Article de M. Charles Pasqua, président du groupe RPR au Sénat, dans "Label France" de mars-avril 1992, sur le nouvel ordre mondial, l'union de l'Europe et l'alliance pour le développement.
Charles Pasqua (auteur)
Fin des blocs, mort des idéologies : restent les nations. Pour ceux qui en doutaient, cette évidence est apparue avec la réunification de l'Allemagne. Depuis, l'évolution des pays de l'Est comme celle de l'ex-URSS ont confirmé cette vérité éternelle, que seul l'affrontement des idéologies avait pu, un temps, masquer : partout où il existe un peuple, il y a eu, il y a ou il y aura une Nation. Ainsi, la décolonisation est-elle en voie d'achèvement. La victoire de l'idée nationale sur tous les « systèmes » n'a pas pris au dépourvu ceux qui ont été formés par les idées du général de Gaulle, qui reçoivent aujourd'hui une éclatante démonstration. La primauté de la réalité nationale, « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » et son corollaire, l'indépendance, imposent l'actualité et la modernité de la vision gaulliste. Il n'est, pour s'en convaincre, que de relire, à la lumière des événements actuels, les discours de Brazzaville (1944), Phnom-Penh (1965) et Varsovie (1968).
J'y vois, pour ma part, matière à inspirer ce « nouvel ordre mondial » que cherchent à imaginer, depuis l'effondrement du communisme et la guerre du Golfe, les principaux dirigeants des grands pays du monde. J'y vois, surtout, trois idées forces, qui me paraissent devoir guider l'action de la France, si celle-ci entend, comme c'est sa vocation, jouer le rôle qu'attendent d'elle les autres peuples de la Terre.
Un nouvel ordre international et non supranational
Si nouvel ordre mondial il doit y avoir, il ne peut être qu'international et non pas supranational. La querelle n'est pas sémantique. Depuis 1945, les doctrines successives, occidentale comme soviétique, ont prétendu assurer l'ordre mondial par la domination des plus puissants. La tentation existe aujourd'hui d'y substituer celle des plus riches. Cette tentation – qu'illustre l'influence grandissante du groupe dit « G7 » – me semble encore plus lourde de danger et de désordres que la précédente. L'idée d'un Directoire mondial assuré par les nations les plus développées ne peut en effet qu'exacerber les tensions entre celles-ci, 700 millions d'hommes, et toutes les autres, 7 milliards d'hommes en l'an 2000.
Je crois, au contraire, qu'un nouvel ordre ne peut naître que de la coopération entre toutes les Nations, et qu'il revient à l'Organisation des Nations unies, organisme international s'il en est, d'en être le lieu privilégié. La fin de l'antagonisme Est/Ouest apporte enfin à l'ONU les conditions politiques d'un fonctionnement efficace et d'un rôle majeur. La guerre du Golfe a été la première illustration de cette renaissance. On ne peut que regretter que celle-ci ait semblé, depuis, un peu marquer le pas. La France, qui y occupe une place éminente, se doit et doit aux autres pays, notamment ceux du Sud, de faire des Nations unies une réalité vivante.
L'union de l'Europe toute entière
Chacun perçoit bien l'alternative qui s'ouvre à l'Europe après qu'elle s'est libérée d'un demi-siècle de division, d'occupation et de dictatures. Soit elle efface son passé, soit elle le pérennise. Le sentiment, l'intérêt, l'opportunité commandent évidemment qu'elle l'efface, en traçant maintenant le cadre de son avenir commun. Ce n'est cependant pas la voie dans laquelle elle s'engage avec le traité de Maastricht. On aurait pu signer ce traité il y a dix ans, Brejnev et Honecker régnant. Du formidable espoir né à Prague, Berlin ou Moscou, il ne semble rester qu'une illusion. L'Europe – enfin ce qu'on appelle abusivement l'Europe, celle des Douze – ne veut pas se séparer des certitudes tranquilles héritées de la guerre froide. Elle est déjà prête à sacrifier l'ambition de ses fondateurs, l'union de toute les nations européennes, au profit de la fusion de quelques-unes de ces nations seulement.
Europe fédérale à 12, voire moins, ou Confédération de l'Europe tout entière ? Voilà l'alternative, le choix le plus important que de tout temps, les peuples européens aient eu à effectuer. Je pense, avec beaucoup d'autres, que l'Europe a besoin d'une nouvelle donne, à partir des réalités nouvelles. Il nous faut rompre avec l'idée fausse qui veut que l'union politique ne puisse procéder que d'une union économique préalable, syllogisme qui conduit tout naturellement à exclure à jamais les pays de l'Est. L'existence de l'Europe des Douze et l'acquis communautaire sont des données incontestables du nouveau paysage européen et sans doute reviendra-t-il à la Communauté le rôle majeur dans l'édification de l'espace économique européen de demain. Mais la construction politique est d'une autre nature et il faut avoir la lucidité de reconnaître que la rationalité politique de 1 Europe à 12 s'est effondrée avec le mur de Berlin.
C'est d'un nouveau traité politique, diplomatique militaire, dont Europe a besoin, traité instituant la Confédération européenne, ouverte à toutes les nations du continent. Le Président de la République avait semblé, un temps, comprendre cet enjeu. Il paraît depuis y renoncer On ne peut que le regretter.
L'alliance pour le développement
C'est à mon sens, le défi majeur de cette fin de siècle. Dix pour cent de la population mondiale vont bientôt accaparer l'essentiel des richesses, En face, tous les autres : Afrique, Amérique latine, Asie, Europe de l'Est. Le risque est là, bien présent, et nous ne faisons rien. Risque de guerres : parmi les pays pauvres, il y aura sous peu une dizaine au moins de puissances atomiques ; risque idéologique, avec la montée des intégrismes, risque migratoire, surtout. La pression démographique de ces pays, combinée avec leur effondrement économique, ne peut qu'entraîner une émigration massive vers les îlots de prospérité, l'Europe de l'Ouest en premier lieu.
Les gouvernements occidentaux, et européens en particulier, ont, dans les toutes prochaines années, une responsabilité historique : favoriser l'investissement dans ces pays, ouvrir les marchés occidentaux aux produits des pays en voie de développement, instituer une aide publique au développement à la hauteur de l'enjeu. Il ne s'agit plus là de tiers-mondisme. Il s'agit de notre intérêt national, et aussi de l'idée que nous nous faisons de notre pays. Qui d'autre que la France pourrait prendre la tête de cette véritable Alliance pour le développement ? On le voit, le nouvel ordre mondial n'est pas pour demain. Si la menace a disparu, elle a été sitôt remplacée par la multiplication des risques. Il me semble qu'en les identifiant précisément, on avancerait plus vite dans la bonne direction. C'est aujourd'hui en centrant son action sur les problèmes qu'elle peut, mieux que les autres, contribuer à résoudre, que la France sera fidèle à sa vocation universelle et qu'elle saura répondre à l'insolite passion qu'elle engendre toujours parmi les peuples.
La source —
vie_publique · nº 240671
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