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7 janvier 1993 · Premier ministre · Paris Normandie · discours Discours

Interview de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, à "Paris-Normandie" le 7 janvier 1993, sur la défense du franc et l'enjeu des élections législatives.

Pierre Bérégovoy (auteur), Didier Husson (intervenant)

Question 1 : Que pensez-vous des arguments de certains dirigeants d'opposition qui estiment la politique du franc fort trop coûteuse sur le plan social et vous demandent de ne pas défendre notre monnaie à tout prix ? Pierre Bérégovoy : Je ne vois aujourd'hui que quelques dirigeants anti- européens de l'opposition mettre en cause notre monnaie. Tout simplement parce qu'ils sont contre l'Europe. Je me permets de leur dire qu'ils ne font pas de bien à la France : ils nourrissent la spéculation, et ils compromettent le pouvoir d'achat des Français. C'est le franc faible, pas le franc fort, qui est coûteux sur le plan social : une monnaie fondante, c'est toujours plus d'inflation, plus de chômage et à terme plus d'austérité. Voyez l'Italie, ou la Grande-Bretagne. Ceux qui gagneraient à une dévaluation du franc, ce sont les spéculateurs, les gros opérateurs français ou étrangers. Ceux qui perdraient, ce sont l'immense majorité des Français, les salariés, les épargnants, les retraités. Je défends notre monnaie parce que je défends la France et les Français. Nous faisons aujourd'hui plus de croissance que tous les autres grands pays européens Allemagne, Italie, Grande-Bretagne, Espagne. La politique économique soutient l'activité avec une forte baisse des prélèvements obligatoires, et une hausse du pouvoir d'achat de 2 % en 1992. L'année 1993 sera celle de la baisse des taux d'intérêt en Europe; ce n'est pas dans les derniers mètres d'une compétition difficile qu'il faut lâcher prise. Question 2 : La solidarité que montre l'Allemagne dans cette "bataille du franc" n'aura-t-elle pas fatalement une contrepartie ? Pierre Bérégovoy : La solidarité franco-allemande est un tout, qui ne se divise pas : Valéry Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt ont fondé le système monétaire européen ; François Mitterrand et Helmut Kohl ont réalisé le marché unique ensemble et ont conçu le projet d'union monétaire ensemble. Nous traversons des temps difficiles. Notre intérêt commun est de les affronter unis, parce qu'on est alors plus forts. Le monde de l'après-guerre froide cherche sa voie. Jamais la France et l'Allemagne n'abandonneront l'Europe aux démons de l'instabilité monétaire et du chacun pour soi. Dans la bataille du SME, nous défendons plus que le Franc nous défendons l'Europe que nous laisserons à nos enfants. Bien sûr la défense de notre monnaie demande des efforts. C'est pourquoi le Gouvernement vient en aide aux entreprises : l'acompte de TVA payé en février sera réduit de 10 Mds F, ce qui améliorera la trésorerie et baissera les charges financières des artisans et des entreprises. Question 3 : Le Président de la République vient de vous appeler à défendre votre bilan devant l'opinion. Pensez-vous, en dépit des sondages, qu'il vous soit encore possible de retourner la situation en votre faveur d'ici aux législatives Pierre Bérégovoy : L'enjeu de mars, ce n'est pas le parti socialiste conservera-t-il les manettes ? Je vais vous faire une confidence : nous ne sommes pas accrochés au pouvoir comme l'huître à son rocher. Pour la vie personnelle, pour la vie politique, c'est plus facile de s'opposer que de gouverner. Gouverner, croyez-moi, c'est un honneur mais ce n'est pas une sinécure ! Donc, ce n'est pas cela la question. L'opposition est majoritaire dans les municipalités, les conseils généraux, les conseils régionaux, le Sénat. Est-ce qu'on veut aussi une Assemblée monolithique, ce qui aboutirait à une situation où tous les pouvoirs seraient concentrés entre les mains d'un seul parti ? "Le pouvoir rend fou, et le pouvoir absolu rend fou absolument" – vous connaissez la boutade. L'hégémonie d'un seul parti qui est par culture autoritaire serait à mes yeux un double retour en arrière. Un retour en arrière à cause des idées, du programme. Menace sur le redressement économique avec l'inflation et la dévaluation, c'est-à-dire l'appauvrissement des salariés et des retraités. Menace sur les acquis sociaux avec la retraite par capitalisation, le glissement de l'assurance-maladie vers le privé, le démantèlement de l'éducation nationale. Menace sur le rang de la France avec la défiance à l'égard de l'Europe. Un retour en arrière aussi à cause de la méthode. La France est une démocratie de plus en plus majeure. Des contre-pouvoirs forts, une presse libre, une justice indépendante, un État impartial. Ce pluralisme est bon pour nous tous. J'ai gouverné avec une majorité relative, sous le feu des médias et sous le regard des juges. Et je m'en porte bien. Je trouve cela salutaire. On est plus intelligent à plusieurs que seul. Question 4 : Au moment où s'ouvre de fait cette campagne électorale, que diriez-vous à un socialiste déçu qui aurait envie de vous infliger ce qu'on appelle un vote-sanction? Pierre Bérégovoy : Je lui dirais : vous êtes absolument libre de votre choix. Et j'ajouterais : je ne mourrai pas de ne plus être au pouvoir, au contraire. Mais je lui rappellerais aussi une vérité d'évidence: la défaite de la gauche... c'est la victoire de la Droite. Et de la fraction la plus dure – le RPR – qui impose sa loi aux autres composantes, comme on a pu le voir avec le débat du GATT ou de la convention médicale. Est-ce de cela qu'il a envie au fond ? Cet électeur aura peut-être cinq jours d'euphorie après nous avoir renvoyés dans nos foyers. Mais après, il aura cinq ans à vivre sous la houlette de ceux qui nous auront remplacés. Au-delà de la mauvaise humeur du moment, lors d'une élection législative, on choisit des hommes, on choisit des idées, on choisit une certaine conception de la France et de son avenir. D'abord les hommes. Que les socialistes aient pu décevoir sur tel ou tel point, c'est naturel. Mais ils ont aussi mûri, ils ont appris, ils ont changé, ils se sont ouverts, ils ont renouvelé leurs têtes aussi. Enfin, conception du pays et de son avenir. Nous venons de vivre des évènements considérables à l'Est. Vous croyez que le monde peut digérer comme cela la fin de l'empire soviétique et de l'équilibre bipolaire ? Les difficultés, pour les pays industriels, pour la France, ne sont pas derrière nous mais devant nous. Il va falloir du cran, du calme, du caractère. Si cet électeur préfère l'esprit de facilité, les fausses promesses et la vraie démagogie, c'est son droit. Ce n'est pas mon choix. Je crois au contraire à la nécessaire alliance des Français de progrès femmes et hommes de gauche, réformateurs, et demain écologistes et centristes tout court. Je vous le répète : chacun est libre de penser et de choisir.
La source — vie_publique · nº 240519
↗ https://www.vie-publique.fr/discours/240519-interview-de-m-pierre-beregovoy-premier-ministre-paris-normandie?egn-publisher=dila_vp&egn-name=informer_opendata_discours
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