Déclaration et conférence de presse de M. Roland Dumas, ministre des affaires étrangères, sur les relations franco-algériennes, notamment en matière économique et financière, Alger le 9 janvier 1993.
Roland Dumas (auteur)
Ces deux jours m'ont permis de rencontrer les plus hautes autorités de l'État : le président du Haut Conseil d'État, ensuite M. Abdesselam, le Premier ministre, le général Nezzar ainsi que le président du Conseil consultatif Redha Malek. Avec le Premier ministre, l'entretien de la fin de la matinée s'est prolongé par un déjeuner de travail de même que l'entrevue de la veille avec M. Brahimi s'était prolongé par un diner de travail.
J'étais porteur de deux messages écrits : le premier émanant du Président de la République française, était adressé au président du Haut Comité d'État. Le second message était signé du Premier ministre, M. Bérégovoy à l'adresse de son collègue. La première lettre a été rendue publique par la Présidence. J'ai fait ensuite un bref détour, par le cimetière où je suis incliné sur les tombes des Français qui sont ici restés pour l'éternité à Alger : Français, civils ou militaires, et ensuite un détour à la Casbah pour visiter ce haut lieu culturel qui fait l'objet d'une rénovation à laquelle la France participera sur le plan financier.
En ce qui concerne le message de M. Bérégovoy, celui-ci écrit à son collègue : "Cette visite sera l'occasion en particulier d'un nouveau départ de notre coopération dans les domaines économiques et financiers. M. Dumas vous dira dans quelles conditions nous pensons pouvoir aller avec votre gouvernement de l'avant et il ajoute : "J'ai la conviction que nous pourrons de la sorte imprimer à nos relations une nouvelle impulsion et les porter progressivement au niveau de qualité, de confiance que nous appelons de nos vœux. Pour approfondir le travail ainsi entrepris et consolider encore les liens d'amitié entre nos deux pays je serais très heureux que vous acceptiez une invitation à vous rendre à Paris en visite officielle aussitôt que votre emploi du temps le permettra". M. Abdessellam a bien voulu me dire sa satisfaction de recevoir cette invitation et son intention d'y donner suite quand il le pourra, quand son emploi du temps le lui permettra.
L'accueil que j'ai reçu de ces autorités fut éminemment chaleureux. Les entretiens que j'ai eus avec chacune d'entre elles ont été particulièrement fructueux, sérieux. Nous sommes allés dans une bonne analyse au fond des choses et nous avons pris un certain nombre de décisions autour de grands sujets que nous avons traités et que je vais résumer rapidement.
Nous avons tenu d'abord à regarder tous les dossiers qui trainent depuis longtemps et qui ont très souvent un aspect humain sur lequel il convient de porter attention : le problème des cimetières, le problème des déplacements de personnes, le problème des visas, des transferts de fonds à la suite des ventes de biens immobiliers et toutes sortes d'autres sujets qui sont souvent les scories du passé et qui trouveront leur solution dans un délai rapide si j'en crois les assurances qui m'ont été données.
Dès hier nous avons abordé avec M. Brahimi les grands sujets de politique internationale, qu'il s'agisse de l'état du Maghreb, des procédures 5 + 5, c'est-à-dire les trois pays du Maghreb plus la Mauritanie, la Libye et de l'autre côté les pays du Nord de la Méditerranée. Nous avons décidé, France et Algérie, de donner autant que cela sera possible, une nouvelle impulsion à ce processus. Nous avons longuement parlé des problèmes du Sahara occidental en souhaitant qu'une solution soit trouvée à cette question par la voie, autant que faire se pourra, du consensus. Nous avons parlé aussi du processus de paix dans le Proche-Orient, de la situation des Palestiniens récemment expulsés des territoires occupés et d'une façon générale de tous les grands problèmes internationaux où la France et l'Algérie jouent un rôle.
Partant de ce constat, nous avons décidé de procéder par une méthode simple et efficace à la mise en place d'un dispositif de rencontres régulières, d'abord au niveau des ministres, prévoyant une cadence de rencontres de deux fois l'an.
Entre temps, nos hauts fonctionnaires seront appelés chacun dans leur compétence à se rencontrer pour préparer des visites ministérielles sur tous les sujets, aussi bien les sujets de relations bilatérales que des sujets touchant à la situation internationale. Avec mes interlocuteurs de la matinée, de l'après-midi nous avons parlé très longuement à la fois de la situation intérieure de l'Algérie, du processus qui est mis en place et de l'aide que la France peut apporter dans ce contexte. J'ai redit ce qui est écrit dans les deux lettres dont je viens de parler. J'ai redit avec force que la France entend être dans cette phase aux côtés de l'Algérie, dans cette phase difficile que traverse ce pays ami et ceci dans tous les domaines de notre coopération.
