Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, député PS et président du Mouvement des citoyens, à RTL le 12 novembre, extraits d'une déclaration le 14 novembre devant le comité directeur du PS et interview le 25 novembre 1992 à Europe 1, sur la réunion éventu
Jean-Pierre Chevènement (auteur), Philippe Caloni (intervenant), Jean-Pierre Elkabbach (intervenant)
12 novembre 1992RTL
P. Caloni : Un moi sur la gerbe déposée par Président de la République sur la tombe du maréchal Pétain.
J.-P. Chevènement : Je vais souvent à l'île d'Yeu, mais jamais sur la tombe du maréchal Pétain.
P. Caloni : Que pensez-vous de la prochaine réunion de la Haute Cour ?
J.-P. Chevènement : Je voudrais être tout à fait clair. J'ai quelques désaccords politiques avec L. Fabius, mais je suis d'autant plus à l'aise pour dire que dans cette affaire, il y a une campagne tout à fait inacceptable. Je crois avoir suffisamment l'expérience du fonctionnement de la machine gouvernementale pour pouvoir dire qu'une décision comme celle de la distribution de stocks chauffés où non chauffés de sang, ne remonte pas au Premier ministre. C'est une décision technique, et je suis convaincu que les attaques contre L. FABIUS sont politiciennes. Tous les hommes de droite qui se sont exprimés n'ont pas été sur cette longueur d'onde. Nous sommes en présence de dysfonctionnements globaux dans l'appareil de distribution du sang qui a eu des conséquences tragiques. Il y a une demande de clarté et de justice qui est légitime, au contraire, mais permettez-moi de citer Pascal : "le devoir de penser est au principe de la morale". Il faut essayer de comprendre comment cette clarté doit être faite. La Haute Cour est une juridiction politique donc politisée. Elle a de tel défauts qu'elle n'a jamais siégé. Le Président de la République ayant déclaré qu'il est préférable pour quiconque de faire valoir sa défense et d'être acquitté, et dès lors que la droite avait refusé la proposition de révision constitutionnelle, à partir de là, le Président de la République constate qu'il n'y a que la Haute Cour qui puisse juridiquement fonctionner.
P. Caloni : Le Président de la République a parlé de réformer la Constitution, qu'en pensez-vous ?
J.-P. Chevènement : L'objectif, je suis d'accord. Il est de parvenir à un régime équilibré. La situation actuelle, où il n'y a que l'élection du Président de la République qui compte vraiment – une fois tous les sept ans – n'est pas saine. Cela aboutit à créer quelque chose qui ressemble à une monarchie. La République c'est le débat, et pour recréer des espaces de débat, je suis partisan d'un équilibre entre l'exécutif et le parlement. La seule manière pour moi de rétablir cet équilibre, c'est de faire en sorte que le gouvernement procède du Président de la République. Si on allait vers une harmonisation de la durée des mandats à cinq ans et s'il y avait en cas de blocage, une dissolution qui fasse revenir devant les électeurs, à la fois le Président de la République et les députés, ce serait sinon une VIe République, du moins un espace dans lequel le citoyen pourrait se sentir de nouveau concerné.
P. Caloni : Un législatif renforcé et, en même temps, un pouvoir présidentiel encore plus présidentiel ?
R : Il ne serait pas plus présidentiel, car les responsabilités seraient mieux localisées. Le gouvernement procéderait du Président de la République, et puis le parlement pourrait voter la loi, le budget, contrôler. Aujourd'hui, la dépendance du gouvernement devant le parlement est tout à fait théorique. En réalité c'est le parlement qui dépend du gouvernement, qui est obligé de voter un certain nombre de lois. À partir de moment où il y aurait un système présidentiel, on pourrait introduire la proportionnelle sans préjudice pour l'efficacité du gouvernement. M. Gallo doit rendre public la plateforme du Mouvement des Citoyens. Nous contribuerons au débat.
P. Caloni : Vous avez bien évoqué la VIe République ?
J.-P. Chevènement : Je l'ai évoquée pour l'écarter car, c'est par une succession de corrections – dont le quinquennat à partir de 95 pourrait être la première que l'on peut aller vers ce régime plus équilibré.
P. Caloni : Comment vont faire les socialistes pour ne pas perdre les législatives ?
J.-P. Chevènement : Il faut dire les choses telles qu'elles sont, le PS ne rend pas copie blanche au peuple français. Il y a des choses qui ont été faites dans le domaine de l'éducation, de la recherche et de la politique de la ville. En même temps, il a au moins un terrain sur lequel il faut reprendre les choses : la montée du chômage : ne s'est-on pas emprisonné dans un carcan monétariste ? Maastricht a montré qu'il fallait repartir sur de nouvelles bases.
P. Caloni : Serez-vous candidat à la présidence ?
J.-P. Chevènement : Si les idées que nous défendons et que nous essayons de faire passer le nécessitent, il faudra bien un candidat. On ne peut pas faire l'impasse sur une élection aussi importante que celle-là.
Novembre 1992PS Info
Nous sommes en présence d'une opération de lynchage médiatique dont les arrière-pensées politiques sont absolument évidentes et je tiens à dire toute mon amitié dans l'épreuve qu'ils traversent à Laurent Fabius, Edmond Hervé et Georgina Dufoix.
