Article et interview de M. Roland Leroy, membre du bureau politique du PCF et directeur de "L'Humanité", dans "L'Humanité" des 19 et 29 janvier 1993, sur le vote communiste aux élections législatives de 1993 et le renouvellement de "L'Humanité".
Roland Leroy (auteur), Charles Silvestre (intervenant)
L'Humanité : 19 janvier 1993
Le temps qui nous sépare des élections législatives se mesure désormais en jours. Comme il est bien normal à la veille d'un tel choix, les grandes formations politiques établissent donc leurs positions.
On l'a bien vu cette dernière semaine.
D'abord, les formations et les hommes de droite caracolent en vue de leur « victoire » annoncée. Le RPR de Chirac, l'UDF de Giscard d'Estaing affichent ensemble leurs ambitions et annoncent séparément leurs intentions. Des cadeaux pour le grand patronat et les riches, une austérité renforcée, l'instabilité du travail généralisée, la marche forcée dans l'application de l'accord de Maastricht, le total alignement français sur l'hégémonisme américain. Afin de « ratisser large » – comme l'a observé hier un commentateur, la droite additionne ses différences, Balladur comme Séguin ont donné de la voix en cette fin de semaine, Le Pen toujours tenu en renfort.
De son côté, le gouvernement prend ses dispositions. Pour poursuivre une politique qui suscite le mécontentement, il tente de la dissimuler. Il essaie désespérément de couvrir d'un langage de gauche des actes de droite. Pour justifier l'austérité, il invoque le « partage du travail ». Jacques Delors exalte les vertus de la social-démocratie, Pierre Bérégovoy déploie tous ses efforts pour hâter une recomposition politique qui colmaterait la défaite électorale acceptée.
De leur côté, les écologistes se posent – Brice Lalonde l'a dit ouvertement – en candidats à l'exercice du pouvoir à trois : le président, la droite et eux.
Ainsi, on le voit, si la première nécessité est de refuser la solution de droite et d'extrême droite, ce n'est ni en renforçant les tenants de la politique actuelle ni en favorisant les plans politiciens des écologistes que les Françaises et les Français peuvent répondre à leurs propres aspirations.
C'est dire toute l'importance du vote communiste. Les communistes soumettent à la discussion six propositions pour la France. Ils appellent à donner plus de poids aux élus communistes. C'est incontestablement le moyen de battre la droite et de s'engager dans la voie d'une politique nouvelle en France.
Au Comité central, Georges Marchais a montré qu'un tel vote correspond aux intérêts de beaucoup de celles et de ceux qui ne partagent pas notre opinion sur toutes les questions.
Ainsi, toutes les forces politiques sont en place. Les dirigeants de droite, du gouvernement et des écologistes expliquent leurs positions. Toute la France les a abondamment vus et entendus aux radios et télévisions samedi et dimanche, seuls les communistes en étaient écartés. Il faut, pour la démocratie, pour la clarté du débat, que les communistes puissent aussi parler.
C'est d'un grand débat démocratique que la France a besoin, un débat contradictoire où chaque parti puisse exprimer ses propositions et discuter celles des autres, afin que le peuple se prononce en mars en connaissance de cause.
L'Humanité : 29 janvier 1993
L'Humanité : Quel regard portes-tu sur le nouveau journal qui paraît depuis lundi ?
Roland Leroy : « L'Humanité » renouvelée a fait événement dans le Parti, et au-delà. Cela fait événement par la qualité de ce qui a été réalisé c'est certain mais aussi par la signification que cela revêt pour le Parti, pour l'opinion, et en particulier pour les gens de presse. Un mois après l'appel lancé par le Comité central du PCF, « L'Humanité » n'apparaît pas comme résignée à son éventuelle disparition mais, au contraire, comme la marque d'un esprit offensif de la part des communistes, en ce début de campagne électorale.
L'Humanité : Dans cet événement, y a-t-il encore d'autres messages ?
