geheim.land Recherche Politique
11 janvier 1993 · Partis · Le Monde · discours Discours

Article de M. Charles Fiterman, membre du bureau politique du PCF, dans "Le Monde" du 11 janvier 1993, sur la crise morale de la politique et les remèdes à y apporter, intitulé "le roi est nu".

Charles Fiterman (auteur)

Après MM. Max Gallo, Yves Cochet, Bernard Stasi, Mme Janine Mossuz-Lavau, M. Laurent Cohen-Tanugi (Le Monde des 16, 24, 27-28, 29 décembre et 1er janvier), M. Charles Fiterman, ancien ministre, membre du bureau politique du PCF et chef de file des communistes "refondateurs", répond à notre enquête sur "la crise morale de la politique" publiée dans Le Monde du 12 décembre. La crise morale que traverse la politique en France ne doit pas être prise à la légère. C'est une crise grave. Au-delà du sort réservé à tel ou tel par la justice ou la vindicte publique, c'est de l'avenir de la démocratie qu'il est question. Lorsque la République, par les hommes qui la symbolisent, n'est plus respectable, la voie est ouverte à l'aventure. Cette crise doit être d'autant plus prise au sérieux qu'au risque de surprendre je ne pense pas que les mœurs politiques, dans ce pays, se soient dégradées à ce point. Vers quel "âge d'or" supposé de la moralité politique passée irions-nous chercher nos exemples ? Mais il y a ainsi des époques, et il y en a eu dans le passé, où les affaires, les manœuvres, les combines sont plus visibles et plus insupportables. La montée de la méfiance des Français vis-à-vis des hommes politiques ne date pas de ces derniers mois, mais déjà de quelques années. Il serait trop simple d'en chercher l'explication dans l'effet mécanique de quelques affaires. Déboulonner le veau d'or Lorsque les institutions et la vie politique d'un pays se déconnectent des espoirs et des souffrances de ce dernier, lorsqu'une société a le sentiment de n'être plus entendue par ceux qui sont censés la représenter, lorsque la tempête fait perdre repères et valeurs, alors, comme dit l'enfant dans le conte, "le roi est nu". On ne voit plus de la politique que les lambeaux repoussants de la raison d'État, des luttes de pouvoir et du carriérisme. Voilà bien l'appel qu'il convient d'entendre : il monte de la société une exigence sans précédent de moralité, de sens, de repères. Cette exigence est un appel au secours dans la tourmente de la crise, du chômage, de la misère, de la mise à mal de tous les anciens systèmes de valeurs. Mais c'est aussi un formidable appel à faire franchir un pas décisif à l'histoire de l'humanité, vers une universalisation de valeurs communes de solidarité, de respect et de promotion de la personne humaine. Cet appel s'adresse notamment au monde politique. Dans quelle direction s'engager alors, et ce, dès aujourd'hui ? 1. Il me semble urgent de déboulonner le veau d'or. Une "amorale" est bien aujourd'hui dominante : celle de l'argent. Les tenants d'un libéralisme forcené, quel qu'il soit, ont largement contribué à en renforcer le rôle. Dans la désorientation ambiante, la rentabilité des hommes et des actes semble devenir la mesure commune de toute chose. Lorsque la logique financière s'allie à la raison d'État, le pire n'est jamais impossible. Il faut refuser cette religion de l'argent-roi, faire grandir dans l'économie comme dans la politique les exigences et les critères de la rentabilité sociale, du développement humain, des urgences de salubrité. 2. Il faut à l'évidence réformer profondément les institutions et la vie politique. Mais dangereuse serait dans ce domaine la tentation de renforcer les pouvoirs, voire la centralisation, dangereuse la tentation d'instaurer un "État moral" par une sorte de retour aux sources sans rapport avec les besoins modernes. Ce n'est pas d'un excès de décentralisation que souffre la politique en général, et la gauche en particulier, mais des conséquences obligées de ce système de "monarchie élective" dans lequel nous sommes installés. Plus de responsabilité des élus, plus de diffusion des pouvoirs, plus de transparence des choix, un débat public revitalisé, voilà ce dont nous avons besoin. C'est dans le débat et la démocratie, dans un nouveau rapport entre l'individu et l'action collective qu'un nombre grandissant de citoyens se forgeront des valeurs communes et de nouvelles références, non dans l'argument d'autorité, qu'il soit "républicain" ou technocratique. 3. Il faut déprofessionnaliser la politique, seule façon concrète de rapprocher réellement la politique des citoyens. Il faudrait notamment réduire le nombre et la durée des mandats, instaurer une limite d'âge, et créer les conditions d'une bonne réinsertion dans l'activité professionnelle de ceux qui ont exercé pendant un temps une responsabilité politique. Et pourquoi ne pas envisager un statut de responsable politique ou associatif qui s'apparente à celui des élus syndicaux ? Il permettrait à beaucoup d'hommes et de femmes de concilier le dévouement militant et le maintien à temps partiel d'une activité professionnelle, sans avoir à choisir entre l'harassante vie du bénévole responsable et la professionnalisation pure et simple. 4. Il faut s'engager franchement dans une conception moderne de la politique et du débat public où les hommes politiques, les élus, les responsables sont en mesure d'engager leur responsabilité personnelle au regard des valeurs communes de l'humanité, sans se croire obligés trop souvent de respecter une raison d'État ou un esprit de parti. C'est à cette condition que les décisions qu'ils seront amenés à prendre seront légitimes aux yeux d'hommes et de femmes aujourd'hui épris de liberté et de responsabilité. Le sociologue Max Weber (1), au début du siècle, opposait "l'éthique de la conviction" à "l'éthique de la responsabilité". Le temps vient d'en rapprocher les exigences. (1) Le Savant et le Politique, édition française 1950.
La source — vie_publique · nº 240200
↗ https://www.vie-publique.fr/discours/240200-article-de-m-charles-fiterman-membre-du-bureau-politique-du-pcf-dans?egn-publisher=dila_vp&egn-name=informer_opendata_discours
Fichier d'origine conservé
Ce texte n'a été ni résumé ni corrigé