La bataille que nous allons devoir mener est une bataille devant l'opinion publique. Beaucoup de camarades, avant moi, ont exprimé leur solidarité. Prenons garde toutefois que ce mot de solidarité ne soit pas mal compris.
Nous devons nous battre sur le terrain de la justice et de la vérité. Si je me bats pour que Laurent Fabius ne soit pas éclaboussé par cette affaire, ce n'est pas parce qu'il est Premier secrétaire du Parti Socialiste. C'est parce que sa responsabilité n'est en aucune manière engagée et non seulement elle n'est pas engagée, mais il a pris autant qu'il le pouvait, plus toutes les initiatives qu'il croyait utiles.
Il n'y a pas de responsabilité pénale
Il y a une responsabilité politique qui existe toujours quand on est au gouvernement mais il n'y a pas de responsabilité pénale. Comment le faire éclater alors que monte du pays une demande de justice qui peut quelquefois être confondue avec une demande aveugle de châtiment ?
Nous avons une certaine folie de pénalisation. Il y avait un article du Monde, il y a quelques jours, de Maître Soulez-Larivière qui disait cela très bien : à la limite, il s'agissait de la femme qui tire le signal d'alarme et qui se retrouve devant le tribunal pour la catastrophe de la gare de Lyon... On pourra toujours montrer qu'un ministre est pour quelque chose dans une décision qui en fin de parcours, même dans une proportion infinitésimale, aura entraîné des dommages irréparables, comme c'est le cas dans cette affaire.
Donc nous devons gérer cette situation du point de vue de l'opinion publique et je crois qu'à la fois nous ne pouvons pas faire obstacle, mais en même temps, nous ne pouvons pas voter la proposition de résolution, telle que je l'ai vue dans la presse d'hier, émanant d'une soixantaine de sénateurs. Nous sommes donc dans une situation pratique du point de vue parlementaire sur laquelle je veux attirer votre attention parce que je crois qu'on ne peut pas donner le sentiment à l'opinion publique, que nous faisons obstruction. Le Président de la République a dit qu'il est préférable, pour quiconque, de faire valoir sa défense et d'être acquitté.
Alors est-ce possible, dans une institution comme la Haute Cour, composée comme elle l'est ? Bien évidemment, ce n'est pas la meilleure institution, et il faut rappeler que Laurent Fabius avait déposé une proposition de révision qui en effet a été rejetée mais nous sommes dans cette situation.
Réagir par l'offensive
Si nous ne votons pas, et je n'imagine pas que nous puissions voter, la proposition de résolution, telle qu'elle est rédigée, on nous accusera de faire obstruction, puisqu'il faut une majorité absolue et que la droite n'a pas cette majorité absolue, même avec les communistes. Alors, nous, franchement, demander à des non-inscrits, qui sont proches de nous, monsieur Daillet, quelques autres, de la voter ?... Non, ce n'est pas sérieux ! Alors qu'allons-nous faire ?
Moi je pense que la seule manière de sortir de cette affaire, c'est de déposer nous-mêmes une proposition de résolution qui soit rédigée en termes clairs et qui dise d'abord : il y a une demande de justice de l'opinion. Notre conviction, c'est qu'il n'y a aucune responsabilité pénale. Il peut y avoir une responsabilité politique. Comment s'apprécie-t-elle sept ans après ? C'est une question que Laurent Fabius a ouverte. Mais le problème vient de l'opinion publique, vient de la situation qui est objectivement constatée par le Président de la République, au nom, je l'imagine du réalisme, et nous considérons que l'état du droit est tel qu'il n'est pas possible de faire obstruction à la réunion de la Haute Cour de Justice.
Mais je ne pense pas que nous puissions réagir autrement que par l'offensive car le dossier est suffisamment solide, et je considère que le terrain est quand même suffisamment assuré, pour que nous puissions sortir de cette affaire par le haut, et faire en sorte que la droite, qui veut politiquement s'en servir, s'engouffre sur ce terrain.
En tout cas, je pense qu'il faut être offensif, il faut être précis, il ne faut pas donner à l'opinion publique le sentiment que nous nous dérobons dans ce domaine.
25 novembre 1992Europe 1
J.-P. Elkabbach : Quels reprochent faites-vous à la direction actuelle du PS ?
J.-P. Chevènement : On ne peut pas aller vers les électeurs seulement avec un bilan d'autosatisfaction, même si la gauche ne rend pas copie blanche au peuple français. On pourrait parler de la culture, du budget global dans les hôpitaux. On pourrait parler de beaucoup de réformes positives. Mais en même temps, il faut montrer qu'il y a d'autres possibilités en matière de politique économique et sociale. Il faut mettre le social au cœur de notre projet. Et il faut faire apparaître que nous sommes capables de redonner la parole au peuple, aux citoyens, de réformer profondément nos institutions pour refaire des citoyens.
J.-P. Elkabbach : Je vous croyais solidaire de L. Fabius ces derniers temps ?
