geheim.land Recherche Politique
15 janvier 1993 · Partis · Europe 1 · discours Discours

Interview de M. Jacques Delors, président de la commission européenne, à Europe 1 le 15 janvier 1993, sur les chances du plan de paix Vance-Owen, sur la crise de confiance sur l'Europe, sur la social démocratie et sur la bataille des législatives 1993.

Jacques L.J. Delors (auteur), Jean-Pierre Elkabbach (intervenant)

J.-P. Elkabbach : Les Douze ont donné quatre jours aux Serbes de Bosnie pour accepter le plan de paix. Sinon, ils seront enfin "totalement isolés". Qu'est-ce que cela veut dire ? Jacques Delors : J'ai toujours pensé que sans le menace crédible d'une intervention, on n'arrêterait pas cette idéologie monstrueuse et ceux qui ont des rêves de s'emparer de la Yougoslavie. Je reste sur ce point de vue. Il faut saluer l'effort fait par les co-présidents de la Conférence de Genève qui, avec les seuls moyens de la diplomatie et de la politique, ont réussi à mettre les Serbes devant une option. Je croise les doigts pour que les Serbes comprennent que c'est leur intérêt d'accepter ce compromis sur la Bosnie. J.-P. Elkabbach : S'ils sont sourds, vous restez sur votre ligne d'engagement militaire ? Jacques Delors : Oui. Bien sûr. Je pense qu'il faut être raisonnable. L'opinion des Douze a été clairement expliquée il y a deux jours, c'est l'isolement complet de la Serbie et l'interdiction des vols aériens au-dessus de la Bosnie. Voilà deux mesures qui sont préparées actuellement sous l'égide des Nations-Unies. La Communauté européenne ne peut s'instituer unilatéralement le gendarme du monde. J.-P. Elkabbach : Après Maastricht, l'ex-Yougoslavie, on a l'impression que l'Europe est devenue impuissante et que le rêve est mort. Jacques Delors : Nous avons souffert dans cette période de ratification du nouveau traité du mal profond qui est celui des démocraties de l'Ouest : la coupure entre les opinions publiques d'un côté, les détenteurs d'un pouvoir de l'autre, y compris les journalistes. Pour le reste, notre impuissance, même si c'est compliqué, vis-à-vis de la tragédie yougoslave, la crise économique a occulté tous les progrès que nous avons réalisés. C'est la raison pour laquelle il y a une crise de confiance et tous nos efforts doivent être pour surmonter cette crise et redonner à la construction européenne la crédibilité nécessaire, la transparence, mais aussi un peu d'âme, ce qui lui manque cruellement en ce moment. J.-P. Elkabbach : On n'a pas à rougir d'être citoyen français aujourd'hui ? Jacques Delors : Pas du tout, au contraire. Il faut avoir confiance en nous. J.-P. Elkabbach : Cet après-midi et demain à Paris, vous allez animer le premier colloque de votre Club Témoin fondé en octobre : "Actualité, promesse de la social-démocratie. Comment faire aujourd'hui de la social-démocratie qui ne soit ni un mirage, ni une nouvelle illusion alors que le communisme a disparu, que le capitalisme est en mutation et que le socialisme ne va pas très bien ? Jacques Delors : La social-démocratie a marqué profondément de son empreinte les 40 dernières années. On lui doit beaucoup des acquis sociaux notamment et aujourd'hui certains disent : mission remplie, d'autres missions terminées. Je veux démontrer que la social-démocratie a un avenir devant elle, c'est la raison de ce colloque. J.-P. Elkabbach : La société social-démocrate est comment aujourd'hui ? Jacques Delors : Il faut d'abord revenir aux valeurs profondes de celle-ci : liberté, responsabilité, solidarité. En réalité, plus de démocratie dans tous les domaines et pour le faire, il faut ausculter la société. Il ne faut pas simplement faire une offre politique, il faut aussi analyser la demande. J.-P. Elkabbach : Quelle différence avec un libéral qui fait du social ? Jacques Delors : Il n'y a pas beaucoup de différence en ce moment avec la gauche de la démocratie chrétienne en Europe. En France, il y en a une grande mais c'est un cas particulier. J.-P. Elkabbach : Aujourd'hui, au PS par exemple, on peut se dire, et publiquement, social-démocrate ? Jacques Delors : Il y a 30 ans c'était difficile, mais aujourd'hui c'est possible. J.-P. Elkabbach : Il n'y a pas longtemps, ça avait une mauvaise réputation… Jacques Delors : Les choses changent. J.-P. Elkabbach : Quels sont pour vous les acquis sociaux que la France de 93 peut défendre avec ses trois millions de chômeurs, devant ses partenaires de l'Europe ? Jacques Delors : Je pense que nos partenaires considèrent d'abord que la France a joué un rôle pilote ces dernières années dans la relance de la construction européenne. Il ne faut pas l'oublier. Pour les acquis sociaux, nous avons un système de Sécurité sociale qui est parmi les plus avantageux au monde et qui est un des rares à concilier, par exemple, le libre choix du médecin, l'exercice libéral de la médecine et la couverture sociale. D'autre part, grâce aux efforts faits ces dernières années, il y a aujourd'hui davantage de négociations entre patronat et syndicats au niveau des entreprises en dépit d'un rapport de forces qui n'est guère favorable aux représentants des salariés. Également le RMI, cette tentative pour donner un revenu, mais aussi réinsérer dans la société des exclus, c'est un élément qui marque beaucoup les observateurs étrangers. J.