Roland Leroy : La démarche a été ressentie comme une démarche d'ouverture, ce qu'elle voulait être. La séparation de l'information et du commentaire, l'effort de lisibilité ont intéressé des spécialistes, mais cela représente aussi quelque chose de politique. Je dois dire, et je pense qu'il faut le faire savoir plus largement – même si je n'ai pas vraiment l'habitude de distribuer des compliments –, que le mérite des camarades qui ont fait cela doit être souligné. L'équipe de « L'Humanité », pourtant extrêmement réduite, qui a continué de faire le journal au quotidien tout en préparant une transformation profonde, dans une situation politique qui présente, certes, des aspects encourageants mais qui n'est pas à tous égards favorable, je crois que ce n'est pas mal ! C'est ainsi ressenti, je pense, par les communistes qui se reconnaissent dans ce journal. Bien sûr, nous sommes contents mais pas béats. Il faut consolider ce résultat, et il y a des choses à améliorer.
La transformation se prépare à « L'Humanité Dimanche » avec la même volonté. Il s'agit, comme le dit sa rédaction, de rendre le magazine communiste plus politique, plus convivial, plus familial, plus populaire, plus lisible.
L'Humanité : Transformer le journal va-t-il suffire à le sauver en élargissant son audience ? Comment cela se passe-t-il au niveau de l'effort de diffusion ? Où en est-on de la campagne pour un gain de 15 000 lecteurs réguliers à « L'Humanité » et 10 000 à « L'Humanité Dimanche » ?
Roland Leroy : Il se passe quelque chose. Ce que nous avons dit, il y a dix jours, lors de la session du Comité central et de la réunion de sa délégation pour notre presse, s'est confirmé. L'alerte a été entendue, des mesures ont été prises et nous avons de premiers résultats. Ils sont loin d'être suffisants, mais certains sont encourageants. La preuve existe bien que cette bataille peut être gagnée. Il s'agit, maintenant, de s'attaquer, ensemble, aux carences.
Le Parti mesure mieux les raisons profondes de faire lire plus largement « L'Humanité » et « L'Humanité Dimanche ». La première tient à la conscience que, si on ne fait pas cet effort, le journal est perdu comme quotidien. La seconde est que, si nous voulons faire comprendre notre politique, nous ne pouvons compter sur personne d'autre que nous-mêmes. Certes, nous pouvons être invités dans les médias. Mais qui défendra cette idée essentielle qu'il faut à la fois battre la droite et en finir avec le cours actuel, qu'il faut se prononcer pour une nouvelle politique ? C'est relativement simple à dire, mais c'est plus difficile à faire admettre, et on ne peut y parvenir que grâce à un effort tenace d'argumentation. J'ajoute que si nous avons le souci de faire vivre la politique du Parti dans telle ou telle réalité locale, attention à ne pas esquiver ces grands enjeux nationaux qui, quoi que nous fassions, seront décisifs partout.
L'Humanité : Comment apprécier la suite ?
Roland Leroy : Nous ne pouvons être rassurés car nos résultats sont à la fois encourageants et insuffisants, tandis que la crise de la presse s'aiguise. L'atout principal dont nous disposons est l'attachement du Parti à sa presse.
Or, cet attachement est en train de se vérifier, de prendre corps, et la marge est grande encore. La bataille n'est pas perdue, mais elle n'est pas gagnée. Elle ne sera gagnée que si tous les communistes et toutes les cellules s'y engagent. Et cela dépend tout de même des directions, par exemple avec les remises de cartes du Parti. Pour des gains immédiats, ne dispersons pas nos efforts, allons au plus efficace : il y a tous ces communistes, souvent actifs, membres de bureaux de cellule, qui ne lisent pas le journal et dont on peut faire – l'expérience le prouve – des lecteurs réguliers, des militants plus avertis, avec un abonnement de longue durée. Pour finir, j'insiste sur le rôle de « L'Humanité Dimanche ». Sa formule rénovée sort dans quelques jours, et c'est maintenant que les commandes se font. Là encore, il ne s'agit pas d'une seule vente de masse, mais de travailler dans le durable. Pour la bataille électorale, les points de vente, la création de nombreux CDH vont prendre une grande importance.
La source —
vie_publique · nº 240314
Fichier d'origine conservé
Ce texte n'a été ni résumé ni corrigé