Interview de M. Bernard Kouchner, ministre de la santé et de l'action humanitaire, à Europe 1 le 17 septembre 1992, sur l'hospitalisation de François Mitterrand et le référendum sur le traité de Maastricht.
Bernard Kouchner (auteur), Jean-Pierre Elkabbach (intervenant)
J.-P. Elkabbach : L'opération de Cochin aurait été programmée, dit J.-M. Le Pen, qu'avez-vous répondu ?
B. Kouchner : Je me suis indigné suffisamment pour qu'on n'en parle plus, car les propos de M. Le Pen volaient si bas que mieux vaut ne pas tenter de les relever.
J.-P. Elkabbach : Vous vous êtes fait traiter de "vendeur de charité professionnel qui dilapide l'argent du contribuable ?
B. Kouchner : En tout cas pas le sien, parce qu'on sait comment il se le procure. Je lui ai fait remarquer que la charité n'était pas péjorative, c'est un mot qui vient des Évangiles et cela veut dire le cœur. N'en parlons plus s'il vous plaît ! C'est quand même particulièrement ignominieux de se servir de la maladie d'un homme, c'est quand même une honte très particulière.
J.-P. Elkabbach : Vous n'êtes pas parti comme la plupart des invités ?
B. Kouchner : Je pense qu'il fallait répondre, en particulier sur le déclenchement invraisemblable des peurs autours du non. M. Le Pen parlait aussi de l'immigration, de la nécessité de se cadenasser. Nous lui avons répondu que la sécurité, ce serait l'Europe de Maastricht, et qu'au contraire, l'aventure c'était le non. Mais pas trop de publicité à ce triste sir.
J.-P. Elkabbach : Étiez-vous au courant de sa maladie ?
B. Kouchner : Je m'en doutais. Nous n'en avons jamais parlé.
J.-P. Elkabbach : Vous étiez au courant de l'opération ?
B. Kouchner : Non pas du tout. L'opération a été programmée pour deux raisons – d'abord parce qu'il fallait le faire depuis longtemps, ensuite parce que le calendrier le permettait. Un chef d'État doit faire face à des tas d'obligations qu'on ne peut pas remettre, et il y avait toujours quelque chose qui repoussait.
J.-P. Elkabbach : Je lis dans le Quotidien de ce matin "le moment choisi est quelque peu suspect" ?
B. Kouchner : Arrêtons ! Qu'aurait-on dit si justement on n'avait pas divulgué et si on avait menti aux Français ? Cet homme est courageux, nous le saluons tous comme on saluerait tous les malades. Mais particulièrement celui-là, parce que ça nous concerne beaucoup plus encore que n'importe quel malade. Il a été jusqu'au bout de sa pensée, contrairement au Président Pompidou ou à d'autres malades qui nous gouvernaient. Lui, très lucidement, a dressé ce bulletin de santé, l'a adressé à la Nation et si on y lit bien les détails on s'aperçoit que l'affection dont il souffre, ce cancer de la prostate, est localisé. C'est une découverte comme on en fait chez 80 % des hommes de la population. Cela reste localisé, bien contenu par un traitement hormonal. Cela veut dire qu'il n'a pas diffusé ailleurs et le Président de la République va vous étonner très vite. C'est un homme robuste, il n'avait jamais été hospitalisé depuis l'âge de onze ans pour une appendicite. Il va se rétablir très vite et reprendre des activités complétèrent normales.
J.-P. Elkabbach : Avec les conséquences politiques que cela peut avoir ?
B. Kouchner : Les conséquences politiques nous les calculerons plus tard. Vous interrogez le médecin : je vous dis que l'évolution se fait sur dix, quinze ans, alors je ne sais pas s'il briguera un troisième mandat, mais il pourrait le faire !
J.-P. Elkabbach : C'est pour cela que vous disiez, hier, que le Président de la République ira mieux qu'avant ?
B. Kouchner : Bien entendu. Tout le monde sait qu‘on en sort bien mieux. C'est tellement banal. On en sort soulagé après quelques jours de repos, parce que ça fatigue et ça fait mal ces opérations.
J.-P. Elkabbach : Il faut une convalescence de combien de temps ?
B. Kouchner : Quinze jours à trois semaines.
J.-P. Elkabbach : Comment prend-il le fait que sa maladie soit ainsi livrée en détail à la curiosité publique ?
B. Kouchner : Il le prend avec courage et détermination. Sa maladie, il n'en fera pas une maladie. Cela ne va pas l'empêcher de travailler, au contraire. Cela va lui procurer une autre jeunesse.
J.-P. Elkabbach : Cela vous rassure personnellement et aussi politiquement ?
B. Kouchner : Si les échéances que vous évoquez sont les élections législatives, dans six mois, ou les présidentielles, je vous assure que F. Mitterrand affrontera ces deux épreuves avec toute sa lucidité et toute ses forces. Encore une fois ce sont des maladies d'évolution très lente, ça se passe très bien, c'est même ce qu'on peut espérer de mieux, en fait de maladie, lorsqu'on est un homme d'un certain âge.
J.-P. Elkabbach : Hier il a dit : "c'est un combat honorable contre soi-même", dans ce cas-là le caractère joue beaucoup ?
B. Kouchner : Infiniment, et la façon d'affronter les souffrances a démontré que le Président, de ce point de vue, avait du caractère.
J.-P. Elkabbach : Il a dit en sortant de Cochin : "j'ai regardé le ciel". Savez-vous ce que le ciel lui a inspiré pour la suite ?
B. Kouchner : Certainement encore plus de fermeté et la détermination de conduire la France de meilleure manière, après, je l'espère, ce vote pour l'Union Européenne de dimanche.
J.-P. Elkabbach : Qu'est-ce que l'Europe de la Santé avec Maastricht ?
B. Kouchner : Sur le cancer par exemple – tout cela est peut-être un peu sinistre mais c'est comme ça – à plusieurs on sera beaucoup plus fort pour la Recherche et pour la découverte. Sachez que, par exemple, il n'y a pas de concertation entre les pays européens pour la découverte des médicaments, leur expérimentation, et pour leur diffusion. Il n'y a pas encore de plan européen pour la recherche et pour la fabrication d'un vaccin contre le SIDA. Il n'y a pas encore non seulement d'études suffisamment coordonnées pour le cancer, mais pas non plus dans la lutte contre la toxicomanie. Les virus, les microbes, la drogue, il y a longtemps qu'ils ont voté pour Maastricht, il n'y a pas de frontières pour eux ! Il n'y avait pas de préoccupation pour la santé des gens dans l'Acte Unique et le Traité de Rome. Là, on va enfin pouvoir se soigner mieux. Là encore, l'aventure c'est de voter non.
J.-P. Elkabbach : Vous êtes allé chercher l'Abbé Pierre et vous avez ajouté : "nous avons aujourd'hui besoin de papa", n'était-ce pas à la limite du ridicule ?
B. Kouchner : Vous déformez ma phrase, j'ai dit "c'est un de mes papas". Je regrette, j'al quelques admirations dans la vie dont je ne rougis pas, singulièrement l'Abbé Pierre. C'est mon ami, il m'inspire beaucoup. J'espère qu'on aura besoin de grandes idées, d'une grande Europe et d'une grande France dans l'Europe parce que la France, à l'échelon du monde, est un peu petite pour le moment, même avec des grands papas.
La source —
vie_publique · nº 240804
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