Interviews de M. Pierre Mauroy, sénateur PS, dans "La Croix" du 29 et à RTL le 30 septembre 1992, sur les résultats du PS aux élections sénatoriales dans le Nord, sur l'élection du président du Sénat et sur le projet de motion de censure de la droite con
Pierre Mauroy (auteur), Philippe Martinat (intervenant), Jean-Marie Lefebvre (intervenant)
La Croix : 29 septembre 1992
La Croix : Quelle impression cela vous fait-il d'être maintenant sénateur, après avoir été député pendant près de vingt ans ?
Pierre Mauroy : Aucune vraiment. Cela ne modifie pas la relation que j'ai avec moi-même et avec les autres. Mais ce scrutin me donne une autorité accrue pour porter un discours et un projet pour le Nord. J'ai retenu du scrutin sur le referendum que la mutation en cours dans le Nord n'était pas suffisante, que les gens s'interrogeaient, que certains arrondissements n'étaient pas suffisamment dans le mouvement. On pourrait faire un classement des « non » qui coïncide exactement avec le degré de mutation des arrondissements du Nord.
La Croix : En quoi votre nouveau mandat de sénateur vous permettra-t-il de mieux vous saisir de cette réalité ?
Pierre Mauroy : Simplement, la relation entre le sénateur et le département est plus forte que celle du député, ce dernier étant plus lié à sa circonscription. Ayant été à la tête de la liste des sénatoriales dans le Nord, avec quatre élus en provenance des quatre points cardinaux du département, j'ai l'intention de prendre des initiatives pour le Nord tout entier.
La Croix : Cette arrivée plus massive des socialistes du Nord au Sénat peut-elle contrebalancer le tassement enregistré depuis les élections régionales et cantonales par le PS dans le Nord ?
Pierre Mauroy : J'ai été le Premier ministre de ce que j'appelais à l'époque le peuple de gauche. Celui-ci a un peu décroché. Incontestablement, il y a des gens au bord du chemin qu'il faut aller rechercher. J'ai eu le sentiment qu'aujourd'hui ils étaient tous présents car manifestement ma liste a eu un nombre de voix qui dépassait nos possibilités militantes.
La Croix : Pensez-vous que le Sénat, de par sa vocation à représenter les collectivités territoriales, peut aujourd'hui jouer un rôle plus important en matière d'aménagement du territoire ?
Pierre Mauroy : Absolument ! Le Sénat doit connaître une mutation. Le général De Gaulle l'avait souhaité. Il faut la faire maintenant. En tout cas il faut que, même de l'intérieur de la Haute Assemblée, il y ait un groupe qui ait conscience qu'on ne sert pas le Sénat en acceptant ce qu'il est maintenant.
La Croix : Précisément, quelles sont les initiatives que vous aimeriez prendre au sein de la Chambre Haute ?
Pierre Mauroy : Il faut d'abord être suivi ! Mais le groupe socialiste devient le second au Sénat et espère bien se faire entendre. Il faut que le Sénat, en dehors de sa grande fonction de deuxième chambre, se donne aussi une spécialité dans le domaine de la décentralisation et de l'aménagement du territoire. Je ferai des propositions en ce sens.
La Croix : Le groupe socialiste au Sénat va-t-il jouer un rôle lors de l'élection du président de cette Assemblée ?
Pierre Mauroy : C'est aux membres de la majorité sénatoriale de s'organiser, de savoir ce qu'ils veulent. Nous sommes à notre place, nous regarderons jouer la partie, mais nous pourrions aussi y participer d'une certaine manière.
La Croix : En favorisant plutôt l'UDF que le RPR ?
Pierre Mauroy : Compte tenu de l'environnement, de ce qui s'est passé le 20 septembre, sans qu'on en tire d'ailleurs de conclusions hâtives ou malvenues sur les perspectives d'alliances, compte tenu de tout cela, on ne peut pas rester inactifs.
La Croix : Briguerez-vous personnellement la présidence du groupe socialiste au Sénat ?
Pierre Mauroy : Pas du tout. Claude Estier est un excellent président de groupe. Présidant actuellement l'Internationale socialiste, je souhaite trouver au Sénat une place à la commission des affaires étrangères. En tant que sénateur du Nord, tout en continuant mon travail pour ma ville et la métropole, j'entends aussi renforcer mon action pour ma région. Il y a un certain discours du Nord qui était brouillé depuis quelques mois. Nous avons une alliance régionale avec les écologistes. Mais l'union ne doit pas souffrir de discours extravagants. Il ne faut pas que la question de l'autoroute A1 bis tienne la une au point de tout paralyser.
