Conférence de presse de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, sur le remaniement ministériel et la campagne électorale, ainsi que sur les questions économiques et sociales d'actualité, Paris le 24 décembre 1992.
Pierre Bérégovoy (auteur)
Au sujet du retour de B. Tapie au gouvernement
Oui, Bernard Tapie revient au Gouvernement. Il revient comme ministre de la Ville. Je vais, si vous le permettez, vous dire pourquoi. Il avait un litige commercial avec un député de l'opposition. Dès lors qu'il était inculpé, il m'avait remis sa démission, et a cette époque j'ai dit : "lorsque la Justice aura tranché naturellement dans le sens d'un non-lieu, Bernard Tapie retrouvera sa place au Gouvernement."
J'ai pour habitude de tenir mes engagements. La Justice s‘est prononcée, j'en ai tiré les conclusions que j'avais annoncées. Pendant cette période, François Loncle, Secrétaire d'État à la Ville auprès de moi a accompli un remarquable travail. Comme nous entrons dans une période de préparation du XIe plan et que j'ai cette responsabilité qui s'ajoute à celle de Premier ministre, je vais proposer à François Loncle et au Président de la République que François Loncle soit nommé Secrétaire d'État au Plan auprès de moi.
Le non-lieu est intervenu la semaine dernière. S'il était intervenu plus tôt, il serait venu plus tôt. S'il n'y avait pas eu de non-lieu il ne serait pas au Gouvernement.
Nous gouvernons, d'ailleurs j'espère que vous me poserez des questions sur le bilan de notre action parlementaire. J'ai eu la curiosité de relire les articles que vous aviez brillamment écrits un peu avant la session, je constate que ça c'est plutôt pas mal passé. Nous gouvernons et nous n'avons pas été renversés, nous avons même obtenu la confiance. Ce Gouvernement donc gouverne et Bernard Tapie qui avait commencé un excellent travail qui a été poursuivi par François Loncle, va se remettre au travail dans un domaine où j'avais déjà dit que j'avais apprécié ses compétences.
Au sujet du débat sur la lutte contre la toxicomanie
B. Kouchner et P. Quilès ont tous les deux raison, chacun dans a son domaine de compétence. L'action contre la drogue impose en effet de prévenir et de soigner les toxicomanes. C'est de la compétence pour l'essentiel du ministre de la santé. Il s'agit d'autre part de réprimer les trafiquants et c'est du domaine de la responsabilité du ministre de l'Intérieur de la Sécurité publique. Chacun dans son domaine, a d‘ailleurs, fait avec talent. L'un et l'autre poursuivent le même objectif, lutter contre la drogue, contre tous ses effets et en même temps s'occuper des toxicomanes. J'ajoute que dans les conversations que j'ai eues avec l'un et avec l‘autre, j'étais très frappé par l'importance qu'il faut attacher aux ravages que fait aujourd'hui l'utilisation de la drogue lorsque l'on sait que le Sida se développe en particulier à la suite de piqûres intraveineuses. Donc cette double action illustre parfaitement la politique du Gouvernement en la matière.
Au sujet de la hausse du prix du tabac et de ses conséquences sur l'inflation
Je trouve au contraire que c'est une décision sage. Je vous ai déjà rappelé la semaine dernière que, lorsque j'étais Ministre des Affaires sociales, j'avais créé une vignette sur le tabac. Par la suite, compte tenu de décisions communautaires, nous avons dû y renoncer. Mais dès cette époque ; avec Jacques Delors, nous étions convenus qu'une augmentation des taxes sur les tabacs affectés à la sécurité sociale était un bon moyen de marquer notre volonté de lutter contre les excès du tabac. Vous savez très bien que moi je fume et je suis pour la liberté dans ce domaine. Mais je crois que pour les adolescents, c'est un risque qui a été souligné à plusieurs reprises par des professeurs de médecine très compétents et qui luttent notamment contre le cancer, je pense au professeur Tubiana.