Nous souhaitons en effet que le plan mis en place par les autorités algériennes réussisse, que les dispositions prises per- mettent le moment venu la remise en route du processus démocratique étant entendu que pour le moment c'est le processus électoral qui a été interrompu pour les raisons que l'on sait. L'Algérie fait face à une situation politique, économique et financière difficile et elle affronte cette période avec beaucoup de courage. Il est normal que dans une période comme celle-ci, l'amitié se traduise autrement que par des mots et c'est ce que je suis venu dire aux Algériens de la part du Président de la République et du gouvernement français.
Cela se traduira par une aide concrète de la part de la France pour l'année 1993, dans les limites bien évidemment de ce que la France peut entreprendre dans le contexte actuel, compte tenu de ses obligations par ailleurs et de ses contraintes. Mais je répète, dans un esprit d'ouverture et de loyale participation. Pour atteindre ce résultat, ma visite sera suivie sans retard d'autres visites d'abord de niveau ministériel mais aussi de Hauts fonctionnaires qui viendront avec des experts algériens faire l'inventaire des choses et des besoins de façon à ce que l'aide concrète annoncée par la France puisse être chiffrée dans un délai très court et ceci pour l'année 1993 et les années suivantes pour venir en accompagnement du plan décidé par les autorités algériennes. J'ai reçu l'assurance que la politique économique qui a été décidée souverainement par l'Algérie ne sera pas modifiée, je veux dire par là que l'orientation prise vers une économie de marché sera maintenue, que la confiance que souhaitent retrouver les investisseurs en direction de l'Algérie se concrétisera d'abord par la signature dans quelques jours d'une convention concernant lesdits investissements. Je demanderai à mon collègue, le ministre des finances de venir sans retard ici à Alger pour examiner tous les aspects de ce dossier. Il sera précédé, je pense, par le directeur du Trésor, qui viendra lui-même discuter avec les experts algériens des chiffres qu'il faudra retenir. Je peux vous indiquer que pour 1993 les chiffres que j'ai avancés et qui pourront être confirmés par les visites dont je parle, sont conséquents. D'autres visites ministérielles suivront si besoin est et nous attendrons celle du Premier ministre algérien quand il voudra bien nous faire l'honneur de se déplacer dans notre capitale et dans notre pays.
Q. : Est-ce que vous avez abordé avec vos homologues le problème extrêmement grave qui se passe aujourd'hui en Bosnie ? Deuxièmement, est-ce que vous avez des précisions sur ce sujet ?
R. : Le voyage que j'effectue est d'abord destiné à rencontrer les Algériens et parler avec eux des problèmes qui les concernent mais nous avons bien évidemment traité de tous les problèmes internationaux et en particulier celui de la Bosnie, qui préoccupe, comme nous-mêmes, les autorités algériennes. Nous avons bien sûr appris les uns et les autres, M. Brahimi et moi en particulier, l'acte odieux qui a été commis contre le vice-Premier ministre de la Bosnie. J'ai déjà dit ce matin qu'il s'agissait d'un crime abominable et qu'il convenait de condamner à la fois l'acte et l'auteur de l'acte. Cela rend plus urgent que jamais la réalisation du projet français de créer un statut particulier pour la ville de Sarajevo et de faire en sorte que ce statut soit accompagné de mesures de contraintes qui rendent de tels actes impossibles à l'avenir. C'est un acte de très grande lâcheté et évidemment je n'ai pas sollicité l'avis des autorités algériennes mais je présume que sur ce sujet nos opinions sont convergentes.
Q. : Le terrorisme en Algérie ?
R. : Nous avons évoqué à plusieurs reprises le problème intérieur algérien. Cet aspect ne nous a pas échappé, il n'a pas échappé à nos conversations, bien au contraire. La France condamne le terrorisme et elle a prouvé dans un passé récent que lorsqu'elle avait connaissance d'activités qui pouvaient de près ou de loin conduire à des actes terroristes dommageables pour l'Algérie, elle prenait des mesures en conséquence. Donc il n'y a pas de doute à cet égard, la France n'entend pas se mêler des affaires intérieures des États. Elle n'entend pas s'ingérer dans les affaires de l'Algérie. Mais elle a son opinion sur un phénomène comme celui que vous évoquez et son opinion est claire, elle condamne le terrorisme.
