Interview de M. Laurent Fabius, premier secrétaire du PS, à France 2 le 6 janvier 1993 et article dans "Vendredi" le 8, sur la place du PS dans la campagne électorale, sur les valeurs de la gauche, sur la crise yougoslave et sur l'insuffisance de la ripo
Laurent Fabius (auteur), Paul Amar (intervenant)
France 2 – 6 janvier 1993
P. Amar : Qui mènera la campagne, en général c'est le premier secrétaire du PS ?
L. Fabius : Nous la mènerons au coude à coude. Je crains que vous ne voyiez pas des difficultés entre nous.
P. Amar : Puisque F. Mitterrand n'a pas parlé du PS, sont mis en avant des non-socialistes, comme si tout d'un coup certains avaient honte du Parti ?
L. Fabius : Je ne pense pas, F. Mitterrand n'oublie pas qu'il a été le premier secrétaire du Parti et même si maintenant, normalement, étant Président de la République, il y a une prise de distance, ses convictions sont restées les mêmes. Nous lui portons beaucoup d'affection et il sait qu'au Parlement nous sommes le premier soutien. Mais le PS, on a dit des tas de choses sur lui, la mode aujourd'hui, c'est de le critiquer, mais comme vous savez, la mode, ça se démode. En tout cas, c'est la seule grande force de la gauche, je veux en faire pour les années à venir la grande force progressiste social-démocrate par rapport à d'autres partis qui sont conservateurs. Cela demande une rénovation de nos thèmes et cela demande qu'on défende notre bilan, qu'on aille plus loin sur la protection sociale, sur la santé, sur l'environnement. C'est ça la campagne, donc menons-là.
P. Amar : J'ai l'impression que vous êtes en train de vous émanciper et que vous répondez aux vœux de F. Mitterrand, le cordon est coupé ?
L. Fabius : Non, il y a toujours une grande affection qui reste mais je suis le patron du PS, le PS va mener campagne, on y va !
P. Amar : B. Kouchner propose une veille permanente auprès de la population de Sarajevo, F. Bredin est déjà prête à partir avec lui.
L. Fabius : Je voudrais vous dire non pas ce que je pense mais ce que je sens. L'autre jour, on voyait à l'écran des images de femmes dont on disait qu'elles avaient été violées, il y en a des milliers. On a interrogé des dirigeants serbes pour leur demander ce qu'ils en pensaient, et ils disent « les viols, on approuve ; si on veut purifier ethniquement le peuple de Bosnie, il faut que les Serbes violent les femmes Musulmanes pour que les enfants soient purs ». Ça s'appelle un crime contre l'humanité. Quand on entend ça, on est en révolte et même si la France en fait plus que les autres, on ne fait jamais ce qui devrait être. Je demande des choses précises. On a dit qu'on allait faire un embargo par rapport à une série de choses qui doivent arriver en Serbie. L'embargo ne fonctionne pas. Je demande que le gouvernement français prenne avec la Communauté européenne les mesures pour que cela fonctionne. On a dit qu'on allait créer un tribunal international pour juger ces ordures qui ont commis des crimes contre l'humanité qui s'appellent Milosevic et beaucoup d'autres. Qu'on crée ce tribunal pour que ces gens sachent que dès qu'ils sortiront de Serbie, il y aura des gens qui leur mettront la main dessus et qui les jugeront pour les crimes qu'ils ont commis. Proposition a été faite qu'on fasse de Sarajevo une ville ouverte, il faut que les Serbes puissent savoir que la grande Serbie, ce sera impossible. Lorsque que je vois qu'un plan est déposé à Genève et que certains disent que ce plan n'est pas mal parce il y a la partition entre dix régions et finalement, les Serbes, les Croates peuvent l'accepter. Mais ce plan, c'est le début de l'approbation de la grande Serbie. Ça veut dire que l'idée de Milosevic va être victorieuse, et moi, en tant que Français, défenseur des droits de l'homme, je ne l'accepte pas. Il faut que la France soit le pays qui, par rapport à toutes les lâchetés, disent non, car on est là quand il y a les droits de l'homme qui sont violés.
P. Amar : Les fêtes de fin d'année ont eu un goût amer pour vous ?
L. Fabius : C'est vrai que l'année 1992 n'a pas été très bonne, ni pour le PS ni pour moi. Au moment où je suis devenu premier secrétaire du PS, j'ai failli croiser dans le couloir en arrivant, un juge d'instruction. Quelques semaines plus tard les résultats des élections régionales n'ont pas été bons, et les séquelles des divisions n'ont pas disparu. Et à la fin de l'année il y a eu l'exploitation politicienne du drame du sang. Tout cela fait beaucoup mais on est solide, je suis offensif et je vais me battre avec mon parti.