J'ai donc toujours été favorable à une augmentation du prix du tabac. Pendant toute la période où nous avions des préoccupations de lutte contre l'inflation, il fallait en effet doser les augmentations. Mais, comme l'avez remarqué, la France fait aujourd'hui 2 % de hausse de prix ; donc je considère que le risque n'est pas grand et qu'il était indispensable d'aller dans cette direction car cela apporte à la sécurité sociale des sommes qui lui sont nécessaires et, d'autre part cela permet de lutter plus efficacement contre la consommation excessive du tabac, notamment chez les jeunes.
Cela va faire diminuer la consommation notamment chez les adolescents où, là, il y a des risques majeurs. Vous savez je ne suis pas compétent en tout domaine, mais là je suis bien obligé d'entendre ce que disent les cancérologues, des professeurs dont l'autorité est incontestée. Lorsque j'étais ministre des Finances, je les ai reçus à plusieurs reprises. Je dois dire que j'ai été rapidement convaincu. D'où les augmentations qui ont été décidées cette année, celles qui sont décidées pour l'an prochain et dont une, je vous le rappelle, interviendra le 18 janvier donc deux mois ou un peu plus avant les élections.
Au sujet d'autres mesures à prendre pour équilibrer les comptes de la sécurité sociale
Nous avons sur ce dossier avancé, notamment en proposant à l'Assemblé nationale un fonds de solidarité vieillesse qui permette de distinguer ce qui doit dépendre de l'assurance et donc de la responsabilité des partenaires sociaux, de ce qui doit dépendre de la solidarité et donc de la responsabilité de la communauté nationale incarnée par l'État.
Notre réflexion n'est pas terminée mais la volonté de préserver la sécurité sociale et de préserver la retraite des Français, organisée autour d'un système par répartition, est totale. Je pense avoir l'occasion de vous en dire plus lorsque j'aurai terminé ma réflexion et lorsque M. Teulade aura, lui, terminé la concertation qu'il a engagé avec les partenaires sociaux.
Au sujet des 2 milliards de francs "rendus" pour l'Assemblée nationale au budget de l'État
J'étais au courant de ce dossier, mais vous savez que le Parlement doit exercer la plénitude de ses responsabilités. Le Président de l'Assemblée nationale, qui était à l'époque Laurent Fabius, s'était préoccupé de cette question et M. Henri Emmanuelli y a mis la dernière main.
Au sujet de l'attitude du Sénat
Il faut poser la question à M. Monory
Je ne suis pas Président du Sénat, cela ne peut se faire que si il y a coopération entre le Président de l'Assemblée et le Ministre du Budget c'est ce qui s'est fait dans de bonnes conditions. Il n'y a pas de raison de placer des fonds qui ne servent à rien.
Au sujet de l'ex-Yougoslavie et de la position du gouvernement français sur une éventuelle intervention en concertation avec les européens sous les hospices de l'ONU ?
Il n'y a pas de neuf, il y a l'application de décisions. La première décision est une décision des Nations Unies qui vise à interdire le survol de la Bosnie par des avions ou des hélicoptères de combat, en l'occurrence, si se sont des Serbes, et il y a donc depuis cette décision des Nations Unies des travaux préparatoires engagés par les experts militaires et par les diplomates visant à organiser ce qui découle de la décision des Nations Unies, c'est-à-dire l'interdiction du survol.
La France participera à cette opération sous l'égide des Nations Unies. Je vous rappelle que c'est au mois d'août que, par, la voix de Roland Dumas, la France a fait cette proposition.
Dans cette affaire. i] faut bien voir qu'il y a la demande de la Bosnie qui est un État indépendant et reconnu par la Communauté internationale, et deuxièmement il y a une décision des Nations Unies. Donc, nous agirons dans le cadre de la décision des Nations Unies, à la demande de la Bosnie et sur mandat de la Communauté internationale.
