Interviews de Mme Martine Aubry, ministre du travail de l'emploi et de la formation professionnelle, dans "Le Figaro" et "France-Soir" les 9 et 10 février 1993, sur la recherche de nouvelles solutions dans la lutte contre le chômage (déplafonnement des c
Martine Aubry (auteur), Joseph Macé-Scaron (intervenant), Denis Saverot (intervenant)
9 février 1993Le Figaro
Martine Aubry entre en campagne. Jusqu'ici attachée à mener jusqu'au bout la politique du gouvernement en matière d'emploi, le ministre du Travail souhaite maintenant défendre le bilan de la gauche dans ce domaine. On notera dans cet entretien sa volonté d'abandonner toute "tentation idéologique", et aussi une proximité avec certaines analyses de Philippe Séguin.
Le Figaro : Comment une économie que M. Bérégovoy nous dit aussi "saine" peut-elle se satisfaire de 3 millions de chômeurs ?
Martine Aubry : La situation paraît étonnamment paradoxale. Les "fondamentaux" de notre économie sont bons : tout le monde s'accorde à le reconnaître. Notre croissance est l'une des plus fortes des pays industrialisés et nos atouts sont nombreux. Alors que se passe-t-il ? Les français s‘inquiètent, on peut légitimement les comprendre ! Pourquoi, et comment, une économie forte comme la nôtre génère-t-elle un chômage si important ? C'est là le véritable enjeu du débat actuel sur l'emploi. Je me suis efforcée, depuis deux ans, d'apporter des réponses aux problèmes de l'heure et de construire les bases d'une action plus structurelle en faveur de l'emploi : mieux connaître les besoins des entreprises, rapprocher la formation de l'emploi, personnaliser l'aide aux demandeurs d'emploi et lutter contre l'exclusion. Cette action était nécessaire Elle continue de l'être. Il faudra la poursuivre mais elle ne suffit plus. Nous devons donc explorer de nouvelles pistes
Le Figaro : L'opposition n'a-t-elle pas une longueur d'avance sur la recherche de nouvelles solutions ?
Martine Aubry : Soyons sérieux. Prenons les deux principales mesures proposées aujourd'hui par les libéraux, qui devraient, nous dit-on, fonder leur future politique de l'emploi. À la base de leur discours : l'allègement du coût du travail. Le RPR propose, en effet, d'exonérer totalement les charges patronales, pendant trois ans, pour les créations supplémentaires d'emploi en 1993. S‘il s'agit d'exonérer toutes les embauches, et même en ne s'en tenant qu'aux seules embauches à contrat à durée indéterminée, il faudra exonérer 1,3 million de contrats qui sont signés chaque année, et cela avant même d'avoir créé un seul emploi ! Le coût approcherait 50 milliards en 1993, et près de 150 milliards au bout de trois ans. Philippe Séguin, lui-même, qui s'oppose à cette mesure, vient même de la chiffrer à 60 milliards par an. On est loin des 10 milliards de francs avancés par M. Juppé et encore, très récemment, par M Balladur.
Le Figaro : Mais, après tout, chacun peut se dire qu'un tel investissement pourrait être envisagé, s'il était véritablement créateur d'emploi ?
Martine Aubry : Tous les experts le disent, cette mesure n'aurait qu'une efficacité marginale sur les créations d'emploi. Les expériences du passé montrent que la "sensibilité" des entreprises au coût du travail est globalement faible. Le bilan du plan Chirac de 1986 et 1987, qui ne concernait qu'une exonération limitée pour les seules embauches de jeunes (exonération de 25, 50 et 100 %), avec près d'un million d'embauches exonérées, a fait "ressortir" à peine plus de 20 000 créations d'emplois supplémentaires, pour un coût de 10 milliards de francs. La vérité est que notre coût du travail est globalement compétitif par rapport à nos principaux partenaires. Par ailleurs, il faut être sérieux les entreprises n'embauchent que si elles ont des clients et des marchés et non parce qu'elles bénéficient de primes. Mais les promoteurs de cette "réforme" croient-ils réellement à cette mesure ? Ne vise-t-elle pas, en réalité, à satisfaire sans contrepartie la traditionnelle revendication du patronat de voir baisser les charges ? A-t-on bien mesuré les risques pour nos régimes de protection sociale ? J'observe, au demeurant, que certaines voix, dans l'opposition, s‘élèvent contre cette proposition économiquement inefficace et socialement dangereuse.