Q. : Comment considérez-vous votre visite : réussie, très réussie ou suffisamment réussie ? D'autre part, vous avez dit à la radio algérienne que vous avez assuré vos arrières avant de venir ici. Cela a besoin d'une petite explication. Est-ce que cette assurance vous a été utile dans les discussions avec les responsables algériens ?
R. : Je considère ma visite comme très réussie. J'ai atteint les objectifs que je m'étais fixés et je souhaite que cette opinion soit partagée par les autorités algériennes. En ce qui me concerne je dirai que la réussite de cette visite est en grande partie, très grande partie due à la qualité de l'accueil que j'ai reçu ici, la disponibilité d'esprit de mes interlocuteurs, la franchise avec laquelle nous avons pu parler, évoquer les problèmes sous tous les aspects sans rien négliger, pas même ce qui a pu à un moment donné, au cours des derniers mois ou dernières années jeter quelque ombre sur les relations entre deux pays qui se connaissent si bien, qui s'estiment et dont les intérêts sont imbriqués. Donc c'est une visite que je considère comme réussie dans son objectif. Quant à assurer ses arrières, je voulais dire par là que je ne parlais pas simplement en mon nom et je ne laissais pas s'exprimer mes sentiments profonds qui comme vous le savez – cela ne date pas d'aujourd'hui – sont des sentiments de grande et profonde sympathie à l'égard du peuple algérien. Je m'étais assuré pour la circonstance que je parlais bien au nom de tout le gouvernement français, de son Premier ministre et de son Président de la République et c'est donc bien la France qui s'est exprimée au cours de ces deux journées. Sans me prendre pour un facteur anonyme, j'étais très heureux d'avoir sur moi les deux messages dont je vous ai donné connaissance après m'être assuré que cette communication faite à la presse convenait également à ceux qui recevaient ces deux lettres. Tel est bien le cas.
Q. : Quel traitement de la dette algérienne ?
R. : Le problème de la dette algérienne a été évoqué dans le contexte que j'ai exposé. J'ai écouté attentivement le Premier Ministre M. Abdesselam m'expliquer la conception qu'il avait du règlement de la dette. Nous sommes tombés d'accord pour dire que c'était un fardeau qui pesait lourd sur l'économie algérienne, trop lourd et qu'il convenait de prendre des mesures. Ces mesures sont décidées par le gouvernement algérien mais, pour ma part, j'ai tenu à indiquer au Premier ministre que la France participerait à l'allégement de ces dettes, faciliterait la politique du développement qu'il a mis en place. Cela doit faire l'objet d'entretiens avec des experts spécialistes. Nous avons à agir d'une part sur le plan bilatéral et sur le plan des relations entre la Communauté européenne et l'Algérie. Pour ce faire, l'un de mes fonctionnaires, directeur des services économiques du Quai d'Orsay viendra dans quelques jours pour mettre au point tout le dispositif concernant les relations financières entre l'Algérie et la Communauté européenne. Enfin sur le plan international, car il existe des organismes internationaux, nous nous sommes bien expliqué à ce sujet. Mais d'ores et déjà, j'ai indiqué que la France serait présente aux côtés de l'Algérie dans la mise en place des mesures qu'elle a décidées et selon les choix qu'elle aura arrêtés. Donc on peut considérer qu'il y a un accord de principe.
Q. : Est-ce que l'Algérie désire exprimer sa détermination, sa volonté d'éviter, comme elle l'a dit à maintes reprises, le rééchelonnement et si c'est le cas d'éviter donc de passer par les fourches caudines du FMI et si c'est le cas l'avez-vous encouragé ?
R. : Je n'ai pas à encourager et à me substituer aux autorités algériennes. J'ai en effet pris acte de la position du gouvernement algérien qui s'est montré réticent pour adopter de but en blanc les règlements ou les règles fonctionnelles du FMI. Et de mon côté j'ai attiré l'attention du gouvernement algérien sur la possibilité qu'offre la Communauté financière internationale d'aider au nouveau départ de l'Algérie sur le plan économique, indépendamment de ce que la France fera de son côté. Mon pays peut aider à cette mise en place d'un soutien de la Communauté internationale mais je n'ai pas voulu du tout, en aucune manière, forcer la main au gouvernement algérien qui décidera au-delà des formules qui existent, et qui sont les formules rigoureuses et contraignantes – j'en conviens – du FMI. Bien des formules, bien d'autres idées peuvent surgir, peuvent naître. J'ai simplement demandé un dialogue à mes interlocuteurs et de m'écouter sur ce point. Mais effectivement, la position de l'Algérie est celle que vous dites et je n'ai pas à trouver à redire à cela.