J.-P. Chevènement : Je crois l'avoir montré, dès lors que la justice est en cause. Mais la direction du PS ne devrait pas oublier qu'une majorité d'électeurs de gauche se sont prononcés massivement en faveur du non il y a deux mois. Cela devrait faire réfléchir. Il y a une très grande corrélation entre le vote de gauche et le vote non à Maastricht.
J.-P. Elkabbach : Est-ce qu'à quatre mois des législatives vous avez besoin de vous déchirer ?
J.-P. Chevènement : Il faut rassembler largement, sans sectarisme sans intolérance. Par exemple, je demande que cessent les persécutions à l'égard de l'un de mes camarades, M. Suchod, député en Dordogne. On fait acheter des cartes irrégulières dans une fédération dont le premier secrétaire est candidat contre Suchod.
J.-P. Elkabbach : S'il y avait des élections dimanche prochain, combien y aurait-il de socialistes ?
J.-P. Chevènement : Aujourd'hui, ce serait difficile. Si l'on veut éviter une bérézina, il faut, dès maintenant, commencer à construire un recours républicain et progressiste dont le pays a besoin. Ce qui me frappe, c'est l'opportunisme généralisé à droite et à gauche, l'absence de principe, le fait que la voie est ouverte aux irresponsables, aux démagogues dans notre pays parce que personne ne tient le langage de la vérité. Je pense qu'il faut dire la vérité aux Français. Il faut les appeler à l'effort parce que la France a beaucoup d'atouts.
J.-P. Elkabbach : Les irresponsables sont ceux qui gouvernent ?
J.-P. Chevènement : Je pense qu'il faut défendre l'intérêt national quand il est légitime. Et quand je lis, sous la plume de monsieur Soisson, que depuis vingt ans nous avons voulu faire plaisir à tout le monde, aux Anglais, aux Allemand, aux pays du sud et qu'il est temps que la France prenne modèle sur madame Thatcher pour défendre nos intérêts, je me dis que le non à Maastricht fait tout doucement son chemin et, qu'au fond, il y a une plus juste appréciation de ce que sont les intérêts de la France dans la compétition mondiale.
J.-P. Elkabbach : Est-ce que vous accorderez votre confiance cette après-midi à P. Bérégovoy !
J.-P. Chevènement : Absolument. Je le soutiendrais parce que je crois que dans une circonstance pareille ou le gouvernement français doit avoir derrière lui rassemblée toute la France, il n'est pas question que je ne le soutienne pas. Je ne comprends pas l'attitude de ceux qui font passer les intérêts politiciens à très courts termes avant l'intérêt de notre agriculture.
J.-P. Elkabbach : Êtes-vous partisan de boycotter les produits Américains en France ?
J.-P. Chevènement : Avant d'en arriver là, je crois qu'il faut faire comprendre aux Américains que nous ne sommes pas prêt de passer sous la table. La France est un grand pays rural depuis toujours, nous voulons le rester. Je crois que nous avons peut-être eu tort de négocier la PAC sans faire comprendre à nos partenaires que c'était en quelque sorte "la ligne Joffre". C'est sur cette ligne qu'il faut mourir plutôt que de reculer. Mais pourquoi avoir commencé par l'agriculture dans la négociation ? Je sais bien que c'était le désir des Américains, mais sommes-nous payés de retour pour tous les gestes que nous avons consentis à leur égard y compris contre nos propres intérêts.
J.-P. Elkabbach : Vous parlez comme l'opposition.
J.-P. Chevènement : Je n'ai pas dit qu'il devait utiliser le droit de veto. Mais il ne peut pas renoncer à cette possibilité, l'accord étant ce qu'il est, avec des droits d'entrée. Il y a quelque chose qui ne va pas.
J.-P. Elkabbach : Le poids des agriculteurs n'est-il pas un peu excessif ?
J.-P. Chevènement : Je me suis souvent exprimé là-dessus clairement : il y a un monde agricole qui a très largement vécu sur lui-même. La France ce n'est pas seulement le monde agricole. C'est un pays rural, ce sont des campagnes, ce sont des villages auxquels nous sommes tous attachés. Je dois avoir 250 exploitants dans ma circonscription, je ne parle pas par électoralisme. Il est normal d'être solidaire des paysans.
J.-P. Elkabbach : Avez-vous peur d'une contamination de la violence et de la haine qui se développent en Allemagne ?
J.-P. Chevènement : Je prépare un livre sur ce sujet. Quand dans l'ancienne Allemagne de l'Est, la moitié des gens ont perdu leur travail, cela crée un déséquilibre social et mental particulièrement profond.
J.-P. Elkabbach : Que fait-on pour les Allemands ?
J.-P. Chevènement : Il faut tenir compte de leur conception de la nationalité qui est liée à une idée ethnique. Plutôt que de définir de manière abstraite la citoyenneté européenne, on aurait dû essayer de rapprocher nos codes de la nationalité pour leur montrer que le droit du sol permet, en France, une meilleure intégration. Je suis inquiet, mais je pense que l'Allemagne a les moyens de surmonter cette crise, qu'il y a des forces démocratiques dans lesquelles on peut avoir confiance.
La source —
vie_publique · nº 240474
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