Interview de M. Bernard Kouchner, ministre de la santé et de l'action humanitaire, à France 2 le 23 décembre 1992, sur le rapport Broussard et la lutte contre la drogue.
Bernard Kouchner (auteur), Hervé Claude (intervenant)
H. Claude : Beaucoup jugent le plan de P. Quilès trop répressif, est-ce votre cas ?
B. Kouchner : Permettez-moi de vous dire qu'il n'y a pas de polémique. Elle est artificielle car j'étais au courant – je le vois souvent – de ce que préparaient P. Quilès et ses services. Comment peut-on accuser quelqu'un d'opérer de façon dépressive alors qu'il est chargé de la répression ! Soyons bien clair. Il y a l'information, la prévention, la prise en charge sanitaire et la répression. P. Quilès est chargé de la répression c'est-à-dire de la part la plus odieuse : arrêter les trafiquants, l'argent international, la façon dont nous sommes envahis par ce problème de la drogue. P. Quilès le fait avec mon soutien, je ne suis pas partisan du laxisme, je l'ai dit 25 000 fois. Il n'y a pas de polémique, franchement.
H. Claude : Mais vous savez que les deux affaires sont liées, la répression en matière policière peut être un grand risque pour le Sida.
B. Kouchner : Mais jamais P. Quilès n'a dit qu'il fallait mettre les usagers en prison. Il faut que les trafiquants soient mis hors d'état de nuire, c'est-à-dire de vendre la drogue. Mais sur le Sida, il faut dire deux choses : il faut multiplier les possibilités d'échanges de seringues contrôlées – ce que je vais faire – et puis il faut contrôler avec l'aide des médecins la distribution des médicaments de substitutions à ceux que je considère comme des malades.
H. Claude : Est-ce que vous pensez que fumer un joint entraîne forcément d'aller vers l'héroïne ou la cocaïne ?
B. Kouchner : Heureusement que non, mais c'est vrai que ce n'est pas une raison pour dépénaliser la drogue, je ne l'ai jamais pensé. Je pense en tout cas, que comme il s'agit de patients, les médecins, beaucoup plus que les autres, doivent les prendre en charge. Je pense que les exemples étrangers ont été mal écoutés chez nous, car ils sont plus positifs qu'on ne le pense y compris ce qui se passe en Suisse, en Hollande et en Angleterre. Il faut contrôler les échanges de seringues, il ne s‘agit pas de dire larga manu qu'on va laisser la drogue se développer. Mais en revanche, prendre en charge ces gens malheureux et souffrants, oui : nous allons essayer de le faire de manière médicale.
H. Claude : Est-ce que vous consultez le Docteur Olievenstein ?
B. Kouchner : Oui, je le connais par cœur. Lorsque j'ai proposé après d'autres que l'on multiplie les tentatives de drogue de substitution, à l'époque C. Olievenstein était plutôt contre. Maintenant on a changé parce que le problème de la drogue progresse dans notre jeunesse. C'est un vrai problème et il fallait changer d'attitude. Je crois que C. Olievenstein l'a fait ainsi que d'autres. Moi, je fais avec précaution ce que d'autres ont déjà fait avec plutôt du succès.
H. Claude : Qui arbitre ces deux approches différentes ?
B. Kouchner : Le Premier ministre bien sûr. Il parlera dans le même sens que je viens d'indiquer, c'est-à-dire pas dans un sens contraire à celui du ministre de l'Intérieur qui est en charge d'autre chose.
H. Claude : Demain, vous rendez public un rapport sur l'hormone de croissance.
B. Kouchner : Il faut multiplier les précautions. Ce rapport est un exemple supplémentaire pour nous inciter à être très attentif à ce qui se passe dans le domaine de la santé qui est devenu très crucial. C'est aussi le domaine de la toxicomanie. Il ne faut pas être laxiste. Il faut être humain mais ne pas laisser ce trafic se répandre. Et sur ce point, P. Quilès et moi sommes d'accord.
La source —
vie_publique · nº 240620
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