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30 décembre 1992 · Gouvernement · Le Parisien · discours Discours

Interviews de Mme Elisabeth Guigou, ministre chargé des affaires européennes dans "Le Parisien" le 30 décembre 1992, à France-Inter le 5 et le 10 janvier 1993 avec Mme Simone Veil à France 2 le 22 janvier, sur le grand marché européen, sur l'emploi et su

Élisabeth Guigou (auteur), Simone Veil (intervenant), Raphaëlle Bacqué (intervenant), Jean Darriulat (intervenant), Annette Ardisson (intervenant), Paul Amar (intervenant)

Le Parisien : 30 décembre 1992 Le Parisien : Une des premières préoccupations des Français est le chômage. On craint souvent que l'ouverture du grand marché aggrave le chômage, qu'en dites-vous ? Élisabeth Guigou : Il ne faut faire de l'Europe ni un bouc-émissaire ni un remède miracle. Le marché unique, c'est un espace de trois cent vingt millions de consommateurs : ce sont des débouchés pour les entreprises, c'est bon pour l'emploi. La crise et la concurrence sont mondiales, ce n'est pas l'Europe qui les a créées. En revanche, si elle fonctionne bien, l'Europe peut nous protéger contre une concurrence internationale déloyale, contre le protectionnisme masqué, par exemple aux États-Unis ou au Japon. C'est l'enjeu des négociations du GATT où nous devons nous présenter fermes et solidaires. Dans notre pays, où un salarié sur deux travaille pour l'exportation, le remède ne peut être le repli sur soi. Il est au contraire dans plus d'Europe. Mais l'Europe ne nous dispensera pas de produire notre propre effort, par exemple pour former nos jeunes : si nous avons trop de chômeurs diplômés et pas assez d'apprentis, de techniciens, cela dépend de nous. Le Parisien : Ne trouvez-vous pas dommage pour l'image de l'« Europe des peuples » que l'ouverture des frontières soit effective au 1er janvier pour les produits mais pas pour les individus ? Élisabeth Guigou : Bien sûr, la liberté de circulation des personnes est plus importante que celle des produits. Mais qu'aurait-on dit si, pour « l'image », nous avions ouvert les frontières sans les garanties nécessaires pour la sécurité. Nous avons préféré nous donner six mois de plus. Le Parisien : Qu'est-ce qui aura changé dans six mois face au problème de l'immigration clandestine ou du trafic de drogue ? Élisabeth Guigou : Nous avons beaucoup progressé avec la mise en place du visa européen. C'est-à-dire que les neuf pays de l'espace Schengen se sont mis d'accord sur la liste des pays auxquels nous accorderons un visa sur une vignette infalsifiable qui sera apposée sur tous les passeports, dans tous les consulats des pays membres, avec les mêmes règles de délivrance et de contrôle. Grâce à Schengen, nous avons obtenu de l'Italie et de l'Espagne qu'ils imposent un visa aux pays du Maghreb. Nous avons passé, entre pays membres, des accords de réadmission : chacun est responsable des étrangers hors CEE, qu'il a acceptés chez lui. Enfin, nous avons mis en place un système informatisé Schengen sur les personnes et les objets volés, à la disposition des services de police, de douane et de justice de tous les États membres qui vont coopérer dans la lutte contre la drogue et contre la mafia. Le Parisien : Mais ce système n'est pas encore en place ? Élisabeth Guigou : Non, nous avons besoin de six mois supplémentaires. De même pour l'aménagement des files de passage dans les aéroports, entre les vols internes à l'espace Schengen qui passeront sans aucun contrôle ni des passeports ni des bagages, et les vols extérieurs soumis aux contrôles. Nous espérons en avoir terminé en juillet pour les frontières terrestres, à la fin de l'année pour les aéroports. Le Parisien : Le sondage du « Parisien » sur les grands événements de l'année plaçait Maastricht à la dix-neuvième position. L'Europe peut aussi se faire dans l'indifférence des peuples. Comment les réimpliquer dans la grande aventure de la fin de ce millénaire ? Élisabeth Guigou : Pendant trente-cinq ans, on a fait l'Europe loin des gens. Il faut maintenant que les gouvernements simplifient, clarifient, expliquent sans relâche. Les parlements nationaux doivent travailler sur les questions européennes. Comme l'a proposé le président, il faut que l'Assemblée se dote d'une Commission des affaires européennes. Et puis, il y a surtout les élus locaux : eux savent que l'Europe apporte énormément aux régions, mais ne le font pas toujours savoir. Quantité d'équipements n'auraient pu être réalisés sans l'Europe, le tunnel de Puymorens, le palissage des vignes, la rénovation de la forêt méditerranéenne. Pour une multitude de communes rurales françaises, l'Europe, c'est l'adduction d'eau, l'électricité pour les fermes isolées, le financement d'abattoirs, la