de la Révolution et maintenait le mythe des grands ancêtres.
En voulant détruire l'Histoire et les racines culturelles de la France, les politiciens ont en même temps détruit la référence et les racines de la République et donc ont permis une révision historique qu'avait d'ailleurs amorcée les historiens et je dirai même les vulgarisateurs de l'Histoire, tels que Decaux, Castelot, Chiappe, etc. On a une vision beaucoup plus claire et objective des événements. C'est un peu triste car cela voudra dire que l'on jugera notre histoire contemporaine dans 200 ans avec plus d'objectivité et de justice qu'on ne le fait maintenant. Moi, ce qui m'a le plus étonné dans tout cela, c'est l'ouvrage de Claude Barma, deux émissions télévisées commandées par le gouvernement et qui constituent le plus formidable plaidoyer pour Louis XVI qui soit jamais paru, parce qu'il paraît en image. On peut le regretter ou s'en réjouir, car l'image l'emporte de beaucoup maintenant sur l'écrit et à part la petite indulgence qu'il manifeste pour le moins odieux des révolutionnaires qui est Danton, c'est un plaidoyer pour Louis XVI, homme en tout cas, et même roi à la limite.
Le seul malheur c'est qu'on avait besoin d'un roi et là on a eu un saint et un martyr. En l'occurrence, j'aurais préféré qu'il soit plus roi et peut être moins saint. Ce retour aux racines correspond à une aspiration qui est dans toute l'Europe, qui est actuelle et comble un peu le fossé qui s'est créé à ce moment-là.
Action Française Hebdo : Serait-on mieux gouverné par une royauté que par une démocratie ?
Jean-Marie Le Pen : Je n'en suis pas sûr parce que évidemment les avantages de la monarchie – qui comporte aussi des inconvénients – c'est le gouvernement du monarque. À partir du moment où le monarque est constitutionnel comme il l'est en Belgique, en Espagne, en Suède ou ailleurs, il a aussi les inconvénients de la démocratie parlementaire qui comporte elle aussi des avantages mais des inconvénients. L'élément le plus positif est l'incarnation de la continuité dans la personne de la famille royale. À part cet avantage, je n'en vois pas beaucoup d'autres concernant un changement de ce type. Mais c'est sûr que l'absence d'une incarnation de la continuité politique de la nation crée en France une frustration qui se manifeste d'ailleurs par l'engouement de l'opinion populaire pour Caroline de Monaco ou pour la reine d'Angleterre.
Action Française Hebdo : Êtes-vous satisfait de vivre l'avènement de "l'Europe" ?
Jean-Marie Le Pen : En général, je fais de nécessité vertu et de nécessité plaisir. Je vis dans cette période, elle rend plus perceptible la nécessité d'une action politique nationale et, à ce titre, je me félicite que, malgré la formidable pression politico-médiatique de l'établissement, on ait réussi à mettre pratiquement en échec le traité de Maastricht. Mais il y a sans doute beaucoup à faire encore et beaucoup d'épreuves à subir avant que le sentiment national ne finisse par l'emporter sur les utopies et sur les complots mondialistes.
Action Française Hebdo : Il y aura un réveil des nationalités, automatiquement.
Jean-Marie Le Pen : Je pense qu'il y a un réveil du sentiment national sous la pression d'ailleurs des nécessités créées par sa déperdition, sa décadence. C'est-à-dire que, quand un peuple voit s'affaiblir son sentiment national, toutes les forces extérieures, adverses, se manifestent contre lui.
Action Française Hebdo : On parle du tiers-monde, de son insurrection, comment la canaliser ?
Jean-Marie Le Pen : Nous avons dit depuis plusieurs années que la crise que nous vivons, la crise économique en particulier, n'était pas conjoncturelle mais structurelle et qu'elle était liée à des événements de première grandeur qui était, d'une part, l'explosion démographique du tiers-monde, avec son corollaire : l'affaiblissement démographique de notre monde, de l'Europe, et, d'autre part, la perte du monopole industriel de l'Occident. Ces deux faits sont révolutionnaires à l'échelle mondiale et malheureusement il n'en a été tenu aucun compte par les établissements occidentaux. Ils n'ont rien fait pour redresser la barre en matière démographique, au contraire ; et ils n'ont rien fait pour nous protéger des conséquences inéluctables de la perte de ce monopole industriel, puisque, au moment où il aurait fallu défendre nos intérêts légitimes, ils ont follement ouvert les portes, supprimé les contrôles et annihilé nos défenses, y compris notre défense nationale.
Action Française Hebdo : Que pensez-vous de l'aide humanitaire française dans les pays du tiers-monde ?
Jean-Marie Le Pen : Je crois qu'il s'agit essentiellement de gesticulation politicienne destinée à détourner l'attention du peuple français de ses propres intérêts et de ses propres difficultés et en même temps qu'à peut-être purger quelques sentiments de culpabilité à l'égard de la misère du monde. C'est la pièce de cinq francs que, d'un geste ostensible, on dépose à la sortie de la messe dans la sébile de l'aveugle. Vous savez, on dit que l'esprit de notre temps est un tiers mondiste, deux tiers mondain.
Action Française Hebdo : Faut-il intervenir en Yougoslavie ?
