Déclarations de M. Michel Rocard, ancien Premier ministre et député PS, sur les difficultés de la lutte contre le chômage et sur les enjeux de la construction européenne pour la gauche, Paris le 16 mai 1992.
Michel Rocard (auteur)
Chers amis,
Y a-t-il encore place pour un discours politique crédible sur le chômage ? Beaucoup de nos concitoyens en doutent, ne nous le cachons pas. Le chômage, c'est la pierre d'achoppement des politiques suivies dans ce pays depuis 20 ans.
Et ce n'est pas faute pour la collectivité nationale d'avoir consenti des efforts financiers importants ! La dépense pour l'emploi, en francs courants, a été multipliée par 20 en 20 ans, et elle est passée de 0,5 à 3,3 % du produit national brut.
Et ce n'est pas faute non plus, pour les responsables politiques et les partenaires sociaux, d'avoir fait preuve d'imagination ! De l'embauche de fonctionnaires supplémentaires à la déréglementation du travail, de l'exonération de charges sociales aux parcours d'insertion, tout ou presque tout a été tenté.
Les résultats n'en sont que plus désolants.
Comment expliquer que tant d'initiatives, mêlant à doses variables le traitement économique et le traitement social, aient produit d'aussi maigres résultats ? Cette question, tous nos concitoyens se la posent. La laisser sans réponse, ce serait perdre leur confiance, mais ce serait la perdre tout aussi sûrement que de se borner à répéter inlassablement notre foi en des formules anciennes.
Voyons donc ce qu'il en est, et tant mieux si mon propos peut avoir sur certains d'entre vous quelques effets urticants : c'est l'objet mème de nos confrontations.
L'explication essentielle du chômage français tient à son caractère fortement structurel, ce dont notre pays n'a pas le monopole mais dont il souffre plus que d'autres. Je distingue deux grands types de causes structurelles. La première, c'est que la croissance est, dans ce pays, trop faiblement créatrice d'emplois.
C'est une idée connue mais sa portée exacte l'est moins Je voudrais à cet égard citer un chiffre : en enregistrant des gains de productivité qui, en moyenne annuelle sur dix ans et contrairement à une idée reçue, sont inférieurs aux nôtres de 0,75 point, l'Allemagne a créé un million d'emplois de plus tout en choisissant une moindre progression du pouvoir d'achat.
Que la croissance ait été en France trop faiblement créatrice d'emplois ne tient pas à une forme particulière de notre génie gaulois. C'est malheureusement la conséquence logique d'un partage au revenu national durablement inapproprié depuis les années 70. Il en est résulté un retard de l'investissement et l'affaiblissement de nos capacités productives, une perte de compétitivité et un recul sur les marchés intérieur et extérieur.
Pour l'économie, comme pour l'entreprise, le temps de l'action est un temps long, la situation actuelle de l'emploi résulte de ces évolutions déjà anciennes et ce sont elles qu'il a fallu infléchir pour créer de meilleures conditions d'embauche.
La première de ces conditions, c'était une gestion économique et financière tournée vers la compétitivité. Nous commençons à récolter les fruits d'une politique qui donne ses meilleures chances à notre appareil productif. La maîtrise des prix, grâce à laquelle nous avons même pris l'avantage sur nos voisins, nous a fait entrer dans le cercle vertueux de la croissance compétitive que beaucoup d'économistes croyaient, à tort, au début de la décennie 80, réservée à nos amis allemands.
Les bons résultats du commerce extérieur que nous obtenons aujourd'hui après des années d'efforts, ce sont de bons résultats pour l'emploi. Dans l'industrie en particulier, puisque c'est le secteur leader dans la grande compétition technologique mondiale. Mais aussi dans les services, puisque les activités touristiques ou financières sont aussi en pleine internationalisation.
Les résultats atteints sont réels, ils nous donnent, comme je le vois écrit ici ou là, quelques « marges de manœuvre » supplémentaires : c'est un commentaire que je lis toujours avec plaisir car, pour tenir cette ligne qui n'était pas celle de la facilité, il a fallu batailler dur, y compris parfois contre certains de ceux qui sont dans cette salle !
Alors ces « marges de manœuvre » dont il ne faut pas au demeurant surestimer l'importance, j'ai une idée assez arrêtée sur leur utilisation : renforçons notre avantage et profitons de ce que nos voisins et concurrents en Allemagne, au Japon ou en Grande-Bretagne ont d'autres sujets de préoccupations prioritaires.