mise en place de pôles de reconversion. Derrière tout cela, il y a un modèle européen de société, entre l'ultralibéralisme et le dirigisme, qui s'appuie sur l'économie de marché, avec, à côté, des politiques volontaristes pour en compenser les injustices et les insuffisances. Le Parisien : Précisément, pensez-vous qu'en cas d'alternance en France, mais aussi dans les autres pays, cette politique sera poursuivie ? Élisabeth Guigou : Cette conception de l'Europe est une conception française, largement partagée par toute la classe politique, mis à part l'extrême gauche, l'extrême droite et une partie du RPR. La France a déjà connu les vieux démons du repli sur soi. Mais elle n'a jamais été aussi grande que lorsqu'elle a projeté ses valeurs en dehors d'elle. L'Europe, en tout cas, sera l'un des deux ou trois sujets sur lesquels s'opéreront les clivages politiques de l'avenir. France Inter : 5 janvier 1993 A. Ardisson : L'Europe a manqué son entrée. En matière européenne, ne veut-on pas toujours aller plus vite que la musique ? E. Guigou : On phantasme trop l'Europe. On en fait tantôt un bouc-émissaire, tantôt un remède miracle, et elle n'est ni l'un ni l'autre. Elle est la réalité d'aujourd'hui et le cadre nécessaire pour notre avenir. Elle ne nous dispensera pas des efforts que nous allons faire sur nous-mêmes, mais nous ne pouvons pas concevoir de solutions aux problèmes d'aujourd'hui, qu'ils soient économiques ou politiques, qui ne soient dans le cadre de l'Europe. Par conséquent, cette Europe, il faut la prendre telle qu'elle est. Il faut la prendre dans sa réalité. Il faut avancer résolument sur cette voie. Ça n'est qu'avec plus d'Europe qu'on réussira, même si cette voie est difficile. Le marché unique entre en vigueur pour les marchandises, pour les capitaux et pour les services. Pour les personnes, nous avons besoin d'un délai supplémentaire de six mois. Nous ne voulons pas que plus de liberté se traduise par moins de sécurité, c'est un délai technique. A. Ardisson : On nous donne un peu, et on nous retire tout de suite. E. Guigou : C'est quand chacun se sentira responsable de faire l'Europe que nous y arriverons. L'Europe doit rester un rêve, une grande idée. Nous ne pourrons avoir un monde qui soit vraiment solidaire que si nous arrivons à faire triompher le modèle européen. Il se trouve 340 millions que le grand marché existe aussi et qu'il ne faut pas le sous-estimer, parce que aujourd'hui de consommateurs européens, c'est bon pour la croissance, c'est bon pour l'emploi, c'est des impôts en moins, c'est des prix qui baissent. A. Ardisson : Pour l'instant c'est plutôt une zone de libre échange ? E. Guigou : Non, nous avons des politiques communes, à commencer par la politique agricole, la politique monétaire commune qui est en train de se mettre en place. Nous avons des politiques qui sont encore fragiles parce que l'Europe est en devenir. Il faut se faire à l'idée que nous construisons l'Europe tous les jours. A. Ardisson : Le franc est soumis à une rude pression actuellement. Combien de temps va-t-on pouvoir tenir ? E. Guigou : Il n'y a aucune raison de modifier la parité du franc. Nous avons les meilleures performances en terme de croissance, d'inflation et de comptes publics des cinq grands pays européens. Aucune raison économique. C'est de la spéculation pure et simple et ceux qui s'y risquent y perdront des plumes car le gouvernement ne se laissera pas dicter sa loi par la spéculation. A. Ardisson : La preuve est faite que la spéculation se base plus sur des réputations. E. Guigou : Il est désastreux que cette spéculation soit alimentée par des responsables politiques de l'opposition. Nous n'avons aucune raison de céder à cette idée qui est complètement fausse de croire que parce que l'on cesserait de défendre le franc, nous pourrions baisser les taux d'intérêt. Ceci est absolument faux. La seule façon de poursuivre une politique économique saine c'est de poursuivre la politique que nous avons engagée. A. Ardisson : Les attaques contre le franc ne sont-elles pas des attaques contre le SME ? E. Guigou : Oui, ce SME gêne beaucoup de monde C'est un îlot de stabilité dans un monde de finance international qui fluctue Nous avons l'intention de continuer jusqu'à la monnaie unique. A. Ardisson : Pour la Bosnie, l'Europe n'aurait-elle pas l'occasion de montrer qu'elle existe ? E. Guigou : Toutes les initiatives diplomatiques, humanitaires et militaires sont venues de l'Europe, et en particulier de la France. Mais nous ne pouvons pas nous passer du cadre international des Nations unies, car il faut que dans un conflit de ce genre, qui est difficile, nous avons un accord international. Il faut jouer sur plusieurs types de pressions: une pression internationale