P. Amar : Dans quel état d'esprit êtes-vous ?
L. Fabius : Offensif, un homme qui sait qu'il est à la tête du parti de Jaurès, le parti qui doit défendre les valeurs de la gauche et qui va se battre.
P. Amar : F. Mitterrand a parlé d'« épreuve » à votre propos comme s'il reprenait le mot de R. Aron et attendait que l'histoire soit aussi tragique pour vous ?
L. Fabius : C'est vrai que c'est difficile mais on ne va pas épiloguer là-dessus, je suis chef du plus grand parti de la gauche française. Je dois avancer maintenant et engager la campagne avec tous mes amis, c'est ce que je vais faire.
P. Amar : Espérez-vous que les magistrats vous laveront du soupçon que les politiques ont fait peser sur vous ?
L. Fabius : Il y a une instruction qui suit son cours et il n'est pas de tradition de la commenter. La justice est saisie et c'est très bien comme cela.
P. Amar : Vous entendez rester le chef du PS malgré le sentiment de solitude que vous pouvez éprouver ?
L. Fabius : C'est traditionnel quand on est le premier. Mais en même temps nous sommes une organisation collective et très collective, nous venons d'avoir un comité de campagne, et nous avons eu le plaisir d'accueillir R. Dumas il y a quelques minutes qui est venu nous parler de la Yougoslavie. Les équipes sont en place, les thèmes sont rodés, les candidats sont dans les starting blocks et maintenant ça part.
P. Amar : Vous êtes tous ensemble Jospin, Rocard, Fabius ?
L. Fabius : Oui, cela vous surprend mais je crois qu'il n'y a que comme cela que l'on peut faire un bon résultat et mon rôle est d'essayer de rassembler tout le monde.
P. Amar : Le parti socialiste existe encore ?
L. Fabius : C'est le premier parti de la gauche française et quand on regarde les sondages, malgré tout ce que l'on dit sur nous, le premier parti de France. Car entre l'UDF, le RPR qui sont très divisés, nous sommes la première famille politique française, ayant connu des difficultés, gouvernant depuis déjà pas mal d'années et c'est dur de gouverner, mais héritiers d'une longue histoire et pleins de projets et pleins d'énergie.
P. Amar : Un nouveau sigle vient d'apparaître, l'AFP, qu'est-ce que c'est ?
L. Fabius : Dans la majorité actuelle, il y a un élément central, c'est le PS. D'ailleurs sur 577 circonscriptions, dans plus de 500 ce sont les candidats socialistes donc c'est le pôle central. Mais vous avez aussi le mouvement des radicaux de gauche qui est notre allié traditionnel, vous avez les réformateurs autour de J.-P. Soisson et vous avez toute une série de personnalités. Nous avons décidé, il y a déjà plusieurs mois de cela, que toutes ces forces devaient se rassembler dans ce qu'on appelle l'Alliance des Français pour le Progrès. Cela indique bien ce que nous voulons faire, c'est-à-dire que ce n'est pas simplement le PS, les radicaux mais le mouvement, l'alliance des Français pour le progrès. Il faut un comité pour regrouper cela et P. Bérégovoy sera le coordinateur de ce comité. La campagne sera faite sur la base des forces politiques et il n'y a aucun doute que le PS est la force centrale.
Vendredi : 8 janvier 1993Fidèles au message de la gauche
Au seuil de cette campagne et de l'année nouvelle, certains s'interrogent sur la place du PS et sur ses thèmes. Le PS n'est évidemment pas seul dans la majorité actuelle, mais il en est – chacun le sait – l'élément central. Beaucoup, la plupart des candidats de la majorité, sont socialistes. La place du PS ne sera donc ni exclusive, ni arrogante, mais centrale, et nous mènerons la campagne au coude à coude avec le Premier ministre. Toutes les énergies seront ainsi rassemblées. Quant à nos propositions, à nos thèmes, là aussi notre choix est clair : le PS restera fidèle au message profond de la gauche. Nous protégerons les acquis sociaux, le service public, la sécurité des citoyens, l'environnement. Nous refuserons les régressions que propose la droite. Nous insisterons sur la nécessité des réformes : travail et emploi, démocratisation des institutions, coresponsabilité des salariés dans les entreprises, éducation nationale pour assurer pleinement l'égalité des chances.
Nous serons donc fidèles à nos valeurs liberté, solidarité, laïcité. Fidèles ne veut dire ni passéistes ni refermés sur nous-mêmes : nous serons ouverts à l'Europe et au monde qui vient, nous souhaitons l'alliance des Français pour le progrès. Le souffle de renouveau que nous appelons de nos vœux se conjuguera donc avec la fidélité à nos convictions de gauche.
Très bonne année et chaleureusement.
La source —
vie_publique · nº 239545
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