Bref n'ayons pas honte de notre bilan ; je récuse la critique de « social-monétarisme » parfois opposée à cette politique économique. Jugeons le résultat à sa vraie valeur : nous pouvons prendre le meilleur dans la compétition mondiale et accomplir ainsi ce qui fut l'un des mots d'ordre essentiels de nos combats, doter notre pays d'un outil de production solide, à la mesure des ambitions que nous avons pour lui en matière internationale ou sociale. C'est cela gagner des « marges de manœuvres ».
Voilà pour le cadre général. Au-delà, l'insuffisance des créations d'emplois renvoie à deux variables qui sont au cœur des débats depuis des années : le coût du travail et le temps de travail.
Tout a été dit ou presque sur le coût du travail qui constitue, c'est évident, un déterminant puissant de l'embauche.
Il fait peu de doute que les réponses aux deux premiers chocs pétroliers ont été, en France, particulièrement mal inspirées. Il en est résulté une stratégie des entreprises recherchant par tous les moyens l'économie de main d'œuvre, la rationalisation de la production, et, ce que l'on appelle d'un terme horrible, le dégraissage.
Je n'hésite pas à le dire, il y a eu derrière cette stratégie – salaires rigides, réduction des emplois – une erreur collective majeure dont notre collectivité nationale continue à payer le prix.
Aujourd'hui, le coût du travail en France n'est pas, globalement, plus lourd que chez nos concurrents même si la part du salaire indirect est considérablement plus élevée. Ne sous-estimons pas que ce dernier facteur peut inhiber la création de certains emplois peu qualifiés.
Mais la solution ne réside sûrement pas dans une remise en cause du Smic où de notre protection sociale qui font partie l'un et l'autre de nos outils de cohésion sociale.
En revanche, je considère que le mode traditionnel de financement de la sécurité sociale reste un obstacle majeur à la création d'emplois. Trois plans pour l'emploi – notamment marqués par le déplafonnement de certaines cotisations et la création de la CSG – ont marqué l'action que j'ai menée au gouvernement en donnant crédit à l'idée de « traitement économique du chômage » : il reste bien du travail à faire dans la même direction et je sais combien le gouvernement y est sensible.
Quant au thème du temps de travail, il ne pourra être éternellement la mauvaise conscience de notre société ! Nous savons que la baisse de la durée du travail est à la fois, en données séculaires, l'une des plus grandes conquêtes sociales et une variable essentielle sur le marché du travail. Nous savons aussi, d'expérience, que c'est un domaine où les initiatives centrales de la puissance publique sont mal adaptées.
Alors, faut-il se résigner ? Non, je crois utile de reprendre l'initiative sur ce terrain, ce que j'ai tenté en introduisant une incitation fiscale à la diminution des horaires, à une meilleure utilisation des équipements et à la création d'emplois.
Encore faut-il que cette volonté d'avancer se manifeste aussi – et surtout – sur le terrain, puisque c'est un domaine où il faut laisser à la négociation collective la place qui lui revient. Mais c'est aussi un domaine où, me semble-t-il, les partenaires sociaux ont souvent besoin d'être quelque peu aiguillonnés, l'immobilisme, plus vu moins habilement dissimulé derrière des dogmes, offrant certes plus de confort que la marche opiniâtre en avant.
Venons-en à d'autres handicaps qui expliquent le caractère structurel du chômage en France, je veux parler de ceux que l'on rencontre sur le marché du travail.
La médiocre qualité du lien formation-qualification-emploi vient en bonne place dans la liste de ces handicaps. Disant cela, je ne ferai pas le procès de l'Education Nationale, bien au contraire !
L'Education Nationale a fait face à un défi quantitatif gigantesque, son rôle dans la société s'est complètement bouleversé et dans le même temps les moyens, longtemps, lui en ont été chichement mesurés.
À l'échelle de la planète, et même du seul monde développé, le bilan est loin d'être négatif. Mais nous connaissons aussi toutes les faiblesses de notre dispositif. En matière économique, craignons que notre société n'ait organisé une sorte de fossé où le monde de l'entreprise était d'autant plus critique à l'égard de système éducatif public que celui-ci, en retour, regardait l'insertion professionnelle avec suspicion.