Jean-Marie Le Pen : Selon moi non. Et pour une raison principale, c'est que nous n'en avons plus les moyens et que nous allons donc faire courir des risques à nos soldats et plus généralement d'ailleurs à l'équilibre européen sans en avoir les moyens. Les socialistes en particulier n'ont cessé de diminuer le potentiel de l'armée française au point, comme nous avons eu l'occasion de nous en apercevoir lors de l'affaire de l'Irak, qu'il a fallu plusieurs mois pour réunir une force d'une dizaine de milliards d'hommes et l'espèce de prurit de présence militaire française qui anime Mitterrand ne fait que masquer une faiblesse dont il est le principal responsable. Cette agitation dangereuse ne va pas compenser la lucidité, le courage et la rapidité de décision qui étaient nécessaires il y a deux ans quand il fallait reconnaître clairement la novation intervenue à l'Est et faire pièce aux visées hégémoniques serbo-communistes sur les composants de l'ancienne Yougoslavie.
Action Française Hebdo : Qu'est-ce que signifie la fin du communisme ?
Jean-Marie Le Pen : A-t-elle eu lieu ? Je n'en suis pas sûr. Je reste extrêmement circonspect relativement aux phénomènes qui se sont déroulés à l'Est. Il s'est passé quelque chose, c'est indéniable. Mais est-ce l'événement que nous souhaitions ? Ce n'est pas sûr. Est-ce que cette utopie meurtrière née d'ailleurs de la Révolution française ne peut pas revêtir d'autres aspects ? Je pense que si. Nous pouvons parfaitement connaître un avatar de national-communisme et, en tout cas, je constate que le communisme, grâce aux formidables complicités dont il dispose du fait de l'imprégnation qu'il a imposé à l'ensemble du monde s'en est assez bien sorti.
Le procès du communisme n'a pas été fait. Et sans doute ne le fera-t-on pas. Et, en quelque sorte, par le simple jeu de leur autocritique aimable, il a été passé par pertes et profits 150 millions de morts, des souffrances indicibles, des ruines indescriptibles. C'est un procès qui reste à faire. Mais, dans l'état de dictature médiatique dans lequel nous vivons, cela m'étonnerait qu'il se fasse. C'est certainement une des choses que nous avons à faire, ne serait-ce que par respect pour toutes les victimes de ce système et aussi par respect pour tous ceux qui l'ont combattu ou qui sont morts en le combattant.
Action Française Hebdo : Nous allons assister à l'enterrement du socialisme ; qu'est-ce qui va le remplacer ?
Jean-Marie Le Pen : Qu'est-ce qui peut remplacer une utopie, sinon une autre utopie ? Il y a dans notre peuple une part qui est plus sensible que l'autre au rêve, à l'utopie, à l'illusion. D'ailleurs c'est ce qui est en train de se produire. À la navrante et ruineuse expérience socialiste se substitue le rêve écologiste. Et beaucoup de gens ne voient pas qu'il s'agit là d'une résurgence déguisée de l'extrême gauche. Les cadres écologistes sont issus de toutes les péripéties de celles-ci, trotskiste, maoïste, constructivistes divers, spontanéistes et la présence d'hommes comme Juquin, ancien leader du parti communiste et Harlem Désir, chef de l'antiracisme stipendié, devraient ouvrir les yeux d'un certain nombre de naïfs qui pensent que l'on va trouver dans ce naturisme aimable une solution aux graves problèmes de notre temps. Il faut que ces gens-là se souviennent que les Verts sont comme la pastèque, verts à l'extérieur et roses ou rouges à l'intérieur et qu'ils sont dans un certain nombre de domaines des extrémistes. Dans le domaine de l'immigration par exemple, ils sont au-delà des communistes et des socialistes, ils sont pour une totale liberté, pour une naturalisation généralisée des étrangers y compris de ceux qui entrent illégalement chez nous. Cela provoquera de durs réveils. Comme l'arrivée au pouvoir de la droite parlementaire provoquera aussi chez ces électeurs une nouvelle vague de désillusions, alors peut-être dans des difficultés aggravées par l'impuissance et l'immobilisme verra-t-on naître la solution nationale, la seule qui soit capable de provoquer le redressement et la renaissance de notre pays.
Action Française Hebdo : Vous êtes entouré de haine, comment le vivez-vous ?
Jean-Marie Le Pen : Ma foi assez bien, parce que je suis aussi entouré d'amour. Vous savez, la haine de vos ennemis c'est la preuve que vous êtes dans le droit chemin. Si L'Express, Libération, Le Nouvel Observateur se mettaient à chanter mes louanges, je m'inquiéterais, je me demanderais ce que j'ai bien pu faire de mal pour que l'on dise du bien de moi. Je ne trouve pas anormal dans le combat qu'est la vie que mes adversaires me haïssent, que les intérêts coalisés contre la France s'en prennent à l'un de ses défenseurs, de ses principaux porte-parole ; je ne vois là que l'application des règles mécaniques de la vie. Tout cela tente d'affaiblir et de blesser le plus profondément et le plus douloureusement possible. Mais je savais à l'avance en m'engageant dans cette voie là que ce n'était pas un chemin semé de roses. Ces épreuves font partie du tribut que je sais que le pêcheur doit verser pour racheter ses fautes.
Action Française Hebdo : On vous donne le titre de réactionnaire.
Jean-Marie Le Pen : Le terme ne me choque pas. Un organisme malade qui ne réagit pas meurt. Et la réaction est une des formes de l'action. Et encore une fois un pays, un organisme, un être qui ne réagit pas est mort. Par conséquent, d'être traité de réactionnaire ne me paraît pas du tout négatif.
La source —
vie_publique · nº 241127
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