Interview de M. Michel Sapin, ministre de l'économie et des finances, à Radio Shalom le 10 février 1993, sur le programme économique de l'opposition, sur le chômage et les privatisations, et sur le PS et le mouvement écologiste.
Michel Sapin (auteur), Maurice Szafran (intervenant), Nicolas Domenach (intervenant), Patrick Jarreau (intervenant)
Michel Sapin dénonce "les mesures aveugles" du programme économique de la droite.
Le plus grave dans le programme économique de l'UDF/RPR, c'est qu'il laisse croire aux français qu'on résoudra le problème du chômage simplement en changeant ceux qui dirigent la France, ou en appliquant des méthodes miraculeuses. Pour la Droite, un grand remède au chômage : la diminution des charges des entreprises. Le côté "j'ai trouvé, eurêka voilà la bonne idée, il suffit de diminuer les charges des entreprises" je n'y crois pas. Je crois possible de diminuer volontairement pour certains secteurs ou pour certaines catégories de personnes embauchées les charges des entreprises. Je crois possible de cibler ce type de mesures. Mais la mesure aveugle qui s'applique à toutes les entreprises qu'elles fassent du bénéfice ou qu'elles n'en fassent pas, qu'elles créent des emplois ou non, cette mesure est horriblement coûteuse et n'apporte rien en terme de création d'emploi.
Michel Sapin : "le chômage n'est ni un mal français ni un mal socialiste."
Le chômage est aujourd'hui le problème fondamental. Mais ce n'est pas un phénomène français, le chômage est à haut niveau dans l'ensemble des pays industrialisée. La France a le même taux de chômage en moyenne que l'ensemble de l'Europe. Ce n'est pas un mal français, ce n'est pas non plus un mal socialiste. Le chômage augment deux fois plus vite en Allemagne qu'en France et trois fois plus vite en Grande-Bretagne qu'en France. On ne peut pas dire que c'est parce que les socialistes gèrent à la mode socialiste l'économie française, qu'ils créent des chômeurs. C'est dû à une conjoncture internationale qui est profondément défavorable à tous quelques soient le régime et la pensée économique et politique.
Michel Sapin : "il y a une forme de contradiction profonde dans le programme économique de l'opposition."
Je ne comprends pas très bien s'il y a une logique dans le programme de l'opposition. D'un côté, ils disent et ils ont raison, le franc est à sa juste valeur, il n'y a aucune raison de modifier sa parité par exemple par rapport au mark. Ils nous disent également que l'économie allemande va moins bien que l'économie française et que s'il devait se passer quelque chose en termes monétaires, cela serait plutôt dans le sens inverse, le franc devrait s'apprécier par rapport au mark. Ils nous disent donc cela d'un côté. Mais de l'autre côté, ils nous décrivent une situation économique catastrophique, comme si la monnaie n'était pas le reflet de la réalité de l'économie. Quand les responsables de l'opposition disent du bien du franc et de notre politique monétaire, c'est donc qu'ils trouvent que la politique économique a été fondamentalement la bonne lutte contre l'inflation, équilibre des comptes extérieurs, productivité des entreprises modernisation de notre tissu économique. Il y a une forme de contradiction profonde dans le programme économique de la Droite dont je vois mal comment ils pourront sortir.
Michel Sapin : "les privatisations ne sont pas une solution pour boucher le trou du déficit budgétaire."
Les privatisations ne sont en rien une solution pour boucher le trou du déficit budgétaire. Il s'agit en effet, d'un supplément de ressources qui ne revient qu'une fois. Si les privatisations sont conçues par l'opposition pour boucher le trou du budget, c'est une erreur grave, c'est dilapider les biens de la nation, c'est une aberration économique. Dans ce domaine, le dogmatisme fait des ravages.
Michel Sapin : "aujourd'hui la privatisation de Renault serait une erreur."
Aujourd'hui, la privatisation de Renault serait une erreur. Renault est un groupe industriel qui a profondément profité et qui profite encore du fait que l'état est derrière en soutien. C'est une entreprise que nous avons complètement remise à flot. Alors qu'autrefois on évoquait toujours le coût de Renault à la collectivité, on pourrait aujourd'hui se poser la question de savoir combien rapporte Renault à la collectivité. Renault est par ailleurs un symbole, il ne faut pas s'attaquer de manière dogmatique aux symboles. Il faut faire progresser les esprits en même temps qu'on analyse les situations économiques.
Michel Sapin : "le débat autour de pierre Bérégovoy va au-delà de l'admissible"
Le débat autour de la personne de Pierre Bérégovoy est à la limite de l'admissible, il va même au-delà de l'admissible. Certains ont l'air de faire l'amalgame en disant que Pierre Bérégovoy entre dans la catégorie des affaires. Cela signifie-t-il que quelqu'un lui reproché un acte illégal ? Personne ne le fait. Quelqu'un a-t-il un soupçon sur un acte illégal ? Personne. Il s'agit d'un acte de la vie privée, qui concerne la vie privée de Pierre Bérégovoy, sur laquelle en termes d'homme public nul n'a à porter un jugement en terme de justice. Pierre Bérégovoy était à l'époque un simple député, à un moment où il ne pouvait en aucun cas faire bénéficier quiconque du moindre avantage. C'est une relation privée, avec un ami du cercle privé, elle concerne la vie et le jugement privé de Pierre Bérégovoy.
Michel Sapin : "la gauche doit être irréprochable dans son rapport avec l'argent."
Au fond du problème des affaires, ce qui fait que l'on nous reproche un certain nombre de choses dans ce domaine, c'est que l'exigence des français vis-à-vis de la Gauche est plus forte que l'exigence qu'ils peuvent avoir vis-à-vis de la Droite. Le fait de l'insatisfaction des français est une forme d'hommage rendu à l'éthique de la Gauche. La Gauche doit être irréprochable dans son rapport avec l'argent. La Droite, on dit d'elle que cela fait partie des habitudes, de l'histoire, qu'elle a toujours eu les mains dans l'argent, qu'elle sait toujours salie les mains. On nous demande plus à nous qui sommes de gauche. Il faut donc que nous donnions plus, ce qui signifie que nous devons être intraitables vis à vis de ceux qui ont bénéficié de par leur fonction ou de leur décision d'argent.
Michel Sapin : "il faut engager un débat de fond avec les écologistes"
Aujourd'hui la Gauche est en difficulté parce que les français se sentent en difficulté dans certains aspects de leur vie, le chômage par exemple, mais également en raison de l'émergence d'une force politique nouvelle, les écologistes. Les écologistes broutent la laine sur le dos des socialistes et font pousser leur voix dans le même terreau que les socialistes. Je suis sûr qu'il y a des écologistes conservateurs et passéistes, mais qu'ils ne représentent pas du tout la majorité des responsables et des électeurs écologistes dont la plupart sont dans une sensibilité de progrès. La première chose à faire est de respecter cette sensibilité écologiste, en engageant un débat de fond sur ce qu'ils apportent de neuf, ce qui est réaliste et ce qui ne l'est pas et en quoi ce qu'ils apportent se trouve être de droite ou de gauche.
La source —
vie_publique · nº 240718
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