Quoi qu'il en soit le résultat est là. Aujourd'hui, ce fossé est tel qu'il transforme la première entrée sur le marché du travail en un véritable parcours d'obstacles. C'est évidemment une cause primordiale du malaise de la société, de la crise de nos cités, de l'angoisse des familles. Nous ne pouvons accepter que l'arrivée à l'âge adulte soit placée à ce point sous le signe de l'angoisse. Sujet trop complexe nous dira-t-on ? Je n'en crois rien. Il y a quinze ans, notre société a pris conscience de ce que le sort qu'elle réservait aux personnes âgées était indigne d'un pays civilisé. Les actions nécessaires furent menées avec continuité sous les septennats des Présidents Giscard d'Estaing et Mitterrand. Qui ne se réjouit d'en voir les fruits ?
Eh bien je dis que nous avons aujourd'hui à l'égard des jeunes une responsabilité similaire : il faut faire de l'insertion professionnelle une grande cause nationale ! Je suis sûr qu'il peut y avoir à ce propos un consensus tel qu'il permette de renverser tous les conservatismes que ne manquera pas de réveiller la traduction concrète de ce projet.
Mais trouver un premier emploi ne met pas fin au parcours d'obstacles : la dimension structurelle du chômage français tient aussi aux dysfonctionnements du marché du travail. Les responsabilités sont à cet égard nombreuses.
Il y a d'abord la difficulté de bien des employeurs à spécifier leurs besoins de main d'œuvre, la « gestion du personnel » est empreinte de traditionalisme et ne s'appuie sur un outil prévisionnel de gestion des ressources humaines que dans quelques trop rares entreprises. Il y a aussi une faiblesse de la mobilité professionnelle et géographique, renforcée par la quasi-absence de dispositifs publics d'information et d'incitation auxquels nous devrions au contraire accorder une place éminente. Il y a enfin les effets prévus d'un système d'indemnisation qui n'incite guère à la reprise d'emploi rapide (c'est le moins qu'on puisse dire !) mais qui expose simultanément le chômeur à une perte de revenu et – ce qui est peut-être plus grave – à une perte de statut lorsqu'il franchit le cap du chômage de longue durée.
En réfléchissant aux outils de gestion du marché du travail dont nous nous sommes dotés depuis vingt ans, je suis arrivé à la conclusion que nous cumulons aujourd'hui les facteurs d'inefficacité.
À certains égards le système est trop centralisé puisque beaucoup de responsabilités sont exercées au niveau des grands opérateurs nationaux que sont l'ANPE, l'AFPA, L'UNEDIC et d'autres.
D'un autre côté, en procédant à cet inventaire, on souligne le caractère fragmenté de nos dispositifs : ceux qui forment ne sont pas ceux qui placent qui, eux-mêmes, ne sont pas ceux qui indemnisent ; c'est un sujet sur lequel nous pourrions nous inspirer des expériences allemandes ou scandinaves.
Enfin notre dispositif est éclaté puisque l'État est très loin d'être seul à exercer des responsabilités : les partenaires sociaux jouent des rôles divers, essentiels et déjà anciens tandis que les collectivités territoriales – région, département et communes – ont vu leurs champs d'intervention s'élargir à la formation, à l'insertion ou au développement local.
En brossant à grands traits ce panorama, je suis tenté de dire que nous sommes allés à peu près au bout d'une logique consistant à accumuler les outils, les procédures, les dispositifs, les intervenants. Il faut désormais simplifier, mettre à plat, rapprocher les responsabilités du terrain.
Que peut faire l'État en la matière ? Son action me semble devoir s'inspirer de deux principes. D'un côté, il faut créer les conditions d'un partenariat fécond entre l'État lui-même et tous les autres intervenants, partenaires sociaux, collectivités territoriales, entreprises : en répudiant toute tentation hégémonique, l'État placera naturellement ses partenaires en situation de responsabilité. C'est la condition nécessaire pour créer un climat confiant et pour créer ce faisant les conditions d'un changement sans lequel toutes choses restant en l'état les chômeurs resteraient des chômeurs malgré l'ampleur des budgets.