Q. : Actions de la France dans les relations de l'Algérie avec la CEE ?
R. : Vous vous souvenez que l'an dernier, c'est la France qui a demandé à la Communauté de bien vouloir consentir à un prêt de 400 millions d'écus à l'Algérie ce qui n'était pas chose facile et que ce prêt a été pour partie seulement exécuté. Je rappellerai que c'est la France qui a fait le tour avec l'établissement bancaire français, du Crédit Lyonnais, des grandes banques qui étaient créditrices de l'Algérie, et que j'ai moi-même écrit à l'époque au Secrétaire d'État américain pour lui demander son intervention auprès de deux banques américaines qui étaient réticentes sur cette opération. C'est la France qui a fait – comme dit vulgairement dans le jargon financier – ce tour de table. Nous avons dû, même, procéder à des opérations bancaires qui étaient à la limite de la régularité pour précisément conclure sur cette affaire. Donc la France a toujours été, quand elle l'a pu, parce qu'elle est aussi tenue par le respect des règles internationales, aux côtés de l'Algérie pour l'aider dans ses passes difficiles. Aujourd'hui nous sommes dans cette situation. La France sera de la même façon aux côtés de l'Algérie. Nous allons débattre dans les jours qui viennent des montants, des conditions, des modalités. J'ai déjà donné l'assurance à mes interlocuteurs que cette aide serait loin d'être négligeable et ils en ont manifesté quelque satisfaction. Vous pouvez donc être optimiste.
Q. : Entretien avec le général Nezzar.
R. : Le général Nezzar, ministre de la Défense m'a reçu en présence de tous ses chefs d'État-Major. Cette visite n'était pas prévue au programme, mais elle a été ajoutée dans de bonnes conditions puisque j'ai pu rester un long moment avec lui. Nous avons évoqué avec lui la situation intérieure, les problèmes de sécurité, de sécurité publique et les perspectives d'avenir de l'Algérie, étant entendu que dans l'esprit de tous mes interlocuteurs, la phase actuelle ne peut être qu'une phase transitoire dans le temps puisque la compétence du HCE n'est décidée que pour deux années et qu'une année déjà est écoulée. Nous sommes dans quelques jours le 14 janvier, date du 1er anniversaire des événements. Nous avons fait le point de cette situation en ayant à l'esprit les perspectives qui sont ouvertes à l'Algérie.
Q. : Hauteur de l'aide "conséquente" accordée à l'Algérie.
R. : Avec les autorités algériennes, le dialogue n'était pas destiné à être public. Vous voudrez bien me pardonner. Compte tenu que tout ce qui a été dit n'est pas définitif.
Q. : La communauté algérienne en France ? La circulation des personnes ?
R. : Nous avons parlé des relations humaines entre nos deux pays, des relations qui existent entre les communautés et les pays d'accueil, qu'il s'agisse de la communauté française ici en Algérie, communauté française que je vais rencontrer en vous quittant ou de la communauté algérienne qui vit en France. J'ai eu l'occasion de dire que la communauté algérienne qui vit en France a un comportement exemplaire. Elle travaille, elle contribue à l'essor économique de notre pays. Elle ne se laisse pas entamer ici et là par des tentatives diverses qui pourraient la déstabiliser et nous apprécions la présence de cette communauté algérienne en France. L'Europe est engagée sur une voie qui est celle de la liberté de circulation à l'intérieur des frontières des 12, des frontières extérieures de la Communauté. Cela comporte en même temps certaines dispositions quant aux contrôles de ce que l'on appelle les flux migratoires. Ce sont les procédures dites de Schengen. La France souhaite que ces procédures ne portent pas de préjudices aux échanges qui existent entre nos deux pays. J'ai eu l'occasion pendant mon séjour à Alger d'évoquer précisément le problème des visas d'entrée. J'ai souhaité qu'un assouplissement intervienne dans le domaine de la délivrance des visas d'entrée en France. Que cela se fasse de façon plus rapide et plus humaine et que notamment des dispositions particulières soient prises pour certaines catégories sociales, en particulier les étudiants et bien d'autres aussi.
La source —
vie_publique · nº 239811
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