Le Figaro : Vous avez pourtant vous-même utilisé des exonérations de charges ?
Martine Aubry : Soyons clairs ! Je ne suis pas opposée à tout allègement des charges sociales qui pèsent sur les entreprises. J'ai moi-même créé ou développé des mesures d'exonération au premier salarié, l'exo-jeunes ou les contrats de retour à l'emploi. Mais, à la grande différence de l'exonération générale "miraculeuse", ces mesures ont toujours été ciblées en faveur de certaines entreprises (en particulier les PME) ou de certains établissements publics afin de corriger la grande sélectivité du marché du travail qui affecte en priorité les jeunes et les chômeurs de longue durée. Une mesure générale d'exonération ne pourrait que les rejeter à nouveau et durablement dans l'exclusion.
Le Figaro : N'y a-t-il rien d'autre à faire ?
Martine Aubry : Il reste un problème ponctuel de coût du travail pour les basses qualifications auquel il convient de s'attaquer pour développer, notamment, les emplois dans les nouveaux services. Plusieurs pistes sont possibles. Une des plus intéressantes parait être une mesure de franchise de cotisations sociales sur les 1 600 ou 1 500 premiers francs de tout salaire, financée principalement par un rééquilibrage des cotisations entre les hauts et les bas salaires et, accessoirement, par une hausse de la CSG. Elle irait dans le prolongement des politiques de déplafonnement des cotisations sociales, suivies par les gouvernements depuis 1989 et que les propositions de la commission de l'emploi du Xe Plan, que je présidais, avaient déjà recommandées.
Le Figaro : La seconde grande "réforme" proposée par l'opposition est la fiscalisation des allocations familiales. N'êtes-vous pas d'accord avec cette mesure ?
Martine Aubry : Je suis d'accord pour reconnaître avec M. Balladur qu'il est difficile de justifier que le financement de la politique familiale repose sur les seules entreprises. Nous savons tous que les prélèvements assis exclusivement sur les salaires pénalisent l'emploi et épargnent les autres formes de revenus, en particulier ceux du capital. C'est d'ailleurs pour pallier ces inconvénients que la gauche a déplafonné le taux de ces cotisations, ramené à 5,4 %, et institué la contribution sociale généralisée qui repose, elle, sur tous les revenus. Il faudra continuer dans cette voie. Le mécanisme proposé par le RPR est de transférer progressivement sur le budget de l'État la charge du financement des allocations familiales, afin d'augmenter les salaires directs. Tout cela est très bien mais comment M. Balladur le finance-t-il ? En effet, tout cela représente un transfert progressif étalé sur dix ans de 150 milliards de francs à la charge de l'État. Il propose que cela soit réalisé sur les économies de la dette liées à la privatisation, des entreprises publiques et sur les économies faites sur le train de vie de l'État. En fait, qu'en est-il ? La vente des entreprises publiques rapporterait, selon ses calculs 200 milliards de francs. Affectée au désendettement de l'État, cette somme produirait une économie sur la charge de la dette de 20 milliards de francs par an. Or la compensation budgétaire de transfert des allocations familiales est estimée à 15 milliards de francs par an. Tout semble bien ordonné. Mais Édouard Balladur oublie de dire que ce transfert de 150 milliards de francs sur dix ans requiert de financer 15 milliards la première année, 30 milliards la deuxième, 45 milliards la troisième, et ainsi de suite jusqu'à 150 milliards la dixième année. Dès la deuxième année, le transfert ne serait donc plus financé. Au bout du parcours, il manque près de 130 milliards de francs par an ! Erreur ou tromperie ? Restent les économies sur le train de vie de l'État, un thème cher aux libéraux. Mais, encore faudrait-il préciser ou on les trouve. Sur le budget de l'emploi… ? Sur celui de l'Éducation alors qu'on réclame des enseignants ? Sur le budget de la Santé, alors qu'il manque des infirmières ? Sur le budget de l'Intérieur, alors que l'on nous promet une politique sécuritaire qui nécessitera plus de moyens financiers et humains ? Sur les logements, alors que tout le monde s'accorde à dire qu'il faut construire plus de logements sociaux ? Sur la recherche ? Bref, il ne s‘agit pas de dire de façon incantatoire que l'on va désormais "contrôler plus strictement les dépenses publiques" pour trouver par un simple claquement de doigts les milliards qui nous font défaut. Et alors, si tout cela n'est pas finançable, remettra-t-on en cause les prestations sociales ? Là aussi, il faut répondre.