Deuxièmement, et pour ce qui est de sa responsabilité propre, l'État devrait s'appliquer à renforcer la transparence et l'efficacité de ses instruments en appliquant deux principes simples, dont les exemples allemand ou scandinave nous montrent la fécondité, regroupement des fonctions complémentaires et décentralisation : seuls ces principes peuvent permettre une action cohérente, allant de l'accueil des demandeurs d'emploi jusqu'au placement en passant par toutes les étapes d'une insertion réussie.
Voilà, chers amis, quelques-unes des réflexions qu'a suscitées le thème que vous aviez choisi aujourd'hui. À la question initiale : peut-on encore tenir un discours crédible sur l'emploi ? Je réponds finalement oui. Dans le prolongement de l'action que j'ai menée à la tête du gouvernement, dans Je droit fil de tout ce que conduit Martine Aubry avec détermination, dynamisme et compétence, j'ai esquissé certaines des orientations qui peuvent accélérer le rythme des créations d'emplois. Les résultats enregistrés sont à mes yeux suffisamment probants pour écarter la résignation, à condition que ce ne soit pas pour céder à des faux semblants.
Nos concitoyens attendent un discours rationnel et volontaire : il faut mettre le jeu des forces économiques au service de l'emploi, il faut moderniser en profondeur les instruments de gestion du marché du travail, il faut faire de l'insertion des jeunes une grande cause nationale, et adapter en conséquence notre système éducatif. Bref, voilà bien du travail à proposer à tous ceux qui veulent réformer la France.
L'Europe et la gauche
Ah le beau thème que m'a imposé là mon vieil ami Jean Poperen ! S'y amoncellent, sous forme à la fois évidente et concentrée, des états d'âme, des inquiétudes, des réticences dans une bonne partie de la gauche, mais aussi, heureusement, des espoirs et des aspirations. Aussi faut-il débattre des uns et des autres, au risque parfois d'irriter ou de heurter, tant je crois peu au traitement des incertitudes ou des conflits idéologiques par leur mise au réfrigérateur.
Depuis la négociation du traité de Rome, par Christian Pineau et Alain Savary sous Guy Mollet, puis l'adoption de deux additifs considérables, l'Acte unique et Maastricht, sous l'impulsion principale de François Mitterrand et Jacques Delors, nous sommes engagés dans la construction européenne avec une majorité de gouvernements conservateurs ou libéraux. Les traités en portent la marque. L'Europe sociale avance assurément moins vite que le marché unique.
Certains, à gauche, s'en réclament pour crier holà, demander des garanties, exiger des certitudes.
Mais les garanties réelles, les certitudes absolues n'existent pas en politique pour ou contre quoi que ce soit. Et les débats récurrents sur le thème de l'irréversibilité m'ont toujours paru relever au mieux de l'aimable plaisanterie et au pire du mythe dangereux.
L'Europe est un pari. Assumons-le comme tel, comme un enjeu extraordinaire, dont nul ne peut assurer avec certitude qu'il sera gagné, mais qui certes vaut la peine d'être tenté. Car l'autre hypothèse est le déclin. À une époque où l'économie, la technologie, la finance et les références culturelles sont aussi puissamment mondialisées, le repli à l'intérieur des frontières nationales nous priverait de toute chance de reprendre un peu de maîtrise sur notre destin collectif, un peu d'influence sur les affaires du monde, un peu de capacité à infléchir les grandes évolutions socio-économiques que nous ne faisons actuellement que subir. On peut aussi enregistrer le déclin d'une autre manière qui est de ne jouer le pari européen que par résignation où par impuissance, sans assez de conviction et de force communicative pour le réussir à notre manière. Et ce risque-ci me paraît aujourd'hui plus menaçant que celui du repli dit national (« dit national », j'y tiens, car je ne le crois pas vraiment national ; je me fais une trop haute idée de notre pays, de sa grande histoire et de la force des idéaux qui le tiennent rassemblés pour accepter de considérer comme conforme à la tradition française la perspective de se claquemurer chez soi au lieu de profiter de cette immense occasion de diffuser dans une collectivité publiques aux dimensions d'un continent nos conceptions des droits de l'homme, de la laïcité et de la protection sociale pour ne citer que celles-ci).