-P. Elkabbach : Et trois millions de chômeurs ? Jacques Delors : C'est le cas dans toute l'Europe et c'est un sujet en soi. J.-P. Elkabbach : On a l'impression que la volonté de changement et le pacte social changent de camp, ils passent du côté de l'opposition, ça vous surprend ? Jacques Delors : Il me semble que le RPR a tiré les enseignements de la période 86-88 où ils avaient mis essentiellement l'accent sur les nécessités économiques et donc aujourd'hui, ils veulent accaparer le mot de la réforme. Mais il ne suffit pas de se dire réformiste pour le faire. Nous verrons à l'usage. J.-P. Elkabbach : C'est-à-dire ? Jacques Delors : Si la droite gagne les élections, 100 jours après on pourra faire un premier bilan. J.-P. Elkabbach : Vous doutez ? Jacques Delors : Non, je suis un citoyen respectueux de la démocratie. Je pense que l'alternance est une bonne chose. Je souhaite aussi que les socialistes se battent à fond pour défendre leur programme et que s'ils perdent, ils perdent honorablement. J.-P. Elkabbach : Vous les voyez bien partis ? Jacques Delors : Je suis à Bruxelles en plein problèmes européens, ne me demandez pas l'impossible. J.-P. Elkabbach : De nombreux socialistes réclament que Rocard et vous-même vous vous engagiez dans la bataille législative. Le ferez-vous ? Jacques Delors : Nous sommes dans une situation différente. J'ai des fonctions que je considère avec une certaine déontologie. Je n'interviendrai pas pendant la période de campagne officielle. Mais j'ai quelques amis auxquels je dois une contribution et je le ferai sous des formes qui, je l'espère, échapperont à la polémique et me permettront de confirmer en actes l'amitié que je porte à certains. J.-P. Elkabbach : Vous ferez des meetings, des interventions publiques ? Jacques Delors : Des interventions, mais peu. J.-P. Elkabbach : Avec qui, Fabius, Bérégovoy ? Jacques Delors : Non, non. Avec ceux de mon Club Témoin. Le Club de la génération des 40 ans du PS. Ça s'appelle témoin, car je leur passe le témoin. J.-P. Elkabbach : Vous serez donc aux côtés des deloriens comme ils disent ? Jacques Delors : C'est la petite vie quotidienne du microcosme, sans intérêt. J.-P. Elkabbach : Vous estimez qu'il faut aider les vôtres à éviter une défaite, à éviter que les socialistes aient le choix entre la débâcle et la déroute ? Jacques Delors : Indépendamment de ma solidarité avec eux, je crois que ça ne serait pas bon pour la démocratie que ça soit une déroute. Car autant l'alternance est nécessaire, autant il faut que sur la base de ces élections, le PS puisse retravailler, ajuster sa doctrine et répondre aux grands problèmes des Français. J.-P. Elkabbach : Entre le prochain Premier ministre de la future majorité de l'alternance et le président de la Commission de Bruxelles, est-ce qu'il n'y aura pas un problème de cohabitation aussi ? Jacques Delors : De 86 à 88 ça s'est bien passé. Mais à voir la bordée d'injures dont on m'abreuve en ce moment, et parfois c'est presque diffamatoire, j'ai un peu d'inquiétude pour la prochaine. Mais je suis résistant. J.-P. Elkabbach : Qui vous abreuve d'injures ? Jacques Delors : Reprenez les journaux, je ne veux pas entretenir la polémique. Je signale au passage que toute cela est déplacé, parfois faux. C'est ennuyeux. J.-P. Elkabbach : Selon un dernier sondage Valeurs Actuelles sur les présidentielles, Jacques Chirac qui perd deux points, est en tête suivi par vous-même qui en gagnez trois, après vient Rocard, puis VGE puis à égalité Kouchner, puis Léotard qui progresse de 7 points. À quelle condition accepteriez-vous de vous présenter, tous les Français se posent la question ? Jacques Delors : Comme disait ma grand-mère, mieux vaut entendre cela que d'être sourd. Pour le reste, ma seule obsession, c'est le travail que je dois faire à Bruxelles pour lutter contre cette crise de confiance qui affecte la construction européenne. Et comme en plus on m'a demandé de présider la Commission de l'éducation de l'UNESCO pour l'an 2000, mes journées sont bien remplies. J.-P. Elkabbach : Est-ce que vous n'avez pas tourné la page de cette élection présidentielle ? Jacques Delors : Je vous dis que ce n'est pas dans mes obsessions. Je suis d'autant plus heureux pour mon équilibre mental et moral qu'une obsession ça n'est jamais bon. J.-P. Elkabbach : Vous n'avez pas mis une croix dessus ? Jacques Delors : L'avenir décidera. J.-P. Elkabbach : Si au dernier moment, à gauche et au centre gauche, le mieux placé pour réussir une société social-démocrate que vous allez défendre ce week-end, c'est vous, vous n'excluez pas d'y aller ? Jacques Delors : Pour l'instant le candidat naturel du PS, c'est Michel Rocard.
La source — vie_publique · nº 240297
↗ https://www.vie-publique.fr/discours/240297-interview-de-m-jacques-delors-president-de-la-commission-europeenne?egn-publisher=dila_vp&egn-name=informer_opendata_discours
Fichier d'origine conservé
Ce texte n'a été ni résumé ni corrigé