Européens et Américains ont aujourd'hui à appliquer la décision des Nations Unies. Je vous répété que des travaux sont en cours, nous en avons parlé avec le Président de la République et les ministres concernés sur ce premier point, qui est l'interdiction du survol de la Bosnie. Je pense qu'il faut faire vite. Alors, que les résultats des élections modifient la recherche d'une solution politique, je n'en juge pas. Pour l'instant j'estime que la Bosnie État souverain, demande l'intervention de l'aviation et que, d'autre part, les Nations Unies ont pris une résolution en ce sens. Cette résolution doit être appliquée et vite, voilà la position de la France.
Au sujet de la sécurité sociale
Nous avons bien travaillé, je vous rappelle déjà qu'il y a eu un vote qui est intervenu, peut-être vous en souvenez-vous sur la maîtrise des dépenses de santé. L'accord qui avait été conclu le 14 octobre dernier par les caisses d'Assurance Maladie, 3 caisses d'Assurance Maladie et les syndicats représentatifs de médecins, exigeait une adaptation législative, cela a été fait. Et il y a d'autre part le fonds de solidarité vieillesse qui est en route. Les principes en ont été acquis, parce qu'il y a mémé eu, comme vous le savez, une application de la disposition Constitutionnelle du 49.3. Alors voilà ou nous en sommes, nous allons continuer à traiter ce dossier comme je vous l'ai dit toute à l'heure. Double dialogue : un avec les partenaires sociaux, l'autre à l'intérieur du Gouvernement pour garantir notre système de protection sociale contre tout aléa politique.
Au sujet des comptes de la sécurité sociale
Je ne suis pas ministre des Affaires sociales. Je rencontre M. Teulade à 12 heures, je lui ferai part de votre question.
Il y a des institutions, il y a une Commission des comptes de la Sécurité Sociale qui va se réunir, le Premier ministre n'est pas là pour décider de tout. Il respecte les institutions qui doivent fonctionner normalement. Cette Commission des comptes se réunira en janvier, elle fera le point sur les besoins de financement, les économies possibles. Nous en parlerons à ce moment-là.
Au sujet de la date de "remaniement" du gouvernement
Vous appelez ça remaniement, limité quand même... Il faut que ça suive la procédure normale ; il y a un décret qui sera signé par le Président de la République d'ici la fin de la semaine.
Au sujet d'une éventuelle session extraordinaire consacrée à trois dossiers
Ce sont trois sujets importants. Je tiendrai compte de l'évolution des esprits au mois de janvier pour savoir si une Session doit être proposée au Président de la République ou non. Je m'en suis entretenu avec les deux présidents, les groupes de la majorité de l'Assemblée nationale au Sénat, et je ne les ai pas sentis demandeurs, mais notre conversation n'était pas conclusive.
Au sujet du maintien de la politique et franc fort et d'une éventuelle relance
Je crois que le franc fort est une des bases de la politique économique qui a été mise en œuvre et qui a donné des résultats : excédent de notre commerce extérieur cette année, amélioration du pouvoir d'achat, meilleure compétitivité de notre économie, etc. Donc il n'est pas question d'y renoncer et j'observe qu'il y a plusieurs représentants de l'opposition qui viennent de confirmer le bien-fondé de cette politique. Ils ne l'ont pas fait pour soutenir le Gouvernement, ils l'ont fait je crois pour soutenir la monnaie. C'est une très bonne chose. Ils l'ont peut-être fait aussi en réponse à quelques points de divergence au sein de l'opposition.
Vous parlez ensuite des mesures économiques.
"Relance" ? J'ai toujours dit accélérer la reprise de l'activité. Elle surviendra bien un jour, et je vous ai annoncé que je vous en parlerai en janvier et je vous rappelle que nous sommes aujourd'hui le 24 décembre. Je n'anticipe pas. Je n'en dirai pas plus. Si je vous vois toutes les semaines, il faut quand même que vous me laissiez quelques sujets de conversation et pour vous quelques sujets d'articles.