Il y a des risques. Il y a des incertitudes. Evidemment. Nous n'y retrouverions plus notre identité. Certes si ! Que l'alliance européenne ait sur le plan social des contours incertains, soit ! Mais je ne vois pas en quoi l'identité de la gauche se trouverait confortée par l'appartenance à un front dans lequel se rejoindraient Georges Marchais, Philippe Séguin, Michel Debré, Jean Marie Le Pen et, hélas, Jean Pierre Chevènement.
Mais allons plus au fond. Qu'est-ce que le socialisme sinon un rassemblement de femmes et d'hommes, qui se battent pour assurer plus de justice et de bien être dans la société ? Telle est notre mission, constitutive de notre identité. Elle n'a pas fondamentalement changé depuis un siècle et demi et n'a aucune raison de changer à terme prévisible.
Ce qui change – et c'est à la fois normal et souhaitable – c'est le projet d'organisation sociale rationalisé au nom duquel le mouvement socialiste lutte pour imposer les changements nécessaires. Souvenons-nous. Le premier projet fut celui de communautés de travail radicalement nouvelles, parmi lesquelles les phalanstères. Il en reste les kibboutzim israéliens. Le deuxième fut celui de la généralisation des coopératives, des mutuelles et des bourses du travail. Il donna naissance à la CGT. Il en reste tout le mouvement de l'économie sociale. Le troisième fut celui de la justice sociale par l'administration de l'économie à partir du concept central d'appropriation collective des moyens de production et d'échange. Plus ample, plus global, plus durable, il était aussi plus faux car il occultait qu'il n'y a vie (même dans le règne animal, à fortiori chez l'homme) que là où il y a compétition. Au cœur de la démarche socialiste, il a souvent manqué une réflexion philosophique suffisamment fondée sur l'homme, que je ne peux naturellement ouvrir ici.
Bref, le mouvement socialiste a longtemps oublié, voire nié, que l'homme ne se consacre à des travaux productifs que sous la pression de la nécessité ou de la compétition et à la condition d'y trouver son compte, son intérêt ou sa gratification. L'oubli de cette loi a un prix historique qui s'est chiffré en millions de morts. Le mouvement socialiste s'est divisé entre ceux qui jugeaient indispensable, donc admissible, de vaincre, par des moyens de violence, la résistance des faits au dogme, et ceux, les sociaux-démocrates, qui le jugeaient inadmissible, pour notre honneur comme pour notre sauvegarde. Mais la social-démocratie de l'entre-deux-guerres et de l'immédiat après-guerre à eu quelque difficulté à théoriser sa position. Son identité est restée affublée de nationalisations, d'interventionnisme excessif, de dirigisme abusif, de négation de lois du marché, et de distribution, d'argent ou de protection sociale, dans une complète indifférence aux capacités réelles de l'économie.
Il nous est resté de cette longue phase de notre histoire des nationalisations aux fondements théoriques incertains et une protection sociale qui, elle, résiste heureusement beaucoup mieux parce qu'adaptée dès sa naissance aux lois du marché qu'elle a toujours eu pour objectif de corriger mais non de supprimer.
Nous sommes donc désormais pleinement installés, et toute la social-démocratie européenne avec nous (souvent avant nous) dans le projet d'une société solidaire dans une économie de marché. C'est une identité belle et limpide. Combien de temps faudra-t-il pour que la perçoivent ainsi et s'y reconnaissent les militants politiques, syndicaux, coopératifs et mutualistes dans l'écrasante majorité de la gauche française ? Alors certes, notre pertinence d'aujourd'hui offre une identification moins nette que nos errements d'hier. Mais n'avons-nous pas assez payé pour cela ? Ne continuons-nous pas de payer, et cher, la perte de confiance des années 82-83 quand nos promesses se sont révélées en partie tenables et en partie décevantes pour celles qui ont été tenues ?
Parler d'économie de marché, c'est reconnaître qu'on ne sait pas développer les forces productives autrement que par la compétition et qu'il est nécessaire de s'en accommoder définitivement.
Parler de société solidaire, c'est reconnaître que le marché ne suffit certes pas à l'assurer et qu'il faut partout et toujours corriger, infléchir, transformer.
Cette recherche de solidarité à deux aspects indissociables : d'une part la mise en place de mécanismes correcteurs d'inégalités, organisateurs d'insertion sociale et de diffusion des responsabilités, d'autre part la solidarité des hommes entre eux pour assurer cette transformation sociale. L'écoute et le dialogue sont le cœur même de notre identité socialiste car il n'y a pas de transformation sociale et démocratique sans cela.