Le Figaro : Et que répondez-vous au projet de réforme de l'ANPE ?
Martine Aubry : Comment accepter la tentation de bouleverser les structures du service public de l'emploi ! Cette mesure, moins connue parce que moins médiatique, n'en n'est pas moins importante. Cette fois ce sont les proches de l'UDF qui préconisent cette "réforme" que le RPR ne semble pas reprendre à son compte. Certains parlent de la "privatisation" de l'ANPE en faisant entrer dans son "capital" des entreprises et des collectivités locales, d'autres, comme Gérard Longuet, veulent "éclater l'ANPE en agences régionales". Quiconque connaît le service public de l'emploi sait bien que tout cela n'a aucun sens. Je suis bien placée pour mesurer l'effort de modernisation du service public de l'emploi qui reste à réaliser, même si de grands progrès ont été accomplis ces dernières années. La façon dont celui-ci s'est mobilisé en faveur de chômeurs de longue durée est un bon exemple de son efficacité. L'ANPE doit avoir les moyens de remplir ses missions ; y auront contribué la création de 1 800 emplois en dix-huit mois, la mise en place de nouvelles méthodes d'intervention et le rapprochement de l'Agence et des entreprises. L'important est de poursuivre l'effort de modernisation et de déconcentration, tout en favorisant une plus forte implication des partenaires sociaux et des collectivités locales dans la lutte pour l'emploi. Le démantèlement du service public de l'emploi engendrerait, au contraire, et nécessairement, la fin de l'égalité de traitement entre les chômeurs. On ne "traiterait" plus, comme les agences de travail temporaire que l'on cite en exemple, que les meilleurs profils pour améliorer les taux de placement, on ne garderait que ceux qui peuvent sur le champ remplir les conditions imposées par les entreprises. Où serait alors le service public ?
Le Figaro : Aucune proposition ne trouve grâce à vos yeux ?
Martine Aubry : Leur principale proposition porte sur la baisse générale des charges sociales. On l'a vu, cela ne marche pas, cela coûte très cher et on ne sait pas comment les financer. C'est d'ailleurs ce que dit Philippe Séguin. D'autres idées, telles que la privatisation de I'ANPE, la création du salaire maternel, sont dangereuses socialement. Enfin, pour les autres, développement du travail à temps partiel de l'apprentissage, cela est déjà fait ! Au total, la droite aujourd'hui n'apporte aucune réponse aux problèmes structurels auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés. Elle apparaît, coupée des réalités, idéologue et démagogique. Autant de griefs dont on affublait en 1981 les socialistes. Les temps changent.
Le Figaro : Mais, en fait, la principale question n'est-elle pas la reprise de la croissance ?
Martine Aubry : On ne peut pas tout attendre de la croissance ! Elle est bien sur nécessaire, il faut tout faire pour l'accélérer, mais elle n'est pas suffisante. Si nous n‘acceptons pas la fatalité du chômage, nous devons répartir autrement le temps de travail, créer des emplois de service pour améliorer la qualité de vie des Français. Cela pose des problèmes de choix de mode de vie et de consommation, de réforme de la fiscalité. Il faut en débattre sérieusement et non par slogans simplistes.
10 février 1993France-Soir
Malgré tous ses efforts, Martine Aubry n'a pas réussi à enrayer la spirale du chômage. Le ministre du Travail ne veut pourtant pas céder à la fatalité. À un mois et demi des législatives, elle donne son avis sur une idée qui fait son chemin, le partage du travail.