très forte pour essayer d'obliger les belligérants à cesser les combats. C'est ce que nous faisons actuellement. Nous voulons que Sarajevo soit une ville ouverte et nous voulons un libre accès à ces camps où on torture, où on viole. Il faut aussi essayer de faire prévaloir une entente entre ces trois communautés qui est indispensable. Même si les négociations sont ajournées, j'ai bon espoir pour quand elles reprendront dimanche. A. Ardisson : Ça n'est pas un sursis ? E. Guigou : C'est difficile, mais si nous arrivons à maintenir la pression internationale, à montrer que nous n'accepterons pas la continuation de cette situation, et en même temps, si nous agissons, comme nous l'avons fait jusqu'à présent sur le plan diplomatique, j'espère que nous arriverons à obtenir le résultat que nous recherchons. France 2 : 22 janvier 1993Invités : E. Guigou et S. Veil P. Amar : vous connaissez la Kraïna ? S. Veil : Non, mais on imagine la situation déplorable dans laquelle on se trouve après l'espoir qu'on peut avoir eu d'un engagement de négociations. E. Guigou : C'est une guerre folle, nous pensions depuis un an que la situation était stabilisée en Croatie et nous faisions porter tout notre effort sur le rétablissement de la paix en Bosnie. Nous avons l'espoir que les négociations puissent aboutir. C'est vrai que ce qui vient de se produire nous montre que nous avons affaire à une guerre qui est une de ces guerres civiles terribles qu'il est très difficile de maîtriser. Cela nous invite certainement à une certaine modestie. P. Amar : On peut mieux comprendre à la lumière de ce qui se passe ce soir votre initiative de condamnation. Comment faire pour aider ces femmes ? S. Veil : C'est parce que nous avons vu qu'en France, il y avait beaucoup de Françaises et de Français qui souffrent de ne rien pouvoir faire devant ces drames épouvantables, ils veulent agir. Ils sentent bien cette impuissance qui entraîne non seulement une frustration mais aussi une révolte, quand on pense que si près de nous il y a une telle barbarie. On a pensé que c'était en essayant d'aider concrètement les femmes victimes de la guerre et dans toute l'ex-Yougoslavie. Des femmes qui souffrent à cause du viol, mais aussi parce qu'elles ont été chassées de chez elles, parce que leurs maris ont disparu. Ce sont les femmes aujourd'hui qui portent le plus lourdement le poids psychologique, humain et même physique de la guerre. E. Guigou : Je demande aux Français de dépasser l'indignation que nous éprouvons tous pour faire un geste concret, un geste qui coûte. Il faut aider ces femmes, elles sont atteintes physiquement et moralement. Souvent elles ne peuvent pas en parler, certaines peuvent se suicider Il s'agit de pouvoir donner de l'argent pour aider des associations humanitaires qui font un travail sur le terrain en liaison avec des médecins de l'ex-Yougoslavie. C'est la raison pour laquelle au-delà de tous les clivages, nous avons voulu rassembler des femmes mais aussi des hommes dans une souscription nationale pour un grand geste de solidarité. P. Amar : Madame Veil vous avez fait partie d'une mission d'enquête pourquoi l'avoir quittée ? S. Veil : Je l'ai quittée en effet. Vous avez évoqué tout à l'heure l'existence de camps occupés par les milices serbes en Bosnie. Je pense que nous aurions dû essayer d'y aller, faire une tentative au moins. Nous aurions dû tout faire pour essayer de savoir la vérité or la mission n'a pas essayé de s'y rendre. Je pense que pour aller voir les femmes qui sont déjà prises en charge, c'était plutôt le rôle de médecins de psychothérapeutes, mais que les politiques auraient pu faire davantage. La présidence du Conseil européen n'a pas voulu donner cette possibilité à la mission. P. Amar : Madame Guigou, vous êtes ministre. Cette initiative que vous prenez ne pallie-t-elle pas la défaillance des États, des gouvernements et des institutions ? E. Guigou : Non, elle est complémentaire. Dans un conflit aussi complexe, il n'y a pas de solution simple. Il faut le dire et le répéter. Ce nous faisons complète les initiatives diplomatiques indispensables. Au bout du compte, on viendra à une table de négociation. Ce qu'il faut éviter c'est qu'entre temps, il y ait trop de morts. Cela complète aussi les actions humanitaires menées par beaucoup d'organisations. Nous voudrions donner une ampleur nationale sûrement, j'espère européenne, et faire en sorte qu'il y ait un grand élan de générosité et de cohésion sur ce sujet.
La source — vie_publique · nº 240417
↗ https://www.vie-publique.fr/discours/240417-interviews-de-mme-elisabeth-guigou-ministre-charge-des-affaires-europee?egn-publisher=dila_vp&egn-name=informer_opendata_discours
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