Sur ces bases, revenons à l'Europe. Avec ses cinquante-huit millions d'habitants, son rang de quatrième puissance industrielle du monde et son extrême ouverture au commerce mondial, je ne crois pas que la France ait la taille suffisante pour maîtriser, ni même infléchir, les évolutions qui domineront le monde de demain, celles notamment qui poussent à la mise en cause de la protection sociale et, par manque de croissance, à l'aggravation du chômage.
Une condition essentielle de toute politique de transformation sociale est qu'existent des outils pour la conduire au niveau pertinent, celui où coïncident l'espace économique qu'il s'agit de maîtriser et l'espace politique où il s'agit d'organiser le pilotage. L'Europe seule nous apporte aujourd'hui et cette dimension et cette coïncidence.
Tous ses pays membres ont des niveaux de rémunération et de protection à peu près comparables, en même temps qu'une égale définition démocratique. Du jour de sa création, l'Ecu, monnaie unique, deviendra par construction la monnaie la plus forte du monde et, simultanément, absorbera nos balances de paiements intracommunautaires, réduisant ainsi à quelque 15 % de notre produit brut commun la balance extérieure de la Communauté avec le reste du monde, c'est-à-dire réduisant notre dépendance. Ce sera le soulagement important d'une contrainte.
À partir de là, le pilotage pourra éventuellement, s'il n'est pas entre des mains acquises aux dogmes du libéralisme économique, attaquer de manière enfin efficace les menaces sur la cohésion sociale et surtout sur l'emploi que nous subissons actuellement.
C'est donc pour la gauche un choix majeur : il n'y a de possibilités de transformation que marginales entre les mains de gouvernements qui ne peuvent maîtriser l'espace qui relève en principe de leur compétence. Leur souveraineté économique et monétaire y est devenue nominale. Lui redonner de la substance ne peut se faire qu'au niveau communautaire. Il ne s'agit donc pas d'un transfert de souveraineté mais bien plutôt d'un rétablissement de celle-ci sous une forme partagée, ce qui est tout différent. Nous serons plus forts, par exemple, pour faire baisser les taux d'intérêt en débattant pied à pied la politique commune qu'en subissant les décisions d'une Bundesbank dont les critères sont purement allemands et négligent les effets sur les voisins européens.
L'émergence de tels outils de pilotage au niveau communautaire est d'une importance telle qu'elle ne doit surtout pas être retardée. Certes, le fait de poursuivre cette édification avec une majorité de gouvernements libéraux ou conservateurs la colore beaucoup, et pas dans le sens que nous souhaiterions. Mais c'est néanmoins préférable à un arrêt en cours de route qui nous livrerait à une domination américano-japonaise.
La tâche de la gauche est donc double à mes yeux contribuer à mettre en place des moyens de commandement politique au niveau européen pour mieux maitriser les flux technologiques, commerciaux et financiers et se préparer, sur le plan intellectuel, théorique et culturel à mettre vigoureusement ces outils en œuvre.
Le problème est donc, en fin de compte, que la social-démocratie se rende capable de gagner des élections dans une majorité de pays de la Communauté. La condition préalable en est que nous soyons aptes à produire et diffuser de manière convaincante un projet d'action collective et d'organisation sociale qui rende nos opinions publiques sensibles à ces enjeux. Il n'y a rien là d'impossible, bien au contraire. Les thèses de nos différents partis se sont beaucoup rapprochées, notamment en France depuis le Congrès de l'Arche.
Que cette aventure nous engage pour des années, c'est une évidence. Raison de plus pour accélérer l'entreprise. C'est le seul moyen de donner à l'Europe assez de puissance pour qu'elle puisse jouer pleinement son rôle dans la restructuration à l'Est, la reprise au développement au Sud et dans le lancement de l'effort colossal mais nécessaire du programme écologique dont le monde a besoin.
Que par tradition et par culture des secteurs de la gauche française ne soient pas prêts à s'engager dans cette bataille, cela se comprend. Mais cela ne fait qu'affaiblir le mouvement sans ouvrir aucune autre perspective significative.
Hâtons-nous, camarades : un train de l'histoire est en mouvement. Celui-ci doit être le nôtre.
La source —
vie_publique · nº 239631
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