Interviews de M. Jean-Pierre Chevènement, député PS, à Antenne 2 et RTL le 15 juillet et dans "Le Journal du dimanche" le 19 juillet 1992, sur son opposition au traité de Maastricht, sa position au sein du PS et son projet de création d'un "mouvement des
Jean-Pierre Chevènement (auteur), Hervé Claude (intervenant), Philippe Caloni (intervenant), Christian Sauvage (intervenant)
15 juillet 1992Antenne 2
H. Claude : C'est la brouille avec vos amis du PS ?
J.-P. Chevènement : Non, il y a simplement un débat ancien sur le contenu de l'Europe. Nous avions fait synthèse sur l'idée que l'Europe serait socialiste ou ne serait pas; aujourd'hui, les voix divergent. Il faut qu'un homme politique soit conséquent avec lui-même et je vais donc m'exprimer en citoyen et non pas en dirigeant du PS.
H. Claude : Vous n'avez pas été suivi au Congrès ?
J.-P. Chevènement : Le Congrès m'a écouté. Il y aurait pu avoir un grand débat contradictoire s'il n'avait été occulté par un certain nombre d'autres événements. C'est une certaine conception de la vie politique qui n'est pas la mienne. Il faut expliquer pourquoi l'Europe doit être réorientée. Le référendum est l'occasion de rebattre les cartes.
H. Claude : Le Président F. Mitterrand a dit, hier, que dire non à Maastricht c'est casser l'Europe.
J.-P. Chevènement : Je suis beaucoup plus confiant dans la force de la dynamique européenne. Après l'échec de la CED, on a créé l'UEO et l'on a négocié le Traité de Rome ; donc c'est reparti. Les chefs d'État se réuniront et peut-être que l'on prendra à bras le corps les vrais défis : le chômage, la situation à l'Est, la montée de l'intégrisme au Sud. À travers le Traité de Maastricht, la perspective d'une monnaie unique, avec des politiques de déflation, de rigueur, de chômage, on ne s'oriente pas dans la bonne direction. C'est l'occasion de réorienter l'élan européen.
H. Claude : On a l'impression que vous allez aussi quitter le PS ?
J.-P. Chevènement : C'est votre impression. Je suis très soucieux d'être cohérent avec moi-même. Dans la période que nous vivons, il est important qu'il y ait des hommes politiques que l'on puisse suivre à la trace.
H. Claude : Vous êtes contre le programme électoral du PS. Il ne vous reste plus grand chose de commun avec le PS.
J.-P. Chevènement : Il n'existe que très peu. Je ne suis pas favorable à l'idée que la France doive se mettre à la remorque des puissances du jour. Nous partageons des valeurs, un combat commun, l'amitié.
15 juillet 1992RTL
P. Caloni : Pour le Président de la République, un non français casserait l'Europe ?
J.-P. Chevènement : Je comprends que le Président de la République défende la politique qu'il a mise en œuvre sa conception de l'Europe depuis 1983. Mais je ne pense pas que l'on puisse dire, Maastricht ou le chaos. Lui-même d'ailleurs resterait en fonction. Si le non l'emportait, il est évident que le peuple français demanderait une profonde réorientation de la construction européenne. Je crois à la force de la dynamique européenne. Il y a de grands défis en Europe : le chômage, la déstabilisation à l'Est, la montée de l'intégrisme au Sud. Tout cela implique que l'Europe prenne ces défis à bras-le-corps. Il faut faire comprendre aux Allemands, s'ils ne veulent pas incommoder leur environnement, qu'ils ne devraient pas augmenter encore leurs taux d'intérêts. Si le non l'emportait, il faudrait réorienter l'Europe, réévaluer le rôle des parlements nationaux, les faire intervenir davantage, par exemple au niveau de l'étape de l'Union économique et monétaire, lancer une grande initiative européenne de croissance, un plan de coopération vers l'Est et vers le Sud. Il y aura une occasion tout à fait importante de renverser les priorités de la construction européenne qui a été une Europe par la monnaie depuis M. V. Giscard d'Estaing. La fonction de F. Mitterrand n'est absolument pas en cause, mais peut-être une certaine conception des institutions de la Ve République.
P. Caloni : Les défis que doit relever l'Europe, vous ne les trouvez pas dans le Traité de Maastricht ?
J.-P. Chevènement : Tous les critères de l'Union économique et européenne, de l'Union économique et monétaire vont à l'encontre de cette initiative européenne de croissance. On va avoir des plans dits de convergence, mais qui seront des plans de rigueur et qui amèneront immanquablement une augmentation du chômage en Europe dans les huit prochaines années.