Au sujet des attendus du non-lieu de B. Tapie
Je n'ai pas à commenter une décision de Justice. Je respecte trop l'indépendance de la magistrature pour faire d'‘autres commentaires que ceux que j'ai toujours faits. La Justice s'est prononcée en la circonstance, elle s'est prononcée. Je crois qu'il faudra prendre connaissance de l'ensemble de l'arrêt. Vous, vous commenterez, vous direz ce que vous voudrez, c'est votre liberté absolue.
J'ai pour habitude de prendre ou de tenir les engagements que je prends. J'avais annoncé que dès lors qu'il y aurait non-lieu, Bernard Tapie pourrait retrouver normalement sa place au Gouvernement. Voilà ce que j'ai décidé et proposé au Président de la République qui a bien voulu l'accepter.
Au sujet de la participation de B. Tapie a la campagne électorale
Il a pour habitude de s'engager pleinement. Il va s'engager je crois, j'ai cru comprendre ça.
Au sujet des rôles respectifs de Pierre Bérégovoy et Laurent Fabius dans la campagne
Je n'ai jamais eu une volonté de domination sur qui que ce soit. Donc il y aura la campagne, elle sera menée par chacune des formations politiques qui présentent des candidats et le Premier ministre coordonnera l'ensemble au sein de ce que nous avons appelé une Alliance des français pour le progrès, que je vous présenterai dans la première quinzaine de janvier.
Au sujet du TGV-Est : je me prononcerai avant la fin de l'année
Vous savez que j'y suis favorable et j'y suis même favorable à partir d'une région que je situerai entre Metz et Nancy. Il faut cela, c'est pas moi qui fait le tracé, qu'il y ait deux lignes, une qui aille, pour simplifier, vers la Sarre, vers Berlin, Varsovie, Moscou et une autre ligne qui aille vers Strasbourg, c'est très important, et ensuite qui aille disons vers le sud de l'Allemagne et qui puisse rejoindre sans doute la Mer Noire. L'initiative de croissance européenne, qui a était prise à la demande de la France à Edimbourg, vise justement à permettre le financement de grandes infrastructures publiques et si je ne vous réponds pas plus précisément à cette question c'est parce que je suis en train d'étudier non pas la liaison TGV, mais la liaison qu'il faut établir en cette initiative de croissance et nos propres projets d'infrastructures. Mais disons l'initiative de croissance conforte la réalisation du TGV-Est.
Au sujet de la nomination de M. Hannoun à la banque de France
C'est une bonne question parce que je voulais saisir cette occasion pour dire tout le bien que je pense d'Hervé Hannoun qui a été mon collaborateur depuis 1989, mon premier collaborateur et qui a rempli sa tâche avec compétence, intelligence et dévouement. Je suis heureux qu'il puisse exercer désormais une responsabilité éminente au sein de la Banque de France. L'accord que nous avons, intime, sur toutes les questions économiques et monétaires, d'ailleurs que nous partageons l'un et l'autre avec monsieur le Gouverneur de la Banque de France, m'amène à penser qu'il fera un excellent travail. Il avait de bons rapports avec vous, d'ailleurs la presse s'en fait l'écho : on lui reconnaît une fermeté de caractère, et c'est très bien, l'ouverture d'esprit c'est aussi très bien. Il ne faut pas que l'ouverture d'esprit l'emporte sur la fermeté de caractère et réciproquement, donc c'était une heureuse synthèse de ces deux comportements.
Il sera remplacé par Marc-Antoine Autheman, et je pense que j'accompagnerai ça de quelques modifications au sein de l'équipe et notamment Marie-Laurence Pitois Pujade, qui travaille avec moi depuis 1982 sera directeur adjoint du cabinet. Voilà.
L'un et l'autre vont avoir du travail, parce que le Gouvernement continue à gouverner sans précipitation, mais avec la satisfaction du devoir accompli.
Alors, bonnes fêtes de fin d'année à tous.
La source —
vie_publique · nº 241406
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