Interview de M. Roland Leroy, membre du bureau politique du PCF et directeur de "L'Humanité", à France-Inter le 8 décembre 1992, sur les difficultés de "L'Humanité", l'attitude de M. Charles Fiterman et l'ingérence humanitaire en Afrique.
Roland Leroy (auteur), Annette Ardisson (intervenant)
A. Ardisson : On savait que la situation de l'Humanité était périlleuse. Vous tirez la sonnette d'alarme, donc c'est catastrophique ?
R. Leroy : Catastrophique c'est exagéré. La situation est grave et préoccupante. Il existe une crise de la presse écrite française ; c'est la première et la plus grave. Elle a des raisons diverses et frappe tous les journaux même les plus riches et donc ceux qui ont une diffusion limitée comme l'Humanité. En plus, l'Humanité comme journal communiste est victime de discriminations publicitaires. Il existe des firmes privées et publiques qui refusent leur publicité à l'Humanité. Elles font une erreur de gestion dont elles en sont elles-mêmes victime.
A. Ardisson : Si vous n'atteignez pas votre objectif d'ici la mi-93, c'est la clé sous la porte ?
R. Leroy : Nous l'atteindrons car nous avons pris hier des mesures exceptionnelles de mise en mouvement de toutes nos forces, rédactionnelles, politiques dans le pays. Nous avons aussi pris des dispositions au Comité central. Ce dernier a élu une délégation qui, quotidiennement, suivra cette bataille.
A. Ardisson : Vous faites de la méthode Coué. Je répète ma question : si vous n'atteignez pas vos objectifs, est-ce la clé sous la porte ?
R. Leroy : Je répète ma réponse : nous atteindrons nos objectifs car nous avons pris des mesures pour qu'il en soit ainsi.
A. Ardisson : Pas de nouveau plan de licenciements ?
R. Leroy : Non.
A. Ardisson : A. Le Pors a dit : "Si la presse communiste ne se vend pas, c'est parce qu'elle est mauvaise." C'est parce qu'elle est mauvaise, ou parce qu'elle est communiste ?
R. Leroy : Ça me fait penser à ceux qui disent que le choix d'un peuple dans telle ou telle circonstance historique est mauvais, donc il faut changer le peuple. L'Humanité et l'Humanité Dimanche sont les journaux du PC, c'est un fait. La thèse développée par A. Le Pors hier, c'est que c'est le PC qui doit changer.
A. Ardisson : Vous êtes les seuls à avoir un journal partisan, signé, estampillé PCF…
R. Leroy : Je pense qu'il faut mettre fin à cette distinction hypocrite selon laquelle il y aurait des journaux d'opinion et des journaux d'informations. Le Monde, Libération, le Figaro, le Quotidien sont des journaux d'opinion.
A. Ardisson : Mais ils ne sont pas des journaux de parti…
R. Leroy : Naturellement, mais ce sont des journaux d'opinion. Le PC a besoin d'une presse communiste, car il est le seul à émettre dans la presse quotidienne, une opinion qui soit dérangeante.
A. Ardisson : C. Fiterman a décidé de suspendre sa participation au Bureau politique notamment parce qu'il avait été mis en cause par un article de l'Humanité qui critiquait son dialogue avec L. Jospin dans Libération. "Il veut ouvrir" dit-il ; n'est-ce pas la condition de la survie de votre parti ?
R. Leroy : L'ouverture, je l'ai dit dans mon rapport au Comité central, c'est pour nous la valeur cardinale de tout ce que nous faisons pour lancer une nouvelle formule de l'humanité. Ouverture dans tous les domaines : d'autres collaborateurs ayant d'autres opinions que les nôtres, des problèmes nouveaux de société. S'agissant de C. Fiterman, il est toujours membre du Bureau politique. Il a une opinion qui n'est pas la même que celle d'autres camarades. Le journaliste de l'Humanité n'a pas reproché à Fiterman d'avoir dialogué avec Jospin dans Libération. Il a fait des observations à propos du contenu. Observations qui se limitaient à quelques points, notamment au fait que Fiterman parlait "de partis existants qui faisaient des erreurs" sans nommer le sien. Fiterman a une opinion ; il l'a exprimée c'est son droit. Le journaliste de l'Humanité a aussi une opinion ; il l'a exprimée c'est son droit. Nous avons pris l'habitude de vivre ensemble en pensant différemment et en reconnaissant à chacun le droit de le dire.
A. Ardisson : Vous allez le soutenir pleinement dans la Loire sans réticence ?
R. Leroy : Ce sont les communistes dans la Loire comme ailleurs qui désignent leur candidat. Pour tout savoir sur la question que vous posez, aujourd'hui il n'y a qu'une seule source : c'est la lecture de l'Humanité qui publie la lettre de Fiterman, la réponse de Marchais, et une troisième lettre que Marchais m'a adressée. Je parle de cette lettre car la direction du parti a pris l'initiative de rendre publiques les deux lettres qui éclairent tout à fait l'incident dont vous parlez.
A. Ardisson : J'ai rien compris à l'article sur la Somalie, sauf que vous êtes contre les débordements médiatiques et les Américains ; mais êtes-vous pour ou contre l'intervention ?
R. Leroy : Vous avez aussi sans doute compris que nous sommes très émus, bouleversés par la situation des populations d'Afrique, nous avons été les premiers à dénoncer ce crime contre l'humanité. Mais nous sommes, non seulement méfiants à l'égard des Américains, mais inquiets de l'établissement du droit d'ingérence sous quelque raison que ce soit. Car la banalisation de l'utilisation de la force est une chose grave, on ne peut pas non plus écarter des pensées stratégiques à propos de la situation de la corne de l'Afrique, de sa proximité du Golfe, de la proximité du Yémen, et de l'utilisation de l'arme alimentaire par les Américains comme un moyen d'établir leur domination sur le monde.
La source —
vie_publique · nº 240597
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