P. Caloni : Vous allez quitter le bureau exécutif du PS ?
J.-P. Chevènement : Je souhaite prendre un peu de champ. Dans cette campagne référendaire, où je demande à pouvoir m'exprimer, je n'engagerai pas le PS. Mais pour que les choses soient claires, j'ai préféré me faire remplacer.
P. Caloni : Vous souhaitez rajeunir les cadres ?
J.-P. Chevènement : Il est toujours nécessaire de transmettre le flambeau à la jeunesse car c'est elle qui fera l'avenir. Je veux surtout faire une campagne citoyenne pour un Mouvement des citoyens que j'organise à Belfort, les 29 et 30 août. Il y a des militants qui ont de la peine à s'exprimer dans le PS tel qu'il est aujourd'hui. Mais aussi beaucoup de gens qui ont envie de s'engager dans la vie politique active et qui ne veulent pas le faire, dans l'état actuel des choses, au sein du PS. Il est important de rassembler des gens qui veulent peser en citoyens, qui veulent que la politique se fasse en dehors des appareils, des consignes données par les partis. À l'occasion du référendum, les gens vont largement s'exprimer en dehors de l'establishment, bien que celui-ci confisquera probablement l'essentiel de l'expression.
P. Caloni : Vous attendez qui dans ce Mouvement des citoyens ?
J.-P. Chevènement : Des gens qui viennent du PCF, des croyants, des gens sensibilisés aux problèmes du Tiers-Monde, des gens du monde du travail qui souhaiteraient intervenir autrement qu'à travers deux outils vieillis : le PS d'Épinay et le PCF.
P. Caloni : Vous voyez le non l'emporter ?
J.-P. Chevènement : Il y a une dynamique du non, mais en même temps, le poids des partisans du oui est tel dans les institutions, comme dans les médias. Si l'on prend les douze journalistes de premier rang, ils ont tous pris position pour le oui. La campagne sera assez unilatérale. Selon moi, il y aura peu de place pour un débat argumenté. Je le regrette, car un non d'espoir devrait pouvoir s'exprimer.
P. Caloni : Vous serez candidat pour 95 ?
J.-P. Chevènement : Je n'y pense pas tous les jours, même si je n'exclus rien. Mais ce qui me préoccupe, c'est la refondation à terme de toute la gauche. Le référendum sera un moment d'accélération de la vie politique française.
19 juillet 1992Le Journal du Dimanche
Le Journal du Dimanche : Démissionner du bureau exécutif du PS comme vous venez de le faire, c'est commencer à quitter le Parti socialiste ?
Jean-Pierre Chevènement : Non, le problème est beaucoup plus simple : nous sommes engagés dans la procédure référendaire et le bureau exécutif va superviser la campagne du "oui". Comme homme politique conséquent, je me vois mal siéger dans cette enceinte alors que j'ai présenté un certain nombre d'objections raisonnée : à l'union économique et monétaire qui est au cœur du traité de Maastricht. J'ai toujours critiqué les disciplines monétaristes qui conduisaient à une rigueur génératrice de chômage. J'ai même quitté le gouvernement en 1983 au moment d'un choix décisif. Le traité de Maastricht prolonge la politique menée dans le cadre du système monétaire européen, suite aux accords de Hanovre qu'avaient conclus MM. Giscard d'Estaing et Schmidt en 1978. C'est cette Europe par la monnaie que je conteste, pas la construction européenne dont je suis partisan. Je voudrais voir renverser l'ordre des priorités. La vraie priorité devrait être la lutte contre le chômage en France et en Europe. Le recul du chômage passe par une initiative de croissance et non par des politiques économiques dites de convergence et en fait de rigueur qui grossiront encore le chômage. La France – on le voit encore cette semaine – est à la remorque des taux d'intérêts allemand et des décisions que la Bundesbank prend, sans égards pour les intérêts de ses partenaires. On nous dit que Maastricht résoudra le problème... en 1999. C'est faire preuve de naïveté, sinon d'hypocrisie. La Banque centrale indépendante sera une "Buba bis". Elle laissera de côté les pays du sud de l'Europe. La France ne pourra plus se dégager comme elle le pourrait encore dans le cadre actuel. Elle cautionnera le maintien d'une politique de taux d'intérêt élevés, génératrice d'encore plus de chômage et d'inégalités. S'il y avait une volonté européenne véritable, c'est maintenant en 1992 qu'elle s'exercerait pour amener l'Allemagne à financer la réunification par l'impôt et non par le chômage, en particulier chez ses voisins.