La Croix : C'est un avertissement aux écologistes ?
Pierre Mauroy : Oui. Je suis avec eux mais, franchement, la profession de foi qu'ils ont faite pour les sénatoriales est inacceptable, n'est pas à leur niveau d'élus. À eux de se reprendre, de comprendre qu'ils ont un apprentissage à faire et que le Parti socialiste, qu'il leur arrive de brocarder, sera tout à fait capable, avec son expérience, de mener le jeu.
RTL – 30 septembre 1992
J.-M. Lefèvre : Les sénatoriales. C. Pasqua est candidat, le groupe socialiste ne veut pas en entendre parler.
Pierre Mauroy : Il dit qu'il est prêt à toute éventualité, nous aussi. On imagine qu'il y aura plusieurs candidats, et comme l'élection aura lieu vendredi, nous aviserons alors. En tous les cas nous ne sommes pas disposés à rester les bras croisés. Nous avons un nombre de sénateurs qui a été augmenté, et nous verrons bien.
J.-M. Lefèvre : Pourriez-vous au troisième tour voter pour un candidat UDF ?
Pierre Mauroy : Nous avons eu un referendum il s'est passé un certain nombre de choses. Je sais bien comment se présente la situation pour les législatives, il est clair que nous sommes très attentifs à l'évolution de la situation et que nous ne manquerons pas de rappeler que nous sommes là.
J.-M. Lefèvre : Est-ce que le sénateur P. Mauroy va voter le budget 93 ?
Pierre Mauroy : Mais bien sûr, et absolument sans état d'âme. C'est incroyable que la droite tambourine déjà depuis deux jours pour nous déposer une motion de censure sur un budget que l'on ne connaît pas ; c'est extraordinaire. La France, nous sommes parmi les meilleurs de la classe, en ce qui concerne les finances, le budget. Nous avons assisté à un remue-ménage extraordinaire en ce qui concerne les monnaies, il y a deux pays qui ont plongé, le franc a résisté, les finances françaises sont les plus saines d'Europe. Un revenu qui est sans doute le plus élevé d'Europe. On se demande dans ces conditions pourquoi il faut faire tant d'histoires sur ce budget. D'autant que ce matin j'ai rarement entendu le groupe socialiste, et pourtant il est critique, et à l'égard même de ses ministres, et bien tous ont dit que c'était un budget sérieux, responsable, un budget qui véritablement fait la part des choses dans une période très difficile. Et en effet c'est un budget qui achève la préparation de notre pays à l'ouverture du grand marché. C'est un budget qui poursuit l'effort de solidarité en faveur de l'emploi, de l'éducation et de la sécurité des Français. Et il vise également à hâter la progressive de l'économie dont la croissance devrait atteindre 2.1 en 92 et 2.8 en 93. Et on diminue les prélèvements fiscaux et sociaux. Alors je crois que c'est un budget qui normalement devrait être voté.
J.-M. Lefèvre : Le PS n'est pas un peu affaibli, divisé après le referendum.
Pierre Mauroy : On n'a pas fini d'examiner les résultats de Maastricht. C'est aussi compliqué les votes personnels de chacun que les courants sanguins. Mais les socialistes ont voté oui, et c'est le oui qui l'a emporté. Et les socialistes à 80 % ont voté oui. Et ça n'a paru très important, j'ai entendu le Premier ministre dire qu'il était indispensable de faire un effort pour les zones industrielles qui sont en crise.
J.-M. Lefèvre : Les communistes pourraient s'associer à une motion de censure.
Pierre Mauroy : Je ne pense pas qu'ils prennent ce risque, nous avons des élections au mois de mars. J'aurais voulu changer le mode de scrutin. Mes amis, les communistes eux-mêmes, n'ont pas voulu changer. Le deuxième tour est le tour du rassemblement de la gauche, je ne vois pas dans ces conditions comment on prendrait la responsabilité de renvoyer le gouvernement, pour créer quelle situation ? Et je ne le dis pas seulement pour la gauche, je le dis aussi pour la droite, qu'est-ce que c'est que cette droite qui renverserait le gouvernement pour que la France qui est le premier de la classe devienne le douzième ? Ce ne serait absolument pas sérieux.
La source —
vie_publique · nº 240303
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