Lettre de M. Charles Fiterman, membre du bureau politique du PCF, et réponse de M. Georges Marchais, secrétaire général du PCF, parues dans "L'Humanité" du 8 décembre 1992, sur la décision de M. Fiterman de suspendre ses activités au bureau politique du
Charles Fiterman (auteur), Georges Marchais (intervenant)
Une lettre de Charles Fiterman et la réponse de Georges Marchais
Dans une brève information, faite au début de la session du Comité central, Charles Fiterman a annoncé, lundi matin, qu'il avait écrit à Georges Marchais pour lui indiquer qu'il avait décidé de suspendre sa participation au Bureau politique. Il a pris cette décision, a-t-il précisé, à la suite de la publication dans "L'Humanité" d'un article de Francis Wurtz à propos de son interview commune avec Lionel Jospin, donnée à "Libération". Il a fait état d'une réponse de Georges Marchais le secrétaire général a mise aussitôt à la disposition des membres du Comité central. En outre, dans un message à Roland Leroy, Georges Marchais l'a informé qu'"il va de soi qu'après ma proposition de distribuer aux membres du Comité central la lettre de Charles Fiterman et la réponse que je lui ai faite, "L'Humanité", de mardi matin, publiera intégralement les deux textes. Tu les trouveras ci-joints."
Nos lecteurs peuvent donc en prendre connaissance ci-dessous.
La lettre de Charles Fiterman adressée à Georges Marchais
Cher Camarade,
J'ai donné récemment, conjointement avec Lionel Jospin, une interview au journal "Libération", dans laquelle je traite d'un certain nombre de problèmes de fond touchant à la crise politique notamment dans ce qu'elle concerne la gauche et aux voies possibles de construction d'une issue de transformation sociale. La discussion, qui ne pouvait être exhaustive, porte sur la période historique dans laquelle nous sommes et ne s'attarde donc pas sur l'actualité immédiate.
Deux jours après sa parution, et sans en avoir publié une ligne, "L'Humanité" consacre, sous la signature de F. Wurtz, une demi-page à un article violemment polémique à mon égard, dont ni le ton condescendant ni le fond caricatural ne sont acceptables.
N'ayant aucun goût pour ce genre détestable, je n'aurais pas relevé cet article, s'il ne me mettait aussi fortement et longuement en cause comme "responsable et candidat" dans des termes qui me font m'interroger sur leur signification et m'obligent à une mise au point.
S'agissant tout d'abord de ma responsabilité de membre du Bureau politique, je rappelle qu'au 27 Congrès, sur ton insistance, j'ai finalement accepté de continuer à l'assumer, étant entendu que cela n'impliquait aucun renoncement à mes convictions touchant au besoin de renouvellement du Parti et à la liberté de les exprimer. Ces convictions m'animent plus que jamais, surtout lorsque je considère l'état réel du Parti, de son potentiel militant, de son influence. Je n'ai pas voulu y insister dans l'interview, mais je m'étonne que cela ne suscite pas plus d'interrogations sur la portée exacte des initiatives récentes. Pour autant, et contrairement à ce qui est affirmé, je n'invite pas à tout passer par-dessus bord, mais souhaite des réponses au niveau de l'attente, et récuse tout ce qui tend à l'émiettement, à l'exclusive.
Pourquoi faire l'impasse sur les propos dans leur équilibre réel ? Pourquoi cette charge agressive au moment où il est tant question de débat ouvert et tolérant ? Et surtout, pourquoi cette invitation à une sorte d'obligation de réserve, malgré les insuffisances, les défauts, voire les blocages, obligation dont l'histoire nous a suffisamment montré que le fait d'obéir aux meilleure intentions ne l'a pas empêché de conduire au naufrage tant de partis communistes. J'y vois une remise en cause des affirmations sur le pluralisme accepté, et même bénéfique, du Parti communiste.
Et le candidat ? Je me vois contraint de rappeler que la seule proposition qui m'ait été faite à ce sujet est celle de Théo Vial, député communiste sortant, ne souhaitant pas se représenter dans le département de la Loire, dont je suis originaire. Je n'en ai reçu aucune autre, bien qu'ayant été candidat en 1988. J'aurais naturellement pu m'abstenir d'être candidat cette fois. J'ai considéré que je serais mieux à même de percevoir toutes les dimensions de cette bataille, et d'en tirer les conclusions en y participant directement, dans des conditions qui sont loin d'être faciles. C'est d'ailleurs pourquoi je me suis attaché et m'attache à obtenir les plus larges soutiens possibles, celui des communistes naturellement, et celui d'autres personnes et forces de progrès.
Écrire dès lors que je ferais preuve "d'inélégance à l'égard du Parti qui s'apprête à (me) représenter", c'est jouer grossièrement avec les réalités, pour un objectif qui fait question. Veut-on choisir, en contradiction avec tout le discours actuel, de créer plutôt les conditions de la défaite que celles du succès ?
Dans cette situation, afin d'éviter toute polémique destructrice et dans l'espoir d'une clarification concrète, j'ai décidé de suspendre ma participation au Bureau politique.
Je te prie de croire, cher Georges, à mes sentiments communistes.
La réponse de Georges Marchais
Charles,
Je reçois ta lettre. Tu motives ta décision, dont tu m'informes, de suspendre ta participation au Bureau politique par la volonté "d'éviter toute polémique destructrice" et par "l'espoir d'une clarification concrète". J'apprécie cette volonté ; quant à ta demande de clarification, j'y réponds bien volontiers.
"Pourquoi cette invitation à une sorte d'obligation de réserve?" demandes-tu. Personnellement, je n'ai pas compris que Francis, dans son article, préconisait une telle obligation, mais peu importe. Ma réponse à cette question est la suivante : cette "invitation" n'existe pas. Aucunement. Tu indiques qu'assumer les responsabilités à la direction de notre parti n'implique "aucun renoncement à (tes) convictions (...) et à la liberté de les exprimer". Cela va de soi. Pour toi et pour tout autre camarade. Tu as donné une interview à "Libération" et y a tenu les propos que tu jugeais bons – c'est ton droit, et si c'était ce droit que Francis avait contesté dans son article, il aurait eu tort. Francis a souhaité réagir sur leur contenu – c'était aussi son droit. Il est responsable de ses propos comme tu l'es des tiens. Et les communistes, les lecteurs de "l'Huma" se font leur propre opinion. Qui n'est à l'évidence pas identique chez tous. Et qui peut évoluer, puisque le débat d'idées n'est pas clos, qu'il ne l'est jamais. C'est cela, "le pluralisme accepté (j'ajouterais : "de mieux en mieux assumé"), et même bénéfique, du Parti communiste".
En ce qui concerne la candidature dans la Loire, tu en rappelles brièvement les conditions et tu poses la question suivante : "Veut-on choisir, en contradiction avec tout le discours actuel, de créer plutôt les conditions de la défaite que celles du succès ?" Ma réponse est, là encore : aucunement. Je ne te répète pas "tout le discours actuel", comme tu dis, qui s'inscrit en faux, tu le reconnais toi-même, contre ce choix supposé. Ce "discours" traduit la volonté politique sans ambiguïté de la direction du Parti, de moi-même. Cette volonté ne varie pas, ne variera pas.
J'ignore si ces quelques éléments répondent à ton souci de clarification et s'ils te conduiront – comme je le souhaite sincèrement – à revenir sur ta décision. Tu sais, en tout cas, que je préfère, pour ma part, le dialogue de vive voix aux échanges de lettres. Et que ma porte est ouverte.
Reçois, Charles, mes fraternelles salutations.
La source —
vie_publique · nº 240351
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