Le Journal du Dimanche : Dans votre lettre de démission à Laurent Fabius vous demandiez un temps de parole dans le cadre de la campagne télévisée du PS. L'avez-vous obtenu ?
Jean-Pierre Chevènement : Je demandais 12,5 % du temps, sur la base du score que nous avions tenu au congrès de l'Arche. Cela nous a été refusé. D'après ce que je sais, le CSA a prévu de partager le temps de parole dans les médias ainsi un tiers au gouvernement, mais je n'y suis plus ; un tiers à la majorité, mais je ne partage pas son avis sur Maastricht; un tiers à l'opposition, mais je ne suis pas dans l'opposition. Devrais-je me taire ? A-t-on décidé de faire une campagne réservée à l'establishment, qu'il soit de droite ou de gauche ? Sans permettre la libre expression des opinions différentes alors que les sondages montrent qu'il y a dans l'opinion un certain équilibre entre les partisans du "oui" et du "non" ? J'ai écrit à M. Boutet, président du CSA, pour lui demander de veiller à préserver cet équilibre.
Le Journal du Dimanche : François Mitterrand vient d'expliquer que quel que soit le résultat il n'est pas en cause. Vous partagez son analyse ?
Jean-Pierre Chevènement : Tout à fait. La fonction du président n'est pas engagée mais peut-être un certain esprit des institutions de la Ve République. Il n'y a absolument rien de déshonorant pour les gouvernants à tenir compte de l'avis des gouvernés. Un démocrate doit accepter que l'échange des arguments puisse modifier ses positions. Qui connaissait le traité de Maastricht quand il a été signé ? Personne. Il y a eu un grand débat et on nous explique que ce texte, d'ailleurs caduc, est à prendre ou à laisser. Je pense qu'on sera amené par la force des choses à renégocier ce traité qui porte la marque d'une période révolue, celle de l'Europe d'avant la chute du mur de Berlin. La situation est entièrement nouvelle. Regardez ce qui se passe en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie, en Russie ; l'Allemagne est réunifiée. Avant 1989 la France était en Europe le pays clé, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Je ne fais aucun procès d'intention aux Allemands qui sont largement aussi démocrates que nous. Simplement je pense qu'il ne sont pas assez attentif aux conséquences du développement de leur puissance. Il faut construire une Europe européenne. Avec d'autres parmi lesquels j'inclus l'Italie et la Grande-Bretagne qui ne seront pas dans la monnaie unique mais aussi la Russie.
Le Journal du Dimanche : L'Europe de l'Atlantique à l'Oural ?
Jean-Pierre Chevènement : On y est. Impossible de faire comme si rien ne s'était passé. L'Europe de Maastricht c'est l'Europe du rétroviseur.
Le Journal du Dimanche : Au congrès de Bordeaux vous avez posé la question : à quoi sert le PS ? Et vous, que répondez-vous ?
Jean-Pierre Chevènement : Le PS avait été programmé en 1971 pour transformer la société dans le sens d'une plus grande démocratie et d'une plus grande justice sociale. Son ralliement progressif au libéralisme ne pouvait manquer de le détourner des objectifs qui sont naturellement les siens. Va-t-il continuer sur la même pente ou peut-il redresser sa politique ? Si le PS doit changer, cela ne se fera pas sans quelques secousses. Elles pourraient venir du corps électoral lui-même.
Le Journal du Dimanche : Peut-il changer dans le sens que vous souhaitez alors que votre discours n'a pas été bien accueilli à Bordeaux ?
Jean-Pierre Chevènement : Il est difficile au PS d'aller contre la politique qui lui est imposée par les institutions. Mais beaucoup de socialistes n'en pensent pas moins et mon discours a été écouté, s'il n'a pas encore été entendu.
Le Journal du Dimanche : Quand Chirac prend position pour le "oui" devant le RPR il est sifflé. Même chose pour vous quand vous appelez au "non" devant PS. Vous êtes tous deux minoritaires dans vos partis ?