France-Soir : On parle de plus en plus de réduire le temps de travail. Cette idée est-elle une mode, un mythe, un fantasme ou une solution possible ?
Martine Aubry : Ce n'est pas une question de mode et encore moins un fantasme. Nous parlons aujourd'hui de la réduction du temps de travail parce qu'il nous faut explorer toutes les pistes pour lutter plus efficacement contre le chômage. On le voit bien : si la croissance est indispensable pour créer des emplois, elle ne suffit pas. Entre 1988 et 1989, même avec une forte croissance, le chômage n'a pas reculé. La réduction du temps de travail, ce n'est pas une solution miracle. D'ailleurs, il n'y en a pas. Mais c'est une piste que nous devons développer. De surcroît, les Français aspirent a plus de temps libre et c'est un besoin vital pour notre économie.
France-Soir : Le partage du travail implique une réduction du temps de travail. Quel est le bon format : la semaine de 37 heures, de 36 heures, de 35 heures ? Combien d'emplois seraient créés avec une heure de moins par semaine ?
Martine Aubry : Il faut aujourd'hui qu'il y ait une forte réduction du temps de travail. Jusqu'à présent, et nous avons eu raison, nous n'avions pas souhaité mettre en œuvre une solution unique et identique pour tous au niveau national, quelles que soient les branches et les entreprises. Hélas, je ne peux que constater, malgré les accords récents, que le mouvement en faveur d'une réduction du temps de travail ne s'est pas développé. Aujourd'hui, il faut donc être plus directif. Je préconise que nous fixions, par la loi, la durée hebdomadaire des 37 heures en 1996 ou 1997, laissant à la négociation le choix des formes de la réduction du temps de travail et la fixation des modalités de compensation. Selon les experts du Plan - mais il faut être prudent - cela pourrait créer un peu plus de 500 000 emplois.
France-Soir : Cette réduction du temps de travail doit-elle être compensée ?
Martine Aubry : Il faut dire la vérité aux Français. Cette réduction ne peut être intégralement compensée parce ce que, sinon, ce serait la compétitivité des entreprises et donc l'emploi qui en subiraient les conséquences.
France-Soir : Les gros salaires ne redoutent pas de perdre une heure de salaire par semaine. Mais quelqu'un qui gagne 10 000 F par mois peut-il accepter de perdre près de 300 F par mois si on lui enlève une heure par semaine ?
Martine Aubry : On ne peut demander le même effort à ceux qui gagnent une fois et demi le SMIC et à ceux qui gagnent cinq fois plus. Seule la négociation permet des décisions adaptées. Là-dessus, faisons confiance aux partenaires sociaux. En tout état de cause, chacun y gagnera en qualité de vie.
France-Soir : Si c'est une solution, comment l'appliquer concrètement ? Pouvez-vous donner des exemples : quel genre d'activité est concerné, quel type de travail, quelle tranche d'âge, quelle échelle de rémunération ?
Martine Aubry : Il n'y a pas de recette unique et encore moins un modèle. Je constate que de nombreux accords sont actuellement signés dans les entreprises avec des formules diverses comme un partage des revenus ou une recherche d'autres formes d'organisation du travail, donnant aux salariés plus de responsabilités et plus d'autonomie.
Il faut mettre sur pied une organisation du temps de travail sur l'ensemble de sa vie professionnelle. Il est quand même bizarre qu'on travaille plus entre 25 et 45 ans, alors que c'est à ce moment-là qu'on souhaite s'occuper de ses enfants ou reprendre ses études. Tout cela n'est pas très bien conçu.
Par exemple, on pourrait imaginer un système dans lequel des salariés "épargnent" du temps à certains moments de leur vie professionnelle pour s'arrêter de travailler ou réduire leur temps de travail à d'autres moments, sans que cela entraine une baisse proportionnelle de leurs revenus. Cette "épargne-temps" pourrait être complétée par une contribution de l'entreprise et, pourquoi pas, par une aide de l'État. Ce système ne serait pas propre à une seule entreprise, mais concernerait une branche ou même au-delà l'ensemble des professions. C'est ce qui existe déjà, par exemple, pour les retraites.
La source —
vie_publique · nº 240183
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