Jean-Pierre Chevènement : Les hommes politiques doivent se déterminer par rapport à leurs convictions. Jacques Chirac ne s'est pas exprimé en gaulliste mais en candidat potentiel du camp conservateur et pour ne pas se couper de l'UDF. Mon positionnement n'est pas tactique : je me détermine exclusivement par rapport au traité et à l'idée que je me fais de l'intérêt national. Et dans la continuité de tout ce que j'ai fait et dit depuis plus de vingt ans. Les socialistes n'ont pas découvert ma position il y a trois mois. Ils l'ont même partagée il y a une dizaine d'années dans leurs textes officiels.
Le Journal du Dimanche : Ce sont eux qui ont changé, pas vous ?
Jean-Pierre Chevènement : Le commentaire est libre mais je ne contredirai pas celui-là...
Le Journal du Dimanche : Pour quitter le PS vous attendez d'être exclu ? C'est ce que certains à la direction du PS laissent entendre.
Jean-Pierre Chevènement : Qu'ils le disent clairement !
Le Journal du Dimanche : Qu'est-ce que la "gauche citoyenne" ?
Jean-Pierre Chevènement : C'est l'expression qu'un de mes amis, Max Gallo, a forgée pour donner le sens de ce qu'il faut faire aujourd'hui : refonder une grande gauche républicaine, en particulier sur le terrain laissé libre par l'effondrement du communisme. Et nous avons prévu de tenir les 29 et 30 août prochain à Belfort une "première convention pour un mouvement des citoyens" qui réunira des femmes et des hommes venus de toute la France.
Le Journal du Dimanche : Vous allez ainsi franchir le Rubicon.
Jean-Pierre Chevènement : C'est la Savoureuse qui coule à Belfort. Pas le Rubicon. Mais nous n'irons pas au bord de la Savoureuse pour y pêcher à la ligne.
Le Journal du Dimanche : Une convention, ce n'est pas un colloque. On crée quelque chose...
Jean-Pierre Chevènement : Il y a eu la convention nationale et la convention des institutions républicaines.
Le Journal du Dimanche : Et voilà "la double appartenance" qui risque de vous valoir l'exclusion.
Jean-Pierre Chevènement : Nous n'y sommes pas encore.
Le Journal du Dimanche : Vous avez dit que le problème risquait de se poser après les élections législatives. Ça ne peut aller plus vite ?
Jean-Pierre Chevènement : Oui, ça peut aller plus vite en fonction des résultats du référendum qui vont être un événement structurant pour l'avenir. Il faudra bien tenir compte du "non" et rééquilibrer la gauche.
Le Journal du Dimanche : Est-ce que, à votre façon, vous ne vous situez pas dans l'après-Mitterrand ?
Jean-Pierre Chevènement : Je n'ai jamais contesté la fonction ni la personne du Président de la République. Ni le fait qu'élu en 1988 son mandat s'achève en 1995. Maintenant, en effet, je m'inscris dans une perspective longue. En politique il faut savoir anticiper. Je l'ai fait quand j'ai adhéré au PS en 1964, ça a permis le congrès d'Épinay en 1971. En signant avec le PC le programme commun en 1972 nous anticipions une alternance qui ne se produirait que neuf ans plus tard. La refondation de la gauche, ça prendra forcément plusieurs années. Ce n'est pas un chemin bordé de roses.
Le Journal du Dimanche : Le seul point que vous avez encore en commun avec François Mitterrand, c'est votre opposition à Michel Rocard ?
Jean-Pierre Chevènement : Je ne me situe pas du tout sur ce plan-là. Je connais bien François Mitterrand. J'apprécie ses qualités personnelles. Je ne conteste pas celles de Michel Rocard. Mais est-il porteur d'une politique différente de celle qui est mise en œuvre aujourd'hui ? Ce débat n'a pas eu lieu à Bordeaux. Le PS doit réfléchir aux perspectives qu'il trace pour notre pays et ne pas se focaliser sur une bouée de sauvetage éventuelle. L'alliance avec le centre qui était au cœur du discours de Michel Rocard ne me paraît pas pouvoir apporter une réponse adaptée aux défis que la France a devant elle le chômage, le poids de l'Allemagne dans l'Europe nouvelle, la montée de l'intégrisme au Sud, en particulier en Algérie. De rudes années nous attendent. Je crois davantage au sursaut républicain pour mettre en œuvre une politique nouvelle qu'à la recomposition au centre, pour continuer l'actuelle.
La source —
vie_publique · nº 238992
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